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Qu’est-ce qui pousse les femmes palestiniennes à se faire abattre aux check-points israéliens ?

Amira Hass

La silhouette d’une femme vêtue d’une robe noire, le visage couvert d’un voile, avait attiré l’attention des chauffeurs. Sa robe semblait plus noire encore en se détachant sur l’arrière-plan des oliviers gris et de la poussière provenant des carrières toutes proches.

Ce jeudi 2 juin, elle marchait vers l’ouest, en direction du check-point d’Einav, sur un tronçon de la route où l’on voit rarement des piétons (à l’exception des habitants des villages voisins quand ils se rendent à leurs oliveraies), et certainement pas au moment de la journée où il fait le plus chaud.

Ce check-point, qui sépare l’enclave de Tulkarem, à l’est, des colonies de la zone, ne permet pas le passage de piétons, uniquement celui des voitures.

Image d’une prise de vue de la sécurité montrant Ansar Hirsha au check-point d’Einav avant de se faire abattre et tuer par des militaires israéliens, le 2 juin 2016. (Photo : Sikha Mekomit, +972 Magazine)

Un chauffeur au moins, qui transportait des bonbonnes de gaz domestique, s’était arrêté et avait demandé à la femme si elle avait besoin d’aide. Elle avait répondu qu’elle attendait quelqu’un qui devait arriver et la prendre en voiture. C’était à environ 200 mètres du check-point.

Une autre personne se trouvait du côté ouest et regardait avec crainte la femme qui avait atteint les dalles de béton entourant le blockhaus. L’homme avait rapidement amené sa voiture dans sa direction, a-t-il expliqué à Haaretz. Il s’était arrêté et l’avait prévenue que quelque chose allait lui arriver, que les soldats allaient la tuer, si elle restait là.

« Elle ne m’a pas répondu », avait-il dit. On ne pouvait voir de soldats ni entre les dalles de béton ni le long du passage pour les voitures. Il avait entendu l’un d’entre eux lui crier depuis le sommet du blockhaus qu’il devait continuer à rouler et que, s’il ne le faisait pas, on allait lui tirer dessus.

Les forces israéliennes de sécurité inspectent la scène d’une agression au couteau au check-point près de Tulkarem, en Cisjordanie, le 2 juin 2016. (Photo : Jaafar Ashtiyeh / AFP)

« J’ai avancé ; je ne voulais pas mourir », avait expliqué l’homme. Il était convaincu que les chauffeurs qui étaient passés près de la femme avaient tiré les mêmes conclusions que lui et que la femme avait décidé de mourir. Le point de vue communément accepté de nos jours, c’est que les soldats israéliens tirent pour tuer.

Une troisième personne l’avait également vue et s’était souvenue de Maram Hassouna qui, le 1er décembre, était apparue au même check-point avec un couteau et avait été abattue et tuée par les soldats. Cette fois-ci, les soldats avaient laissé l’homme s’approcher à pied de la femme et lui parler.

« Les soldats vont vous tuer, venez avec moi », avait-il prétendu lui avoir dit. « Allahu Akhbar », avait-elle répondu, et de sortir un couteau à large lame de son sac et de le pointer sur lui d’un air menaçant. Il avait eu peur et s’était éloigné.

Le premier chauffeur, celui aux bonbonnes de gaz, était reparti. Il a raconté que, lorsqu’il s’était arrêté au check-point, il avait remarqué que la femme était apparue entre les dalles de béton et qu’elle se trouvait désormais en face de deux soldats.

Ils étaient à deux ou trois mètres d’elle, peut-être un peu plus. Elle avait levé les bras, a expliqué l’homme à l’enquêteur de terrain de B’Tselem, Abed al-Karim Saadi, qui avait repéré les autres témoins et s’entretenait avec eux. Puis les coups avaient été tirés.

Les termes « elle voulait mourir » n’ont pas été dits à haute voix, à Qaffin, le village d’où provenait Ansar Hirsha, 25 ans, la femme que les soldats ont tuée. Sa famille et la municipalité étaient préoccupées par la question de savoir quand les autorités israéliennes allaient transférer le corps de façon à pouvoir l’enterrer. Samedi, sa dépouille n’avait toujours pas été restituée, de sorte qu’on ignore de combien de balles elle a été frappée et en quels endroits.

Un fils et une fille

Le Bureau du porte-parole des Forces de défense israéliennes (*) n’a pas répondu à la question de Haaretz, qui est la même que celle de la famille : Pourquoi n’a-t-il pas été possible d’arrêter Hirsha, ou tout simplement de se contenter de la blesser ? Après tout, elle avait déjà passé quelques minutes au check-point et sa présence en cet endroit n’était plus une surprise pour les soldats, qui la voyaient depuis leur blockhaus et qui en sont ensuite descendus.

Shadi, le mari d’Ansar Hirsha, avec son fils Yaman et son père Mohammed, à Qaffin. (Photo : Amira Hass)

Le porte-parole des FDI n’a pas répondu non plus quand on lui a demandé comment il se faisait que trois ou quatre soldats étaient incapables de maîtriser une femme sans la tuer. Le lendemain de ce meurtre, le site Internet Sikha Mekomit (+972 Magazine) publiait quatre photos de la prise de vue de la caméra de sécurité montrant que les soldats se tenaient bel et bien à distance de Hirsha et qu’ils ne risquaient donc pas d’être blessés.

Par conséquent, une autre question restée sans réponse était de savoir si l’armée avait l’intention de publier la prise de vue afin de prouver sa version des faits, c’est-à-dire prétendant que les militaires étaient en danger.

Le porte-parole des FDI s’est contenté de dire qu’« à partir de l’enquête préliminaire menée jeudi dernier, le 2 juin 2016, les hommes des FDI au check-point d’Einav ont identifié une personne suspecte s’approchant du check-point et ont entamé la procédure réglementaire pour l’arrestation d’un suspect. La terroriste était armée d’un couteau et a tenté de poignarder les soldats. Les hommes ont répondu en tirant pour éliminer la menace, et il s’en est suivi le décès de la terroriste. »

Ansar Hirsha laissait derrière elle son mari Shadi et deux enfants. Les deux premiers jours qui ont suivi sa mort, Yamùan, quatre ans, a demandé constamment où était sa mère et il ne croyait pas qu’elle était à Tulkarem, comme les adultes le lui avaient dit.

Quand la maison et la cour du grand-père se sont remplies de visiteurs, il avait demandé avec colère qui ils étaient et ce qu’ils y faisaient. Il avait dit alors : « Maman est morte, non ? »

« Il comprend mieux ce qui s’est passé que quelqu’un de vingt ans », déclare son grand-père, Mohammed Hirsha. Mohammed et son fils Shadi ont tenté en vain de calmer le gosse – avec des crèmes glacées, de la pizza, un jouet : un petit véhicule tout-terrain.

La soeur de deux ans, Talia, ne comprend toujours pas. Quand on a accroché des affiches dans la maison en mémoire de sa mère, ainsi que dans tout le village, Talia a couru vers la photo sur l’affiche et a crié « Maman, maman ! » et elle a essayé de caresser son visage avec ses mains.

Ansar Hirsha n’a laissé ni lettre ni message sur Facebook, a déclaré Shadi Hirsha, 28 ans, qui travaille dans la construction en Israël. Désormais, lui et son père n’ont plus la permission de quitter la Cisjordanie pour aller travailler. Cela fasait des dizaines d’années que son père travaillait en Israël et, maintenant, ses permis lui ont été retirés, de même que les permis de dizaines de parents et de proches.
Shadi explique qu’Ansar s’était mise à se couvrir le visage voici sept mois environ. Elle lui avait dit que c’était ce qu’elle souhaitait ; il ne sait pas pourquoi. Sur l’affiche, son visage est découvert. La photo date d’un an et demi, lors de la cérémonie de remise des diplômes à l’Université ouverte d’Al-Quds, où elle avait étudié l’administration commerciale.

Une affiche souvenir montre Ansar Hirsha le jour de la remise des diplômes. (Photo : Amira Hass)

Sur l’affiche, que le mouvement des jeunes de Qaffin a fait imprimer à la hâte, on dit d’Ansar Hirsha qu’elle est une « shahida », une martyre. Des versets du Coran et de la poésie mettent l’accent sur le fait que la mort d’une martyre est une source de fierté. Mais, dans les conversations qui se tiennent au village, personne n’a suggéré qu’elle s’était rendue au check-point dans le cadre du combat contre l’occupation. Elle est simplement une habitante du village qui a été tuée au cours de la dernière vague de violence.

Le nombre de Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem qui ont été tués par les forces israéliennes de sécurité (et par des civils) depuis septembre est de 171, estime l’association des droits de l’homme B’Tselem. Certains ont commis des attentats terroristes mortels, certains ont provoqué des blessures, d’autres ont menacé des personnes ou étaient soupçonnés de préparer une agression contre un Israélien.

Un langage codé

Hirsha est l’une des 16 femmes qui ont été tuées, la plupart du temps à des check-points. La première était Hadeel al-Hashlamoun qui, à l’instar de Hirsha, avait le visage couvert et portait du noir. Elle était arrivée à un check-point à Hébron avec un couteau et l’enquête des FDI avait estimé que les soldats auraient pu se contenter tout simplement de l’arrêter.

Une jeune femme, Samah Abdallah, a été tuée par balles tirées par des militaires des FDI au moment où elle se trouvait dans la voiture de son père. Même les FDI ne prétendent pas qu’elle avait essayé de s’en prendre à des soldats. Quant à une autre mère, Mahdia Hammad, on a prétendu qu’elle avait essayé d’écraser des soldats en voiture. Une enquête du B’Tselem émet des doutes à ce propos.

Quant aux femmes qui ont tenté de poignarder des Israéliens ou qui ont brandi des couteaux, il y a un large fossé entre ce que les gens pensent et disent en privé, et la façon dont les médias et autorités palestiniennes présentent le phénomène. Jusqu’à la mort de Hadeel al-Hashlamoun, la croyance commune était que les femmes qui se rendaient à des check-points et agitaient des couteaux en direction des soldats voulaient en fait être arrêtées – et échapper de la sorte aux ennuis quels qu’ils fussent qu’elles avaient chez elles : diverses formes de violence, une dispute avec leur père ou frère, une dépression non traitée.

Les mots codes étaient « raisons sociales », par opposition à « raisons nationalistes ». Officiellement et publiquement, avec leur arrestation, leur procès et leur libération, les femmes étaient décrites comme des personnes qui avaient l’intention de combattre l’occupation.

Quelques instants avant la mort par balles de Hadeel al-Hashlamoun, au check-point des FDI à l’entrée de la vieille ville de Hébron, 22 septembre 2015. (Photo : AP)

Au cours de l’année écoulée, en raison du nombre croissant d’incidents au cours desquels des soldats israéliens tuent des Palestiniens aux check-points, « le désir de se faire arrêter pour des raisons sociales » a été remplacé par « l’intention de se suicider ».

Dans une société traditionnelle et religieuse qui ne perçoit pas le suicide de façon positive, il est possible que la mort des mains d’un militaire ait l’air d’une bonne façon de quitter ce monde. Si la mort est une issue, c’est un signe que les femmes ne savent ni où ni comment se retourner pour demander de l’aide. La discussion du danger de ce phénomène croissant existe – généralement parmi les militantes féministes et dans divers groupes de la société civile – mais pas ouvertement.

Quand on leur demande pourquoi, les militantes féministes donnent à Haaretz un certain nombre de réponses. Particulièrement au début de la présente insurrection privatisée, les femmes étaient en colère du fait que les gens avaient conclu qu’une jeune femme qui suivait le mouvement et tentait d’agresser un soldat était soupçonnée d’être motivée par des raisons autres que « nationalistes ». Elles percevaient la chose comme une autre forme de dépréciation des femmes.

En outre, comme le disait une collaboratrice d’une organisation féministe chevronnée, « comme le reste du public, nous rejetons les allégations israéliennes disant que tout Palestinien, homme ou femme, qui a été tué à un check-point avait réellement l’intention d’attaquer un soldat ou un civil israélien. En tout cas, nous sommes convaincues qu’il n’était pas nécessaire de tuer. Aujourd’hui, les soldats nous menacent plus qu’auparavant – ils sont plus violents que jamais. »

Les Palestiniens craignent que le discours sur les motivations personnelles ne contribue à décharger les Israéliens de leurs responsabilités dans ces meurtres. Mais les femmes militantes de diverses organisations veulent désormais faire la distinction entre les deux et elles se concentrent sur leur rôle social, loin toutefois des projecteurs des médias.

« Il n’y a pas que des femmes qui se rendent aux check-points de façon suspecte et par désespoir, il y a de jeunes hommes aussi », a déclaré une militante.

« Et qu’importe à quel point le désespoir soit motivé par des raisons personnelles et qu’il soit possible de le dissocier du désespoir général – émanant directement de la domination israélienne – de la jeune génération qui ne se sent pas capable de gagner sa vie ni de provoquer un changement, des humiliations quotidiennes et de la peur constante ? »


Publié le 12 juin 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean Marie L. M. Flémal

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélien à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

(*) Le nom officiel de l’armée d’occupation

 

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