Dans l'actu

Que quelqu’un dise aux Palestiniens : «c’est l’occupation, idiots !»

Amira Hass

« Des génies », me dis-je au moment où des dizaines de camions et de taxis bloquaient la circulation au cœur de Hébron, mercredi dernier, pour protester contre les hausses de prix. « Des génies », continuai-je à penser lorsque, quatre heures plus tard, je repassai au même endroit et appris que d’autres manifestants avaient mis le feu à une effigie du Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Salam Fayyad.

La conclusion à propos de ces « génies » ne fut renforcée que le vendredi avant minuit quand, me trouvant dans Jerusalem Street à El Bireh en compagnie d’autres conducteurs, je dus faire demi-tour : des flammes bloquaient la route à l’entrée du camp de réfugiés d’Al Amari. Et, de nouveau, quand les journaux du samedi rapportèrent que des poubelles avaient été incendiées et qu’une vague de cambriolages et de vols avaient eu lieu sous l’égide des manifestations de vendredi à Bethléem et ses faubourgs, je ne pus m’empêcher de répéter : les Israéliens qui ont planifié les accords d’Oslo voici près de vingt ans, sont des génies.
En le faisant, ils garantissaient que les
Palestiniens allaient rejeter sur leurs autorités la faute de la crise économique et qu’ils allaient manifester par milliers contre ces mêmes autorités.

Des Palestiniens brûlent des affiches du Premier ministre Fayyad

Des Palestiniens brûlent des affiches du Premier ministre Fayyad

La panique au sein de la direction de l’AP gagne lentement mais sûrement. Des discours chaque jour, avec le point culminant samedi après-midi, lors de la conférence de presse du président de l’AP, Mahmoud Abbas, qui avait été annoncée vendredi soir dans les infos principales de la radio Voice of Palestine ; des comités interministériels que l’on crée chaque jour avec la promesse de trouver des moyens de réduire les prix ; une autre promesse de rencontres et de discussions avec des représentants des divers partis et organisations non gouvernementales ; des émissions de radio dans lesquelles interviewers et interviewés, sur un ton condescendant et paternaliste, comprennent les manifestants mais les réprimandent pour les émeutes et les destructions.

Et une conversation avec le chef du restaurant Zayit wa Za’atar, qui explique comment un retour au traditionnel menu de grand-mère, meilleur marché et plus sain, va aider à composer avec les prix élevés.

Chaque manifestant qui n’a pas terminé ses études supérieures parce qu’il est allé contribuer à soutenir sa famille est bien conscient que la crise mondiale affecte également le « non-État » qu’est la Palestine. Chaque personne loyale au Fatah qui voue Fayyad aux gémonies et réclame sa démission (comme l’a fait Moubarak) d’une voix rauque est bien conscient que le Premier ministre ne pourrait promouvoir une politique non acceptable aux yeux d’Abbas, qui l’a justement désigné à ce poste.

Et chaque enseignant au traitement de 2.000 NIS (« Nouveaux Shekels Israéliens », monnaie israélienne qui a cours dans les territoires palestiniens occupés – NDLR) ressent personnellement le résultat de l’accord économique avec Israël, le protocole de Paris, qui a été signé par le dirigeant du Fatah Ahmed Qureia (Abu Ala). Cet accord douanier (« temporaire », au même titre qu’Oslo et la Zone C) livre l’économie palestinienne pieds et poings liés à la politique israélienne des taxes indirectes et régressives. Si cette politique est un tel fardeau pour nous, les Israéliens qui ne font pas partie du décile supérieur, comment ne pourrait-elle pas en être un plus lourd encore pour les Palestiniens dont les salaires n’approchent même pas le minimum israélien ?

Oslo, un doux arrangement en faveur d’Israël

Les principales lumières d’Oslo se sont arrangées pour rédiger un contrat laissant à Israël les ressources et leur contrôle, de même que les pouvoirs souverains, tout en laissant aux Palestiniens les problèmes et la responsabilité de les résoudre, mais sans le pouvoir et sans les ressources. En agissant de la sorte, ils ont transformé l’AP en un bouclier défensif protégeant le gouvernement israélien de la furie palestinienne.

N’est-il pas étonnant que les manifestants se tournent en direction de la seule adresse disponible et qu’ils blâment l’AP des hausses de prix qu’elle n’a pas décidées elle-même ? Quant aux Israéliens, ils aiment à croire qu’il n’y a pas de rapport entre la crise qui frappe les Palestiniens et l’occupation.

Même sans la crise mondiale et sans les taxes indirectes élevées – qui sont le rejeton tardif du premier ministre Benjamin Netanyahou -, l’économie palestinienne est handicapée et fragile et ce, à cause de la domination israélienne. Mentionnons simplement quelques faits – pas tous, parce que nous devrions y consacrer la page tout entière :

  1. Israël empêche Gaza d’exporter des produits agricoles et industriels.
  2. Israël exploite à fond les ressources naturelles de la Cisjordanie : l’eau, les carrières, les mines sur la mer Morte, les terres agricoles, les zones industrielles, le tourisme et les sites de randonnée. Tout ce qui, en Cisjordanie, constitue un plus pour les Israéliens, représente un moins pour les Palestiniens.
  3. Israël contrôle le spectre électromagnétique et, de ce fait, limite l’efficience et la profitabilité des compagnies cellulaires palestiniennes et l’industrie palestinienne des hautes technologies.
  4. Israël interdit aux pêcheurs de Gaza de naviguer plus loin que trois nautiques, limitant ainsi sévèrement leurs prises.
  5. Israël mène une concurrence déloyale aux produits palestiniens : de l’eau subventionnée pour les fermiers israéliens, y compris ceux des colonies, comparée à une allocation minimale d’eau potable aux Palestiniens.
    Quand l’eau potable à Hébron et à Bethléem est fournie aux maisons une fois par mois, il n’est pas étonnant que les champs de légumes soient desséchés. (« Savez-vous combien coûte un kilo de tomates ? Huit shekels ! », m’ont dit des manifestants à Hébron, comme s’ils parlaient de viande. « Savez-vous que nous avons cessé de cultiver des choux-fleurs ? » m’a dit un fermier à Halhoul, d’un air fâché en apercevant un chou-fleur israélien à l’étalage ?)
  6. En raison du refus israélien de relier les communautés palestiniennes en zone C (les 61% de la superficie de la Cisjordanie que les accords d’Oslo ont placé sous le plein contrôle israélien), des dizaines de milliers de personnes doivent aller chercher de l’eau dans des réservoirs tout au long de l’année. En été, des centaines de milliers de personnes dont les robinets ne coulent plus doivent acheter de l’eau des réservoirs. Le transport accroît le prix de l’eau de huit fois et plus en moyenne que ce que doivent payer leurs « voisins », les colons.
    Avec cet argent, combien de classes d’enrichissement en anglais et en mathématiques ces familles pourraient-elles financer pour leurs enfants ? Combien de jeunes, garçons et filles, pourraient-elles envoyer étudier à l’université ?
  7. Israël force les Palestiniens à voyager sur des routes secondaires défoncées, d’une enclave à l’autre ou de leur municipalité aux villages et villes du district. Estimons qu’en moyenne, la distance vers chaque destination est allongée de 10 kilomètres. Cela devrait être multiplié par six jours par semaine, au moins deux fois par jour, pour 30.000 véhicules (et sans compter quelque 100.000 véhicules privés).
    Ces coûts additionnels inutiles sont répartis entre les conducteurs des transports publics, les conducteurs de camions, les marchands et les simples usagers. Combien de cliniques cette addition pourrait-elle payer ? Combien de millions et de millions d’Euros cela coûte-t-il au contribuable européen ?

Selon le ministère palestinien de l’Économie, pour la seule année 2010, la domination israélienne a infligé à l’économie palestinienne une perte de quelque 6,8 milliards de dollars. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas participer aux manifestations. Les manifestants palestiniens disent en effet que, même dans de telles conditions d’étranglement, leurs dirigeants disposent d’un certain espace politique et économique d’action mais que, pour des raisons qui leur sont propres, ils ne s’en servent pas pour rompre le statu quo créé par les génies d’Oslo.


Article paru sur Haaretz le 10 septembre 2012
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal.

Amira Hass

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

Print Friendly, PDF & Email