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Quand l’extrême-droite israélienne et les militants de BDS arrivent à la même conclusion…

Les militants de la droite extrême comme Miri Regev et les activistes du BDS (Boycott, Désinvestissements, Sanctions) arrivent à la même conclusion : après 50 ans d’occupation, il est impossible de séparer l’économie des colonies juives de Cisjordanie et du Golan de l’économie israélienne dans son ensemble. Toute l’économie israélienne participe de la logique colonialiste de l’occupation.

Le gouvernement israélien est agité par un débat interne qui a cours aussi dans les cercles de gauche et  parmi les progressistes du monde entier : s’agit-il de boycotter uniquement les colonies juives implantées dans les territoires occupés par Israël ou l’économie israélienne dans son ensemble ?

La “ligne verte” a en bien des endroits pratiquement disparu. Israël a annexé de facto la partie du territoire située entre cette limite datant de 1949 et le “mur de l’apartheid” érigé plus à l’est, à l’intérieur du territoire de la Cisjordanie.

La semaine dernière, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou approuvait un nouvel accord de coopération avec l’Union européenne, dans lequel le gouvernement israélien acceptait de boycotter les colonies juives dans les territoires occupés (ou du moins de coopérer avec un tel boycott européen), en autorisant uniquement les entreprises situées en Israël (dans les limites d’avant juin 1967) à demander des subventions. 

Pour l’U.E. il s’agit de maintenir sa politique de reconnaissance de la “ligne verte” comme la seule limite territoriale de la légitimité israélienne 1. D’un côté, aux yeux de l’U.E., se trouve un État souverain et un partenaire bienvenu dans le commerce et la diplomatie; de l’autre, une occupation militaire illégitime qui viole le droit international. 2

Aux yeux de l’U.E. et des partisans du boycott sélectif des colonies, ces deux côtés de la “ligne verte” sont ostensi­blement l’objet de traitements distincts. C’est la distinction que Netanyahou a acceptée à priori, mais que contestent d’autres membres de son gouvernement.

En effet, Miri Regev remet en question la position adoptée par son Premier ministre 3 : «Ma position fondamentale, écrit-elle, est que le gouvernement israélien devrait rejeter dès le départ des accords qui nous obligent de facto à boycotter des parties de la patrie ou des populations vivant sur les hauteurs du Golan, Jérusalem ou la Judée et la Samarie 4, sauf pour des exceptions très limitées». Regev souligne qu’il serait incohérent pour Israël de signer un accord qui, au moins implicitement, implique que Jérusalem-Est ne fait pas partie du territoire d’Israël, et dans le même temps de réclamer du monde entier qu’il reconnaisse Jérusalem pour sa capitale unifiée et éternelle et y transfère ses ambassades.

Cette prise de position de Regev bloque l’adoption de l’accord avec l’U.E.. Si elle réussit à empêcher l’accord, le résultat sera l’exclusion d’Israël du programme de subventions européen CBC Med 5.

À la lumière de la fracture entre l’Europe et les États-Unis, ces derniers ayant abandonné toute prétention d’être un «courtier honnête» crédible pour promouvoir un accord de paix, il est hautement improbable que l’U.E. abandonne l’article excluant les territoires occupés, et donc les colonies juives, du champ d’application de l’accord.

L’accord ne serait donc pas signé et les citoyens israéliens se verraient refuser l’accès à des dizaines de millions d’euros de subventions. Regev, au nom de la prétendue souveraineté israélienne sur toute la terre située entre le Jourdain et la Méditerranée, insiste  pour effacer la distinction entre les colonies et Israël “proprement dit”. Et ce faisant, elle qualifie l’économie israélienne toute entière d’illégitime, et pas seulement la partie située au-delà de la “ligne verte”.

Regev rejoint donc le raisonnement des activistes de BDS : après plus de cinquante ans d’occupation militaire, peut-on vraiment imaginer qu’il y a deux économies complètement, de part et d’autre de la “ligne verte” ? Il est évident que non.

Alors que toutes les banques israéliennes accordent des prêts pour la construction de maisons et le lancement d’en­treprises dans les colonies; alors que les compagnies de transport public exploitent des lignes qui traversent à tout moment la “ligne verte”; alors que la monnaie, les infrastructures, le réseau routier et les douanes sont identiques des deux côtés de la “ligne verte” et du “mur de la honte” construit par Israël 6; alors que les vins produits en Israël sont fabriqués avec des raisins provenant de vignobles cultivés sur des terres palestiniennes volées; alors que l’eau et la pierre de Cisjordanie sont utilisées pour irriguer, étancher la soif et construire des maisons en Israël; alors que les opérateurs de téléphonie mobile israéliens ont des antennes et offrent leurs services dans les territoires occupés et que les entreprises privées de tous les secteurs, de la haute technologie à la publicité, offrent leurs services de part et d’autre de la “ligne verte” – cela a-t-il encore un sens de faire la distinction ?

Les militants de BDS disent que non : l’économie israélienne dans son ensemble profite de l’occupation, et par conséquent toute subvention de l’U.E., quel que soit le côté de la “ligne verte” où se trouve théoriquement son bénéficiaire, renforce l’économie de l’occupation et participe à sa perpétuation.

La ministre israélienne de la Culture Miri Regev ne l’exprimera évidemment pas de cette manière, mais elle avalise le principe général : il n’y a qu’une seule économie “entre le fleuve et la mer”, et il n’y a pas de division : il s’agit, tout entière, d’une économie fondée sur la violation du droit international, des droits humains les plus fondamentaux, sur la spoliation, la violence et l’apartheid. Et la conséquence logique doit en être boycott total d’Israël.

L.D. (avec Haggai Matar sur +972mag)          


 A (re)lire également : « Nous avons déjà une “solution à un État” » – Entretien avec R. Khalidi  (sept. 2016)

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Notes   [ + ]

1. La “ligne verte” n’a pourtant jamais été à proprement parler une frontière, puisque Israël n’a jamais accepté de définir, c’est-à-dire de figer, ses frontières pour l’excellente raison que tous ses gouvernement successifs ont toujours eu pour objectif de les repousser toujours plus loin (et cet objectif demeure actuel). La “ligne verte”, qui correspond à la ligne d’armistice de 1949, est tout autant le fruit d’une conquête territoriale par les armes que les limites atteintes par les armées israéliennes après la guerre de 1967, mais elle a cependant été dans les faits reconnue par l’ONU. – NDLR
2. Ce qui pour l’U.E. n’implique nullement un quelconque boycott actif, juste une très hypocrite et très théorique abstention, et la en charge par le contribuable européen d’un certain nombre de responsabilités qui normalement devraient incomber à la puissance occupante… laquelle trouve cela intolérable et détruit régulièrement, en toute impunité, les réalisations financées par l’U.E. au bénéfice de la population occupée
3. Toute ressemblance avec un Secrétaire d’État et le Premier ministre belges serait purement le fruit de votre imagination – NDLR
4. Terminologie officielle, d’origine biblique, par laquelle le gouvernement israélien désigne la Cisjordanie.
5. Ce «Programme multilatéral de coopération transfrontalière “Bassin Maritime Méditerranée”» inclut les régions de l’UE et celles des pays partenaires situées le long des côtes de la Méditerranée.
6. Le tracé de ce mur, dans sa majeure partie, ne suit pas la “ligne verte” mais empiète sur le territoire de la Cisjordanie.