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Quand Israël boycotte Israël…

Un “Festival du cinéma israélien” aura lieu à Paris en mars. Il était prévu que l’ambassadrice d’Israël en France participe à la soirée d’ouverture (ce qui classe le festival, soutenu par l’ambassade depuis 18 ans, dans la catégorie des manifestations participant à la propagande israélienne, et donc  justifie qu’il soit boycotté, dans le cadre de la campagne mondiale BDS) 1.

Mais voilà que la dite ambassadrice a fait savoir qu’elle refuse de (dés)honorer la manifestation de sa présence. C’est qu’au programme figure un film qui déplaît fortement au gouvernement israélien, qui a comme on sait une conception assez particulière et restrictive de la liberté d’expression.

C’est sans aucune pudeur que l’ambassade israélienne dans la capitale française a fait savoir qu’elle « a suggéré à la direction du festival de choisir un film qui ne suscite pas la controverse pour sa soirée d’ouverture, mais à la suite de son refus […], le ministère [des Affaires étrangères] a décidé que l’ambassadrice ne sera pas présente à cette soirée ». Pour le gouvernement israélien, il est parfaitement naturel qu’il choisisse ce qu’il est de bon ton, pour les organisateurs d’un festival se déroulant en Europe, de programmer ou non.

« Une représentation mensongère »

Le film qui irrite tellement le gang Netanyahou, s’appelle “Foxtrot” et est l’œuvre du réalisateur Samuel Maoz. Il a obtenu l’an dernier le Lion d’argent Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise.

La ministre israélienne de la Culture Miri Regev avait alors accusé ce film de prêter le flanc à une accusation de « meurtre rituel » à l’encontre de soldats israéliens. Elle s’était réjouie qu’il ne soit pas sélectionné pour les Oscars  en janvier, affirmant que « cette décision nous a épargné une déception amère et une représentation mensongère dans le monde de l’armée israélienne ».

Ce que Regev dénonce comme “une représentation mensongère” est en fait très en-dessous de l’horreur de la réalité. Comme pas mal d’autres films israéliens depuis quelques années, nous sommes invités à nous apitoyer sur le sort des soldats de l’armée d’occupation, présentés comme des victimes de l’agression sioniste contre la Palestine et les Palestiniens. Le réalisateur Samuel Maoz avait affirmé en septembre 2017 qu’il critiquait l’endroit où il vivait « par amour». 

« Construit comme une tragédie, le film a pour toile de fond deux générations traumatisées par le service militaire. Il s’ouvre par l’exploration de la douleur de parents israéliens dont le fils sert sous les drapeaux, et à qui l’armée vient annoncer une funeste nouvelle. Puis le récit bascule dans le quotidien absurde de ce jeune militaire, qui surveille avec trois soldats un barrage sur une route boueuse perdue dans un paysage désertique, davantage empruntée par les chameaux que par les hommes».

Le film – a-t-on lu partout – met en scène “une bavure de l’armée israélienne” : on y voit “des soldats israéliens tuant accidentellement – un moment de panique – des civils innocents à un check-point, puis la dissimulation de cette bavure par un bulldozer”

Quand des hommes armés et entraînés dressent des barrages sur les routes d’un pays qui n’est pas le leur, et que cela entraîne la mort de civils, peut-on réellement dire que c’est “accidentel” ? Ou n’est-ce pas plutôt une euphémisation destinée à exonérer les occupants de leurs responsabilités ?

Ce n’est pas davantage une “bavure”, terme qui suggère qu’il s’agit d’un événement ponctuel et imprévisible, alors que c’est le fruit logique, inéluctable et parfaitement anticipé d’une politique qui dure depuis des décennies, et que des épisodes similaires se comptent par dizaine ou par centaines (comment savoir, puisque la plupart restent dissimulés, car il n’y a pas toujours une caméra vidéo sur place, et qu’en tout cas ils ne sont jamais sanctionnés).

Enfin, il est parfaitement indécent de feindre d’ignorer que le nombre de morts palestiniens tués par des Israéliens est considérablement supérieur, depuis 1948 et singulièrement au cours des agressions militaires par Israël à celui des Israéliens. Les chiffres sont toutefois difficile à établir 2 avec précision, mais le rapport entre le nombre de morts palestiniens et israéliens est proche 1 à 10, voire davantage, selon les sources.

Par exemple, lors de l’agression israélienne contre la population de la Bande de Gaza en 2014 aurait fait 2.310 morts et 10.626 blessés palestiniens 3 et 66 morts et 469 blessés israéliens. Durant cette agression contre une population désarmée à qui l’occupant ne laissait même pas la possibilité de fuir, le rapport entre le nombre de victimes de part et d’autre fut don de 1 à 161 ! Qui faut-il dès lors plaindre ?

Comme l’expliquait récemment un blogueur israélien, ses compatriotes ont une imagination inépuisable pour se persuader qu’ils sont, en toutes circonstances, quoi qu’il arrive, et par définition “purs et innocents”.

Contrairement à d’autres films israéliens (dont “Valse avec Bachir” est sans doute l’exemple le plus achevé), “Foxtrot” ne va pas jusqu’à présenter le soldat israélien comme la seule victime des guerres entretenues par son gouvernement : les Palestiniens et lui sont considérés comme des victimes de cette politique belliciste. C’est bien la seule forme d’égalité à laquelle les Palestiniens peuvent rêver d’ici à l’effondrement du colonialisme sioniste.

L.D.               

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Notes   [ + ]

1. contrairement à ce que colportent d’aucuns, sans qu’on sache toujours si c’est naïveté ou malhonnêteté, le boycott culturel prôné dans le cadre de la campagne BDS ne vise pas à empêcher tel ou tel artiste de s’exprimer, mais à contrecarrer la propagande du gouvernement israélien. «Pour l’État d’Israël, la principale source d’exportations vers l’Occident n’est pas faite de mandarines ou d’avocats, ni même d’armement ou de systèmes sécuritaires : l’essentiel c’est la promotion d’une image, celle de “l’énergie créative” pour tout ce qui touche à la culture», expliquent Eyal Sivan et Armelle Laborie. “Les produits israéliens comme la littérature, la musique, la danse, le cinéma, la gastronomie, la science et les technologies, l’architecture et l’histoire sont des domaines culturels susceptibles de toucher les publics cibles, particulièrement en Europe”, explique un ex-député de gauche Meretz. Or, cette vitrine culturelle, comme le prestige international de l’université israélienne, masque la réalité : les liens étroits entre cette université et l’institution militaire dans la recherche de nouveaux outils de combat, de renseignement, la répression, le “contrôle des foules”… Ce moyen de pression a été défini par BDS de manière très précise. Tout n’est pas noir ou blanc, nous sommes dans une « zo­ne grise ». Ce n’est pas une censure thématique, nous n’entrons pas en discussion sur le contenu des œuvres. Pas question non plus d’exiger des cinéastes qu’ils renoncent aux fonds israéliens qui leur permettent de financer leurs films. Le boycott concerne les institutions nationales et les personnes qui agissent en leur nom. Si le festival du cinéma israélien de Paris invite demain les mêmes réalisateurs en récusant toute collaboration avec l’État israélien il pourrait ne plus poser plus aucun problème… – NDLR
2. Selon par exemple qu’on y intègre ou non les Palestiniens tués un peu partout dans le monde par les services secrets israéliens, qui ont fait disparaître les corps. Dans son livre évoqué dans un de nos précédents articlesRonen Bergman donne avec précision des exemples où le corps de Palestiniens exécutés en Europe par le Mossad a été clandestinement ramené en Israël dans un avion de la compagnie El Al (ou bien ils sont morts pendant leur enlèvement) et ensuite jetés dans la Méditerranée d’un avion israélien. On comprend que la comptabilisation des victimes soit compliquée dans ces conditions.
3. combattants et civils, chiffre du Ministère de la Santé de Gaza. 2.125 morts  selon le Ministère des Affaires étrangères israélien.

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  1. Boycotter les productions culturelles de l’État d’apartheid à l’export, c’est aussi défendre les droits des artistes israéliens – Pour la Palestine

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