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Quand Dayan pariait sur la « disparition » des Bédouins

On se souvient, c’est tout récent, de l’indignation horrifiée suscitée dans toutes les capitales occidentales par les propos de l’ancien président iranien Ahmadinejad lorsqu’il prédisait et appelait de ses voeux la disparition d’Israël.

Bien évidemment, la propagande israélienne avait exploité à fond ces déclarations du réactionnaire Ahmadinejad, lui faisant comme il se doit dire ce qu’il n’a jamais dit, à savoir que la disparition d’Israël, en tant que structure étatique, impliquerait l’extermination de sa population juive.

Une fois de plus la propagande israélienne dégaina le slogan « les juifs à la mer« , comme si c’étaient les Iraniens qui s’étaient rendus coupables de la destruction des juifs d’Europe, et non les Allemands…

Après tout, combien d’Etats ont-ils disparu au cours du XXème siècle, et combien d’autre se sont créés sur les mêmes territoires, sans forcément que cela passe par des massacres et des génocides ? Pour ne prendre que deux exemples parmi beaucoup d’autres, la Tchécoslovaquie a disparu sans que cela émeuve beaucoup dans les chancelleries, et l’effondrement de la République démocratique allemande (RDA), dont on a un peu vite oublié qu’elle était reconnue par toute la « communauté internationale » et membre de l’ONU, a été saluée par un déluge de subventions de l’Union Européenne…

Quant à eux, les Belges vivent sans paraître craindre outre mesure des massacres de masse dans un pays dont la disparition prochaine est évoquée pratiquement chaque jour dans la presse comme une hypothèse non seulement plausible mais probable, au point que le seul parti qui défende encore l’unité nationale est… le PTB, certes en progression mais extrêmement minoritaire.

Mais il y a un Etat et un seul dont il est formellement interdit d’évoquer l’éventuelle disparition (en tant que structure étatique, instrument de domination d’une minorité sur une majorité), c’est  bien entendu Israël.

Pourtant, on découvre que les dirigeants israéliens, quant à eux, n’ont jamais reculé devant l’idée d’envisager froidement et sans états d’âme la « disparition » d’une population entière, certes très minoritaire et au mode de vie sans doute étrange aux yeux de la classe dominante israélienne, juive ashkénaze : les Bédouins, un simple « phénomène » voué à disparaître aux yeux de Dayan, ministre de la défense et « héros » de la guerre de juin 1967.

Israël ne reconnaît pas leurs titres de propriété remontant à l’époque ottomane. En fait, les textes ottomans ne sont reconnus et appliqués par Israël que quand ils peuvent donner un semblant de légalité à la répression contre les populations non-juives…

Voici ce qu’écrit Emilie Baujard, remarquable journaliste correspondante au Moyen-Orient de Radio-France, sur son blog personnel « La Mer blanche » à propos de la trégédie qui frappe actuellement les Bédouins :

Une fois n’est pas coutume, je viens écrire sur des déplacements de populations, des démolitions, des confiscations de terres. Mais cette fois cela n’a pas lieu en Cisjordanie dans sa zone C si accueillante (sic). Non, cette fois cela a lieu en Israël. Et plus précisément dans le nord du désert du Néguev où vivent près de 200.000 Bédouins. Le gouvernement israélien envisage aujourd’hui d’en déplacer 40.000 pour les installer dans des villes. Un projet qui va à l’encontre du mode de vie bédouin, nomade, et centré sur l’agriculture et l’élevage; et qui permettrait à Israël de récupérer des terres arabes.

« Vous imaginez le gouvernement français demander à des agriculteurs de quitter leurs terres et de les obliger à s’installer à Paris ?!. Et il leur dit : ‘Vous avez 3 ans pour le faire et si vous ne le faites pas, vous serez déplacer de force’. » Thabet Abu Rass de l’association Adalah installée à Beer Sheva, la principale ville du désert du Néguev dans le sud d’Israël. Il défend les droits de la minorité arabe en Israël (dont font partie les bédouins qui ont tous la citoyenneté israélienne) et il est la tête de proue des opposants au projet Prawer-Begin qui vise à sédentariser 40.000 bédouins dans des villes nouvelles.

Thabet Abu Rass parle d’un plan destructeur et raciste. Doron Almog qui coordonne le plan pour le gouvernement israélien y voit, lui, amélioration et modernité : « Le but de ce plan c’est d’améliorer la qualité de vie des bédouins du Néguev. Car aujourd’hui c’est la population la plus pauvre d’Israël. Ils ont le droit à la modernité, à la scolarité et à l’emploi. C’est un grand changement que nous voulons mettre en place dans le sud d’Israël ».

Le plan, toujours en discussion au Parlement, veut en fait s’attaquer aux 35 villages non reconnus du désert du Neguev. Des villages faits de maisons en tôles ou en bâches et où aucun service public n’est disponible. Khalil Al-Amour vit dans l’un de ces villages : « Vivre dans un village non reconnu en Israel c’est vivre quelque part dans le désert, sans adresse postale, on est enregistré nulle part,  on n’apparaît sur aucune carte et surtout on souffre du manque de services publics : pas d’eau potable,  pas de route, pas d’infrastructure, pas d’électricité, pas d’école, de cliniques ».

Car le gouvernement israélien ne reconnaît pas ces communautés qui, dit-il, se sont installées spontanément sans titre de propriété. Ce que conteste Khalil Al-Amour : « Ma famille habite ici depuis plus de 7 générations, depuis plus de 300 ans. Nous avons un titre de propriété acheté en 1921, plus de 27 ans avant la création d’Israël ! Nous sommes heureux où nous sommes, nous voulons rester ici et préserver nos valeurs et nos traditions dont nous sommes très fiers. »

Un des 35 villages bédouins non reconnus du désert du Neguev – Photo (c) Mouna Saboni

Rêve sioniste : transformer les Bédouins en prolétariat urbain et les « faire disparaître » *

Les bédouins sont un peuple nomade du désert qui vit de l’agriculture et de l’élevage de chèvres ou de moutons. Avant 1948, le désert du Néguev accueillait entre 66.000 et 90.000 Bédouins répartis dans 95 tribus différentes. Après la guerre de 1948 et la création de l’Etat d’Israël, 85% d’entre eux ont quitté leurs terres et ont fui vers la Cisjordanie, Gaza, la Jordanie et l’Egypte. Au début des années 50, il ne restait que 19 tribus qui ont dû, par la force des choses, se sédentariser. La loi martiale et les restrictions de déplacement ne leur permettaient plus de se déplacer avec leurs troupeaux et les différentes tribus ont été regroupées dans une zone au nord du désert du Néguev, appelée Ziyag et où la terre est peu fertile.

Très vite, les Bédouins du Néguev sont devenus un « problème » pour Israël. Dès 1963, le général Moshe Dayan n’hésitait pas à dire : «  il faudrait que nous transformions les bédouins en un prolétariat urbain, pour l’industrie, les services publics, la construction et l’agriculture. Le bédouin ne vivrait plus sur ses terres mais deviendrait une personne urbaine (…). Ceci serait une révolution mais c’est réalisable en deux générations. Et ce phénomène des bédouins disparaitra ».

Plusieurs plans se sont alors succédés pour sédentariser les bédouins et mettre un terme à leurs revendications territoriales dans le Neguev. A la fin des années 1960, le gouvernement israélien a décidé de créer 7 villes nouvelles pour y installer les communautés bédouines. La première, Tel es-Sabe, fut créée en 1969, la dernière, Hura, en 1989. Aujourd’hui, près de 100.000 bédouins habitent dans ces 7 villes où les taux de pauvreté, de criminalité et de chômage sont les plus élevés du pays.

La ville bédouine de Rahat créée en 1971 et où habitent aujourd’hui 55.000 personnes. – Photo (c) Mouna Saboni

Mais tous les Bédouins ne se sont pas installés dans ces villes : 90.000 d’entre eux ont refusé de quitter leurs terres et leurs villages. Et c’est à ceux-là qu’Israël veut aujourd’hui s’attaquer avec son plan Prawer-Begin. « Les Bédouins rejettent ce plan car ils revendiquent leur propriété sur ces terres, ils étaient là bien avant la création d’Israël, c’est le peuple du désert, un peuple ancestral », explique l’avocat Thabet Abu Rass.

« Les Ottomans et les Britanniques ont toujours respecté les coutumes et la loi tribale des bédouins du Néguev. Et aujourd’hui, Israël veut concentrer les bédouins dans une petite zone du nord du désert. La politique israélienne depuis 1948 a 3 composantes : regrouper les Bédouins du Néguev, les sédentariser dans des villes et mettre un terme au conflit sur la propriété de leurs terres ».

Détruire un mode de vie pour détruire une population

Du côté du gouvernement israélien, il s’agit avant tout d’améliorer les conditions de vie des bédouins en détruisant les 35 villages non reconnus, dont certains sont peuplés de plus de 8.000 personnes. Une équation que ne comprend pas vraiment Attia el-Assam, le président du conseil des villages non reconnus du Néguev. « Le plan israélien est un plan destructeur et très négatif pour nous. On parle de la confiscation de 50 000 hectares de nos terres, la destruction de 35 villages non reconnus et l’expulsion de 40 000 bédouins de leurs terres. Le gouvernement israélien, lui, parle de sa volonté de promouvoir le mode de vie bédouin. Mais je ne vois pas comment on peut promouvoir un mode de vie en le détruisant, en détruisant nos maisons ».

Maisons bédouines dans un des 35 villages non reconnus dans le désert du Néguev. – Photo (c) Mouna Saboni

D’ailleurs, la majorité des Bédouins qui vivent dans ces villages non reconnus refusent de bouger et d’abandonner leurs terres. A l’image de Khalil et de sa famille : « Nous avons choisi de rester sur les terres de nos ancêtres mais ça ne veut pas dire qu’on est contre la civilisation et la modernité. Par contre, nous sommes contre le projet qui vise à tous nous déplacer et à nous enfermer dans une petite portion de terre. Nous voulons préserver notre mode de vie qui est simple et rural. Et pour cela nous voulons rester sur la terre de nos ancêtres, pas devenir des réfugiés sur nos propres terres ».

Mais du côté du gouvernement israélien, on se défend de tout déplacement forcé de population. « Il ne s’agit pas de déplacer les Bédouins mais de créer de nouvelles communautés, modernes, dans la même zone où ils sont déjà », explique Doron Almog du bureau du premier ministre israélien, « Et cette modernité passe par 4 facteurs : des maisons modernes, des zones industrielles et commerciales, des services comme des écoles, des centres de soins et enfin des infrastructures, des routes. Et pour cela, nous ne pouvons pas reconnaître toutes les petites communautés ou chaque maison de bédouins. Ce n’est pas viable à long terme, ni pour les bédouins ni pour Israël. »

Un conflit territorial et identitaire

Au centre de la question des Bédouins, il y a surtout un conflit de terres. La plupart des Bédouins du Néguev ont acquis leurs titres de propriété aux Ottomans ou aux Britanniques ; des titres qu’Israël ne reconnaît pas. Les bédouins revendiquent la propriété de 64.000 hectares de terres mais leurs demandes n’ont pour l’instant jamais été entendues.

Le projet Prawer-Begin a donc pour but final de régler une bonne fois pour toute ces problèmes de propriété : 13.000 hectares seront reconnus comme appartenant aux bédouins et les autres familles seront dédommagées financièrement. En tout (indemnisations, déplacements, constructions), le plan est estimé à plus de 10 milliards de shekels. En retour, les bédouins doivent abandonner toute revendication territoriale et accepter d’évacuer la majorité des 35 villages non reconnus.

Derrière ce plan, ce cache aussi une volonté de renforcer la présence juive dans le désert du Néguev. Un enjeu que l’ancien premier ministre Ariel Sharon décrivait en ces termes en 2000 : « Dans le Néguev, nous faisons face à un sérieux problème : près de 90 000 hectares de terres du gouvernement ne sont pas entre nos mains, mais dans celles de la population bédouine. Moi-même, comme résident du Néguev, je rencontre ce problème tous les jours. (…) Les Bédouins s’approprient de nouveaux territoires. Ils rongent les réserves de terre du pays, et personne ne fait rien de significatif à ce sujet »

« Ronger les réserves », « s’approprier de nouveaux territoires », des termes qui font enrager Thabet Abu Rass qui rappelle que les Bédouins représentent 30% de la population du Néguev et que leurs revendications ne concernent que 5% des terres. A l’inverse, le désert du Néguev s’étend sur 60% de l’Etat d’Israël et seulement 8% des Israéliens y vivent.

La bonne vieille politique du fait accompli

Le plan qui doit encore être discuté plusieurs fois au parlement israélien peut-il passer ? Thabet Abu Rass en doute. Selon lui, un tel projet ne ferait qu’envenimer la situation et mènerait à une confrontation sanglante avec les Bédouins. Le parlement devra aussi faire face à l’opposition de droite qui reproche au plan Prawer-Begin de donner trop de terres aux Arabes.

Mais alors que le plan est toujours ne discussion au parlement israélien (et qu’un vote n’est pas prévu avant début 2014), des démolitions ont déjà lieu dans le Néguev et des avis d’expulsion ont été distribués. En août dernier, le village non reconnu d’Al-Arakib au nord de Beer Sheva a été détruit par des bulldozers israéliens pour la 54ème fois depuis 2010. Et une unité spéciale a été créée, Yohav, forte de 250 hommes. « Ces policiers peuvent mener des arrestations et démolir des maisons, explique Thabet Abu Rass, Ils sont policiers, juges et exécutants. On les a vu sur le terrain. Donc le plan Prawer est en marche alors même que le vote au Parlement n’est pas encore fini ».

Que le projet soit voté ou non, Khalil Al-Amour s’inquiète pour la sauvegarde de son mode de vie. Depuis les années 50, la présence bédouine est de plus en plus remise en cause par les différents gouvernements israéliens. Ce qui ne donne pas à Khalil de quoi espérer : « Un jour vous viendrez avec vos petits-enfants ici et vous direz : ‘avant il y avait des Bédouins ici, je les ai rencontrés. Mais ils ont tous disparu’. »


* le titre, les intertitres, de même que la mise en évidence de passages en gras, sont de la rédaction.

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