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Quand ce sont des Palestiniens qui veulent construire un «mur de séparation», Israël n’est plus d’accord…

Dans Haaretz, l’excellente Amira Hass raconte pourquoi les dirigeants de l’Université technique palestinienne Kadoorie de Tulkarm avaient décidé d’ériger un mur pour isoler le campus universitaire, dans l’espoir de mettre fin aux heurts quotidiens entre des jeunes Palestiniens (qui pour la plupart ne sont pas des étudiants) et les soldats israéliens stationnés dans une casemate du “mur de l’apartheid” qui se trouve tout à côté.

Youths throw stones toward an Israeli military pillbox from within the territory of the Palestine Technical University-Kadoorie in Tul Karm.Anadolu Agency

Des jeunes Palestiniens lancent des pierres en direction d’une casemate de l’armée d’occupation depuis l’intérieur du campus de l’Université technique Kadoorie à  Tulkarm. Les soldats répliquent par des coups de feu et des gaz – Photo Anadolu Agency

Les cours ont été interrompus pendant au moins 21 jours au cours des deux mois et demi qui viennent de s’écouler, en raison d’incursions répétées de l’armée d’occupation sur le campus, où les soldats israéliens ont tiré des coups de feu et jeté des gaz lacrymogènes. Des serres expérimentales ont été endommagées, et le travail réalisé par des étudiants pour mener des expériences scientifiques réduit à néant. Au moins 20 jeunes ont été blessés par des tirs d’armes à feu, et des douzaines ont été intoxiqués par les gaz utilisés par l’armée d’occupation.

L’université avait donc décidé de se séparer de la «barrière de séparation» (nom officiel du mur de l’apartheid, en novlangue israélo-orwellienne) en érigeant à son tour un mur d’enceinte, histoire de tenter de ramener le calme. Amira Hass explique que les autorités académiques étaient parfaitement conscientes du risque de se voir coller une étiquette de “collaborateurs”, une accusation à laquelle s’exposent actuellement tous ceux qui doutent de l’utilité des affrontements avec l’armée israélienne. Mais un comité consultatif politique de la région de Tul Karm, dans lequel le Fatah est dominant, avait apporté son appui à la décision des autorités académiques.

Les enseignants et le personnel universitaires, ainsi que la majorité des étudiants et leurs parents pensent aussi que la priorité doit être donnée aux études et ils en ont marre des escarmouches pratiquement quotidiennes.

A la mi-novembre, un entrepreneur palestinien a donc entrepris de creuser les fondations. Après qu’un conducteur de bulldozer se soit escrimé pendant huit heures, des officiers et des soldats israéliens ont débarqué à l’université, a expliqué à Amira Hass un vice-président de l’université, Dirar Aliyan. «Ils nous ont bousculés, frappés et humiliés, puis ils ont confisqué le bulldozer, quoiqu’on leur ait expliqué de quoi il s’agissait. Le bulldozer est depuis lors resté inutilité, à côté de la casemate», a-t-il poursuivi.

Le rêve évanoui des dirigeants sionistes

L’université technique est issue d’une école d’agriculture créée sous le mandat britannique, dans les années 1930. Elle a été financée par un legs d’un millionnaire juif irakien, Elias Kadoorie, qui est mort à Hong Kong. Ce legs sert aussi à financer une école agricole pour  Juifs, à proximité du Mont Tabor.

Induits en erreur par de fausses informations de presse, les leaders sionistes de l’époque avaient été extrêmement irrités en constatant que l’argent de Kadoorie n’était pas entièrement réservé à l’éducation des Juifs en Palestine.

Dans un de ses livres (paru en anglais sous le titre : “One Palestine, Complete, Jews and Arabs under the British Mandate”) l’historien Tom Segev explique que l’exécuteur testamentaire de Elias Kadoorie était le gouvernement britannique, qui avait le choix entre investir le magot du défunt en Irak ou en Palestine. Chaim Weizmann avait recruté le frère de Kadoorie comme agent d’influence pour faire en sorte que l’argent aille bien vers la Palestine. Les officiels chargés de l’éducation en Palestine pour le compte du gouvernement de Sa Majesté britannique avaient suggéré la création d’une école destinée à une élite accueillant à la fois des Juifs et des Arabes.

Mais – explique toujours Amira Hass – les leaders sionistes avaient énergiquement protesté contre cette idée, exigeant que les deux populations soient séparées, et ils avaient obtenu gain de cause. Les Britannique avaient donc décidé de créer une école d’agriculture pour les Arabes et un établissement d’enseignement général pour les Juifs. Dans un premier temps les dirigeants sionistes avaient accepté, puis ils s’étaient ravisés, de peur que l’on puisse dire que l’emprise des Juifs sur la terre sacrée de leurs ancêtres était moindre que celle des Arabes, selon Segev.

L’école de Tulkarm s’est vue attribuer 150 acres de terres, mais 50 acres se sont retrouvés en territoire contrôlé par Israël à la fin de la guerre de 1948. Après la création de l’Autorité Palestinienne en 1994, certains bâtiments et 20 acres ont été attribués au département d’agriculture de l’université An-Najah de Naplouse. En 2007, l’Université technique Kadoorie a été établie sur le reste des terres.

C’est l’unique université gouvernementale en Cisjordanie, où les frais de scolarité sont notablement inférieurs à ce qu’ils sont dans les autres établissements d’enseignement supérieur, et où les enfants d’enseignants et de prisonniers, ainsi que les prisonniers remis en liberté eux-mêmes, bénéficient de droits d’inscription fortement réduits.

L’université se veut surtout au service de la population de la région. Le rêve est de créer un parc technologique, une zone industrielle et de nouveaux bâtiments. Le magnat palestinien Munib al-Masri a fait un don de 4,5 millions de dollars US afin de créer une école d’ingénieurs (civils, mécaniciens, électriques et en informatique), ainsi que des départements d’agriculture, d’arts et de sciences.

Mais un des obstacles à l’expansion de l’université est le champ de tir que l’armée israélienne a installé à 200 mètres de la bibliothèque universitaire, tout à côté des serres expérimentales. Ce champ de tir est resté inutilisé pendant des années, mais il l’a été à nouveau depuis l’année passée.

Le personnel académique parle de balles qui ont atteint la bibliothèque. En dépit du danger pour les étudiants et pour le personnel, et malgré le fait que le terrain appartient à l’université, l’armée d’occupation n’a aucune intention de cesser d’employer son champ de tir. «L’utilisation de cette installation militaire se poursuivra en fonction de l’évaluation de la situation et des besoins de l’armée», a déclaré un porte-parole officiel à Haaretz.

Cette “installation” consiste en quelques monticules de terre,  un canal de béton sinueux, quelques cahuttes à l’abandon, une vaste esplanade pour les tirs et des blocs et dalles de béton. A l’ouest, 200 ou 300 mètres plus loin, se trouvent la “barrière de séparation” et une casemate (avec le bulldozer confisqué à côté), la route n°6 (la route principale nord-sud qui à cet endroit se déroule juste à l’ouest de la “ligne verte”) et un portail d’entrée d’Israël vers la zone industrielle de Nitzanei Shalom (ce qui se traduit – il est interdit de rire – par “Les bourgeons de la Paix”).

C’est une zone industrielle en territoire palestinien, où tout est israélien, à l’exclusion de la législation sur le travail et sur l’environnement, ce qui permet – comme Haaretz l’expliquait il y a quelques mois, de soumettre une main d’œuvre palestinienne bon marché à une exploitation éhontée et de polluer sans aucune restriction.

Nitzanei Shalom : les "bourgeons de la paix" sont vérolés par l'apartheid. Les travailleurs palestiniens ne peuvent pas emprunter les portes réservées aux Juifs.

Nitzanei Shalom : les « bourgeons de la paix » sont vérolés par l’apartheid. Les travailleurs palestiniens ne peuvent pas emprunter les portes réservées aux Juifs.

Les plaintes des Palestiniens concernant la pollution atmosphérique causée par les usines israéliennes de Nizanei Shalom sont laissées sans aucune suite.

Des ambulances toujours prêtes

Depuis la reprise des manifestations contre l’occupation à travers toute la Cisjordanie, aux checkpoints et tout le long du mur, en octobre dernier, des jeunes gens ont escaladé les monticules de terre de “l’installation” militaire et se sont mis à lancer des pierres en direction des soldats. Et la riposte de l’armée israélienne a été tout ce qu’il y a de prévisible, y compris des incursions à l’intérieur du campus. Les soldats lancent des grenades de gaz lacrymogènes ou incapacitants, tandis que les étudiants et le personnel académique fuient vers l’est à mesure que les gaz atteignent les bâtiments les uns après les autres et forcent tout le monde à les évacuer.

Des ambulances sont en permanence mobilisées, et de temps en temps démarrent toutes sirènes hurlantes, fendant la foule des étudiants en déroute.

L’université a un autre souci : le propriétaire du bulldozer confisqué par l’armée perd 1.000 shekels (260 $) par jour, et l’université est incapable de l’indemniser.

En l’absence mur d’enceinte, il est impossible pour les autorités académiques de contrôler qui a accès au campus. Elles peuvent tenter de persuader leurs étudiants de ne pas se joindre aux jeteurs de pierres qui prennent la casemate et les soldats pour cible, mais elle ne peut espérer avoir une quelconque influence sur les jeunes gens venus du camp de réfugiés voisin, les étudiants d’autres établissements ou les nombreux jeunes au chômage.

Officieusement, les Israéliens nous avaient dit qu’on pouvait construire un mur à côté des bâtiments universitaires” , a déclaré Dirar Aliyan à Haaretz.

Cela signifie que l’université aurait renoncé aux espaces ouverts qui lui appartiennent, laissant donc Israël les annexer de facto. Mais Dirar Aliyan explique à Haaretz qu’il vit dans la crainte du jour où ceux qui escaladent les monticules de terre seront armés. L’expérience apprend que c’est ce qui se passe quand le fait de lancer des pierres, qui ne font aucun mal réel, est réprimé avec des gaz et des tirs à balles réelles, blessant et quelques fois tuant les manifestants.

Les sentiments de frustration et d’impuissance grandissent et débouchent sur une fureur bouillonnante. Tout cela encourage certains à tirer sur une cible symbolique comme une casemate ou sur des voitures conduites par des colons israéliens.

Mais pour le porte-parole de l’armée israélienne, qu’importe : «au cours du mois écoulé, des douzaines d’accès de violences et de perturbations se sont produits sur le campus de l’université, dans lesquels des centaines de Palestiniens ont affronté les soldats stationnés là et au checkpoint de Tulkarm. En ce qui concerne la construction du mur, l’entrepreneur a commencé les travaux en dépit de l’interdiction de construire sans disposer des autorisations requises. Cela interférait avec le personnel chargé de la sécurité et constituait une violation de la loi. Cela nous autorisait donc à confisquer l’équipement, ceci est conforme à la loi. L’armée continuera à empêcher quiconque de troubler l’ordre public et d’atteindre la route n°6 et la zone industrielle qui se trouve près de l’université ».

Pour le vice-président de l’université, il est clair – à la lumière des échanges qu’il a eus avec les responsables de l’armée et de l’“Administration civile” depuis la confiscation du bulldozer – qu’Israël souhaite que les heurts avec les jeunes Palestiniens continuent.


Cet article est basé sur celui que Haaretz a publié le 12 décembre 2015 sous la signature de Amira Hass.
Adaptation et traduction par Luc Delval.

Amira Hass

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz.

Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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