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Près de la moitié des États-Unis tentent de contrer BDS… par des lois de boycott

Pratiquement la moitié des état composant les États-Unis ont fait adopter par leur parlement une loi destinée à contrer le développement de la campagne de boycott d’Israël BDS ou envisagent de le faire. Des critiques s’élèvent, faisant valoir que certains de ces projets posent de sérieux problèmes, tantôt parce qu’elles visent à légitimer les colonies juives en Cisjordanie (ce qui est en contradiction avec la position des États-Unis depuis près de 50 ans), tantôt parce qu’elles enfreindraient les droits constitutionnels des partisans de BDS en limitant leur liberté d’expression.

Les parlements d’une série d’états, l’Illinois, la Floride, et la Caroline du Sud (dont la loi ne concerne pas les territoires occupés par Israël), l’Indiana et  l’Arizona ont adopté l’an dernier des lois qui obligent l’état à désinvestir de toute compagnie qui boycotte Israël, sur base d’une liste établie par l’organisation “Americans for Peace Now”.

Le 24 mars 2016, le Sénat de l’État Géorgie a adopté par 41 voix contre 8 une loi, déjà votée par la Chambre des Représentants (95 pour – 71 contre), qui interdit à l’État de passer quelque contrat que ce soit avec des entreprises ou des individus qui ne s’engageraient pas, pour toute la durée des relations contractuelles avec l’État, à ne pas boycotter Israël “et/ou les entreprises dans les territoires contrôlés par Israël” (ce qui est en contradiction, au moins théoriquement, avec la position constante des États-Unis à propos de la colonisation des territoires palestiniens).

Onze autres états –  la Californie, le Colorado, l’Iowa, le Massachusetts, le New Jersey, l’état de New York et la Virginie – envisagent d’adopter des dispositions similaires. Le Kansas et la Pennsylvanie débattent sur une législation qui priverait de subventions publiques les universités qui boycottent Israël [1]. Et six autres états, dont le Tennessee, le Maryland et le Massachusetts, ont adopté ou envisagent d’adopter une résolution non-contraignante condamnant le boycott d’Israël.

Au total, les assemblées législatives de 21 états ont pris en considération des projets de loi concernant BDS. Les groupes de pression qui agissent en ce sens affirment que la tendance va encore s’accentuer cette année, dans la mesure où les militants pro-israéliens s’agitent pour consolider leurs acquis en essayant notamment de faire voter des lois dans les états qui se sont jusqu’ici contentés de résolutions non-contraignantes. «Ces états envisagent maintenant ce qu’ils vont faire ensuite. Ils préparent des lois qui utiliseront la puissance des états en tant que donneurs d’ordres [qui passent des marchés avec des entreprises] pour combattre le racisme» explique Eugene Kontorovich, professeur de droit à la Northwestern University.

Les militants du camp adverse discernent d’autres motivations, et considèrent qu’il s’agit d’une manœuvre sournoise pour renverser la position adoptée depuis près de 50 ans par les États-Unis, qui n’ont jamais reconnu la légitimité des colonies israéliennes. “Americans for Peace Now” affirme que 19 des 54 lois anti-BDS qui ont été proposées depuis 2014 étendent les pénalités prévues contre les boycotteurs d’Israël à ceux qui ne viseraient que les colonies de Cisjordanie. Par exemple, une loi adoptée par la Chambre des Représentants de l’état de l’Indiana en janvier dernier exige que le fonds de pensions de l’état retire ses capitaux des entreprises qui participeraient à un boycott des compagnies basées “en Israël ou dans les territoires contrôlés par l’État juif d’Israël”.

«Ceux qui soutiennent cet effort exploitent cyniquement les inquiétudes concernant la campagne BDS anti-israélienne pour promouvoir une législation qui, tout en prétendant défendre Israël, vise en fait à donner une légitimité aux colonies», estime Laura Friedman, directrice des relations gouvernementales de “Americans for Peace Now”. Selon elle, “la plupart des Juifs américains et des législateurs ne comprennent pas qu’on abuse de leur soutien à Israël pour promouvoir un agenda qui est incompatible avec leur position adoptée et maintenue de longue date”.

Dans certains cas, comme en Virginie, les groupes pro-israéliens et des élus ont piloté le mouvement. La loi votée en Virginie, avec le soutien du “Jewish Community Relations Council of Greater Washington” (JCRC), n’inclut pas de disposition ayant pour effet de protéger les colonies. Ron Halber, directeur du JCRC, a expliqué que dans le cas contraire cette loi aurait été un facteur de division de la communauté juive, encore sous le choc d’un débat agité, l’an dernier, à propos de l’accord avec l’Iran sur le nucléaire.

«La plus grande menace pour Israël est la désunions de la communauté juive américaine», estime Haber. «Quelle que soit la législation que nous faisons, nous devons nous assurer que les deux côtés se sentent à l’aise».

A l’échelle nationale, les groupes qui composent l’establishment pro-israélien, y compris l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) soutiennent une législation qui serait adoptée par le Congrès qui étendrait la protection anti-BDS aux colonies et, récemment, une législation (soutenue tant par les Démocrates que par les Républicains) qui supprimerait tout obstacle dans les lois fédérales pour les états désireux de désinvestir de toute entreprise ou autre “entité” boycottant Israël.

Le texte adopté par le Sénat de l’état de New York en janvier, et qui doit encore être réexaminé en troisième lecture par l’Assemblée de l’état, n’étend pas la protection anti-BDS aux colonies. Le texte enjoint l’état de produire une liste de “personnes” réputées se livrer à un boycott, ce qui les rendrait inéligibles pour traiter des affaires avec l’état.

Jack Martins, l’élu Républicain au sénat de l’état qui a été à l’origine de la loi, a déclaré que s’agissant des questions de sécurité, les pays alliés doivent se reposer les uns sur les autres, et il fait remarquer que le gouvernement israélien à désigné les efforts destinés à isoler les colonies israéliennes comme constituant une menace. “En tant que nation souveraine, ils ont la capacité de prendre leurs propres décisions”, estime-t-il. “Toute action des boycotteurs visant Israël ou une de ses composantes est une attaque contre notre relation avec Israël.

Un porte-parole de l’organisation “Jewish Voice for Peace”, qui soutient la campagne BDS et fait partie de ceux qui combattent les législations anti-boycott, a déclaré que la loi de l’état de New York équivaut à l’établissement d’une “liste noire” [2]. “La tactique de la pression économique est de plus en plus largement acceptée et elle provo­que une riposte dont la conformité avec la Constitution est douteuse”, a ajouté la porte-parole Naomi Dann.

Le “Jewish Community Relations Council” (JCRC) de New York n’a pas voulu dire s’il soutient la loi, qui est approuvée par la “Zionist Organization of America” et d’autres groupes de droite.

Simcha Felder, sénateur Démocrate de l’état de New York, qui a co-signé le projet de loi, affirme pour sa part que ce texte ne porte atteinte à la liberté d’expression de personne. “Cette loi n’empêche personne de s’exprimer ou de faire la promotion d’un boycott, et pas davantage de faire d’autres déclarations ignobles ou préjudiciables”, affirme Felder dans un e-mail adressé à l’agence JTA. “C’est le droit de toute personne, garanti par la Constitution. Mais la Constitution ne leur garantit pas le droit de traiter des affaires avec l’état de New York”.

Plusieurs militants impliqués dans la promotion des législations anti-BDS affirment que c’est l’incapacité du Congrès des États-Unis à dégager un consensus au niveau fédéral à propos du boycott d’Israël qui a forcé les états – dont les fonds de pensions investissent souvent dans des entreprises qui sont la cible du mouvement BDS – à s’en saisir. S’il y a eu un certain nombre de propositions prises en considération à Washington, aucune n’était aussi radicale que celles qui ont vu le jour en Illinois et en Caroline du Sud. «Il n’y a eu aucun mouvement», affirme Ira Silverstein, sénatrice Démocrate de l’état de l’Illinois, qui a porté la première loi anti-BDS adoptée aux États-Unis, qui interdit aux fonds de pension de traiter avec des “entités” qui boycottent Israël.

Un stand BDS à l'université de Berkeley (Californie) en janvier 2015 (Photo Noam Eshel)

Un stand BDS à l’université de Berkeley (Californie) en janvier 2015 (Photo Noam Eshel)

Deux législations relatives au commerce ont été adoptées à Washington au cours de l’année écoulés intègrent des dispositions qui étendent la portée des précédents appels du Congrès afin de décourager la coopération avec les “entités” qui boycottent Israël, de manière telle à faire en sorte que cela englobe désormais celles qui ne visent que les colonies. L’administration Obama a affirmé qu’elle “se conformera largement” aux textes adoptés au Congrès mais qu’elle ignorera les dispositions qui visent à protéger les produits des colonies.

Les militants juifs de droite (qu’en Europe on classerait certainement plutôt à l’extrême-droite) se sont alliés avec un groupe chrétien pro-israélien nommé “Proclaiming Justice to the Nations”, qui a pris part à la promotion de législations anti-BDS dans plusieurs états du sud des États-Unis. Joanne Bregman, une avocats juive de Nashville (Tennessee), qui a travaillé avec “Proclaiming Justice to the Nations” sur une loi anti-BDS, estime qu’il n’y a pas de différence entre boycotter Israël et boycotter ses colonies.

«Soit vous croyez que la Judée et la Samarie font partie d’Israël, soit vous ne le croyez pas», dit-elle en désignant la Cisjordanie par ses noms bibliques [3].

Elliot Bartky, professeur de sciences politiques à l’Université Purdue de Fort Wayne (Indiana), et son groupe nommé “Jewish American Affairs Committee of Indiana” ont poussé la loi à travers les arcanes du parlement de l’Indiana. En 2011, Elliot Bartky a publie une tribune libre dans le “American Thinker” [4] dans laquelle il esquissait un plan destiné à défier l’establishment juif considéré de “gauche”. 

Après avoir lu cette tribune libre, Joanne Bregman se lia d’amitié avec Elliot Bartky. Elle estime “surprenantes” les réticentes qu’elle rencontra chez les personnages officiels de la communauté juive quand elle proposa une collaboration avec les groupes chrétiens pour promouvoir une législation anti-BDS.

Le “Jewish Community Relations Council” (JCRC) de l’Indiana affirme dans un courriel qu’il soutient la loi, et reconnaît le leadership de Bartky dans la campagne qui a conduit à son adoption. «Le JCRC a dirigé la majeure partie de ses efforts contre BDS à l’éducation de vastes communautés, en dehors du parlement de l’état, particu­lièrement sur les campus des universités de l’Indiana central, où on a constaté une brusque recrudescence des activités pro-BDS», explique Lindsey Mintz, directeur du JCRC.


Cet article de la JTA (Jewish Telegraphic Agency) sous la signature de Ron Kampeas a été publié par Haaretz le 24 février 2016.
Traduction et adaptation : Luc Delval

[1] les étudiants de nombreuses universités étatsuniennes adoptent ou ont adopté des motions en faveur de BDS, et le mouvement a gagné beaucoup de terrain dans la jeunesse étatsunienne, en ce compris les jeunes juifs. Cela préoccupe énormément le gouvernement israélien, dont les efforts de propagande ont jusque là eu peu d’effets.
[2] ce qui aux États-Unis ne peut qu’évoquer l’époque du maccarthysme, et de ses listes noires d’acteurs ou de journalistes à qui il était interdit d’exercer leur métier en raison de supposées sympathies communistes
[3] les termes Judée et Samarie sont aussi couramment utilisés dans la communication du pouvoir israélien et dans les médias israéliens. – NDLR
[4] “Le Penseur Américain”

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