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Pourquoi un cessez-le-feu à Gaza ne suffit pas

Raji Sourani, directeur du Centre palestinien des droits de l'homme.

La mort et la destruction infligées dans la bande de Gaza dépassent toute description possible. Même en étant à Gaza, il est difficile de comprendre ce qui se passe.

La semaine dernière, nous avons assisté à une autre attaque contre une enceinte des Nations unies où des civils s’abritaient – 17 morts, 120 blessés – ainsi qu’à une attaque contre un marché à Shujaiya, à un moment même où un cessez-le-feu était censé avoir lieu – 18 morts, près de 200 blessés.

Aujourd’hui, à Rafah, Israël a bombardé une autre école gérée par l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, où des milliers de personnes se sont réfugiées. Dix morts. Même le département d’État américain a publié une condamnation d’Israël, qualifiant l’attaque d’« effroyable » et de « honteuse ».

C’est un cauchemar. Mais un cauchemar dont nous savons que nous ne pouvons nous en réveiller.

La doctrine israélienne à propos de Gaza, prônant de cibler illégalement des zones et habitations civiles à forte densité de population, provoque une horreur indicible.

Israël punit délibérément des civils afin d’exercer une pression politique sur le Hamas. Israël punit collectivement le 1,8 million de citoyens de la bande de Gaza. Comment pourriez-vous expliquer les statistiques d’une autre façon ?

Les chiffres les plus récents recueillis par le Centre palestinien des droits de l’homme (CPDH) indiquent que 1.817 Palestiniens ont été tués. Parmi ces morts, 1.545 — soit le pourcentage incroyable de 85 pour 100 – sont des civils : les prétendues « personnes protégées » par les lois humanitaires internationales.

Des centaines de milliers de civils ont été déplacés. Forcés de s’enfuir, mais sans endroit sûr où aller : les refuges de l’ONU abritant des civils ont été pris pour cibles à de multiples reprises. La bande de Gaza est en ruine. La destruction de Shujaiya est malaisée à comprendre. Même la centrale électrique a été détruite. Comment nos hôpitaux vont-ils opérer ? Comment les centres de traitement des eaux usées vont-ils fonctionner ? Comment aurons-nous un accès à l’eau potable ?

Nos revendications

Au beau milieu de tout cela, nous voulons que la violence cesse. Nous voulons que cessent cette horreur, ces souffrances. Trop d’enfants sont morts. Les crimes de guerre sont devenus notre réalité quotidienne.

Mais un cessez-le-feu ne suffit pas.
Nous réclamons la justice. Nous réclamons des comptes. Nous exigeons d’être traités comme des êtres humains, nous exigeons qu’on reconnaisse intrinsèquement notre dignité humaine. Nous réclamons la fin du blocus imposé à la bande de Gaza.

Ces sept dernières années, Israël a soumis la bande de Gaza à un blocus strict. En fermant les frontières, Israël a lentement étouffé Gaza, nous soumettant ainsi à un processus de dé-développement délibéré.

Avant l’offensive actuelle, 65 pour 100 de la population n’avait pas de salaire ou d’emploi, 85 pour 100 de la population dépendait de l’aide alimentaire distribuée par des organisations internationales. Des patients requérant des traitements absolument vitaux et non disponibles dans la bande de Gaza se sont vu refuser la permission de sortir. Ils sont morts.

La vie dans des conditions de blocus, ce n’est pas vivre. Nous ne pouvons retourner à cette réalité. Je ne puis imaginer sept nouvelles années de ce genre. Le blocus signifie l’absence d’espoir. Je veux dire que les jeunes de Gaza n’ont aucun avenir. Pas d’emploi. Aucune possibilité de s’en aller. Même quand la guerre vient, nous ne pouvons fuir.

Mais le blocus n’est qu’une moitié de la réalité de la bande de Gaza. L’autre moitié, c’est l’absence totale d’autorité de la loi. Des crimes de guerre sont perpétrés dans l’impunité la plus complète. Le blocus lui-même est un crime de guerre et c’est une politique officielle du gouvernement d’Israël.

En sus, il y a les attaques constantes et les offensives fréquentes. Celle-ci est la troisième offensive majeure depuis le début du blocus. Littéralement, des milliers de civils ont été tués. Des milliers de maisons et de foyers en plus ont été détruits.

Une impunité complète

Plomb durci – l’offensive qui a eu lieu du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009 – le CPDH a déposé 490 plaintes pénales au nom de 1.046 victimes. Dans les cinq années qui ont suivi, nous n’avons reçu que 44 réponses. Les autorités israéliennes ont décidé que 446 cas ne valaient même pas une réponse.

Les résultats ?

  • Un soldat a été condamné pour le vol d’une carte de crédit et il a reçu une sentence de sept mois.
  • Deux soldats ont été condamnés pour avoir utilisé un garçon de neuf ans comme bouclier humain. Chacun a reçu une sentence de trois mois avec sursis.
  • Un soldat a été condamné pour « avoir utilisé indûment une arme à feu » en tirant sur un groupe de civils qui portaient des drapeaux blancs. Deux femmes ont été tuées. Le soldat a été condamné à 45 jours de prison.

Ce n’est pas de la justice. L’impact de ces crimes de guerre permanents et l’impunité qui en résulte nous refusent toute dignité même et ne reconnaissent pas notre valeur en tant qu’êtres humains, mais affirment que nos vies ne sont pas sacrées. Que nous ne comptons pour rien.
Confrontées à cette existence, nos revendications n’ont rien d’excessif. Elles n’ont rien d’irréaliste.

Nous voulons être traités en égaux. Nous voulons que l’on respecte et protège nos droits. Nous demandons que les lois internationales soient appliquées, en toute égalité, à Israël et à la Palestine, aux Israéliens et aux Palestiniens. L’autorité des lois internationales doit être respectée et, à tous ceux qui sont responsables d’avoir violé ces lois, il convient d’exiger des comptes.

Nous demandons qu’il y ait enquête sur les crimes de guerre supposés et que les responsables soient poursuivis. Est-ce déraisonnable ?

Nous voulons la fin du blocus. Le caractère illégal de la politique israélienne du blocus ne fait aucun doute. Dans une de ses rares déclarations publiques, le Comité international de la Croix-Rouge a explicitement déclaré que la politique israélienne du blocus constituait une punition collective en violation des lois internationales. Les conséquences de cette politique sont évidentes, dans la réalité de la bande de Gaza.

Nous demandons que le blocus soit levé. Nous voulons avoir la possibilité de vivre nos existences dans la dignité. Est-ce déraisonnable ?

Ce ne sont pas des revendications politiques. C’est une revendication demandant d’être traités en êtres humains.

Un cessez-le-feu ne suffit pas. Il ne mettra pas fin aux souffrances. Il ne fera que nous déplacer de l’horreur de la mort dans les bombardements vers l’horreur de la mort par strangulation.

Nous ne pouvons redevenir des prisonniers dans une cage qu’Israël secoue en tous sens quand il le veut avec ses offensives brutales et destructrices.


Raji_souraniRaji Sourani est le directeur du Centre palestinien des droits de l’homme.

Publié sur The Electronic Intifadah le 3 août 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

 

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