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Pourquoi tant d’Israéliens encouragent-ils Netanyahou à défendre un assassin filmé sur une vidéo ?

David Sheen

L’exécution manifeste d’un agresseur palestinien dans la plus grande ville de Cisjordanie par un militaire de l’occupation israélienne, le jour même de la fête de Pourim, a provoqué des ondes de choc dans le monde entier, après la diffusion d’une vidéo de l’incident. Confronté à ce qui semblerait être une preuve indiscutable qu’un soldat israélien a abattu et tué Abed al-Fattah Yusri al-Sharif, 21 ans, plus de 10 minutes après que ce dernier avait été immobilisé et ne représentait plus la moindre menace physique, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou se retrouve à présent dans une situation embarrassante, et de sa propre faute.

Ces derniers mois, de hauts responsables politiques et religieux israéliens, dont le Premier ministre Netanyahou, le ministre de la Défense Moshe Ya’alon, le chef du parti centriste Yesh Atid, Yair Lapid, et le grand rabbin Yitzhak Yosef ont encouragé à de multiples reprises les soldats israéliens à exécuter sur place les agresseurs palestiniens. Environ deux tiers des Palestiniens qui ont agressé des Israéliens depuis le début de l’actuelle vague de violence, en septembre 2015, ont été tués sur place par les forces de sécurité israéliennes.

Mais le contenu de cette vidéo qui a fait le tour du monde se détachait sur celui de dizaines d’autres. Avant qu’al-Sharif soit achevé, on peut voir des soldats israéliens passer près de son corps sans manifestement s’inquiéter d’un quelconque danger. Après qu’on l’a tué, on peut voir les soldats israéliens poursuivre leurs activités de routine. Plus que toute autre vidéo diffusée depuis septembre, celle-ci semblait révéler que les soldats israéliens qui abattent des Palestiniens ne sont pas des pommes pourries, mais plutôt les fruits de toute une saison d’incitations.

Anticipant sur une vague de critiques, Netanyahou a provisoirement abandonné son habituel arsenal de rhétorique raciste et, par la même occasion, le soldat en question qui a agi – comme disent les Israéliens« par esprit de commandement ». Peu après la publication de la vidéo, jeudi, Netanyahou a désavoué les actes du soldat en disant : « Ce qui s’est passé à Hébron ne représente pas les valeurs des Forces de défense israéliennes », ajoutant que l’armée « attend de ses hommes qu’ils agissent avec calme et conformément aux règles de l’engagement ».

Si Netanyahou espère défendre avec succès l’occupation israélienne et son entreprise d’implantation, il doit suivre deux stratégies parallèles qui peuvent se contredire mutuellement. D’une part, Netanyahou doit renforcer le sentiment déjà populaire parmi les Israéliens moyens selon lequel les Palestiniens ne méritent pas l’égalité des droits et que la violence de l’État à leur égard est justifiée. D’autre part, il doit également parvenir à convaincre les Américains, les Européens et ses autres alliés dans le monde, qui ne partagent pas ses opinions anti-palestiniennes selon lesquelles l’occupation israélienne est humaine et peu sévère.

Quelques heures à peine après que le scandale éclatait, Netanyahou s’inquiétait de son image de marque au niveau international, tentant de se distancier lui-même – et l’État – du meurtre de sang-froid filmé par la caméra. Mais, du fait que la nouvelle a éclaté à la veille du week-end de Pâques, au moment même où l’attention du monde était concentrée sur les attentats terroristes de Bruxelles, il n’a bénéficié que d’une couverture peu abondante dans les médias de langue anglaise. Comme l’a écrit Anshel Pfeffer dans Ha’aretz : « Netanyahou et les FDI s’étaient préparés aux retombées du meurtre de Hébron. Comme il n’y en a pas eu, ils ont poursuivi leur bonhomme de chemin comme avant. « 

Le sergent franco-israélien El-Or Azarya, qui a exécuté Abd al-Fatah a-Sharif, brandit une écharpe de club de football Beitar Jérusalem, très populaire parmi l’extrême droite israélienne

Une opportunité pour l’extrême droite

Les rivaux et partenaires politiques plus conservateurs de Netanyahou ont répondu à l’incident en clamant publiquement leur soutien au militaire et ce, dès le début. Le dirigeant du parti Foyer juif, Naftali Bennett, dont un sondage révèle qu’il a le plus de chances de détrôner Netanyahou en tant que Premier ministre, a plaidé en faveur du soldat : « Quelqu’un a-t-il entendu la version du soldat, dans cette affaire ? La direction du pays a été vite en besogne pour se jeter sur le soldat qui a abattu le terroriste. Où étiez-vous ? Avez-vous compris son processus de pensée ? Ses considérations ? » Lundi, Bennett annonçait qu’il avait « appelé la famille du soldat plus d’une fois et qu’il allait continuer à le faire ».

La famille du soldat n’a pas tardé à monter une campagne de relations publiques et, lors d’une conférence de presse organisée au domicile de la famille, sa sœur a expliqué aux journalistes : « Pourquoi l’avez-vous jugé sur le lieu même ? Pourquoi le tuez-vous sans procès ? » Et manifestement sans le moindre sentiment d’ironie, elle a ajouté : « Tout ce qu’il vous reste, c’est de l’exécuter, sans qu’il soit en mesure de se défendre lui-même. »

Depuis, des centaines d’Israéliens ordinaires ont pris fait et cause pour le soldat, manifestant un peu partout dans le pays afin de le soutenir. La municipalité de Bet Shemesh a soutenu officiellement et à grands coups de publicité un rassemblement lundi soir sous le titre : « Une manifestation de soutien pour la libération du héros israélien », alors que la municipalité de Ramle a annulé son propre rassemblement en faveur du soldat, prévu pour mardi soir.

Comprenant que la colère internationale suscitée par l’incident avait diminué et que le soutien du public au soldat avait augmenté, et que ses rivaux politiques bellicistes étaient sur ses talons, Netanyahou est revenu sur son désaveu de responsabilité concernant les actions du soldat et a dès lors demandé que la nation se rassemble autour de lui, en disant que « mettre en question la moralité des FDI est insultant et inacceptable (…) Les militaires des FDI, nos enfants, conservent un niveau de moralité élevé quand ils sont confrontés à des assassins sanguinaires (…) Nous devons tous soutenir le chef d’état-major des FDI, les FDI mêmes et les soldats qui nous protègent. »

Le lendemain de l’incident, une analyse dans les médias sociaux révélait que la moitié du public israélien soutenait les actions du soldat qui avait abattu al-Sharif, alors que l’autre moitié était critique envers ses actions. Deux jours plus tard, une fois que Netanyahou eut modifié sa position, une deuxième analyse dans les médias sociaux révélait cette fois que 82 % de la population soutenait désormais les actes du soldat.
Un pétition en ligne en hébreu, demandant aux dirigeants israéliens de décerner une médaille au soldat, a déjà récolte 50 000 signatures en quatre jours à peine.

La « Kahane Connection »

Au cours du week-end, il est apparu – sans surprise – que le soldat israélien qui avait tué Abed al-Fattah Yusri al-Sharif était un raciste avoué et un suprémaciste juif. En 2014, le soldat avait écrit sur Facebook : « Kahane avait raison », une référence à Meir Kahane, feu le dirigeant de l’extrême droite israélienne, et à son appel en faveur du nettoyage ethnique d’Israël de ses non-Juifs en général et des Palestiniens en particulier. Lors de l’offensive israélienne contre Gaza l’été dernier, qui a tué plus de 1000 civils et plus de 500 enfants palestiniens, le soldat avait vertement reproché au Premier ministre Netanyahou de n’avoir pas été assez énergique et il avait écrit sur Facebook : « Bibi, espèce de pédé, c’est quoi cet arrangement à propos du cessez-le-feu ? Baise-les tous ! (…) Tue les tous ! »

Dans une deuxième vidéo de l’incident de Hébron qui a été diffusée par les services paramédicaux des colons en Cisjordanie, on entend très nettement le directeur du groupe, Ofer Ohana, qui hurle : « Le terroriste vit toujours, ce chien ! Il vit toujours, amenez-vous, quelqu’un pourrait-il faire quelque chose ? » Moins de deux minutes plus tard, le soldat, un aide médical de l’armée, tire et tue al-Sharif. Quand Ohana a transmis à vidéo à la presse, elle avait déjà été publiée et on y avait inclus en surimpression sur l’écran un message de joie consistant en un appel codé à commettre un génocide sur les non-Juifs : « Nos chers soldats méritaient d’anéantir Amalek. »

Une famille en faveur du soldat tueur. Sur le panneau tenu par les enfants : « La prochaine fois, cela peut être vos enfants ». 29 mars 2016, Ramle.

Dans une troisième vidéo de l’incident de Hébron qui est apparue durant le week-end, on voit le soldat, qui vient de tuer al-Sharif, poursuivre son chemin en direction du dirigeant kahaniste et célèbre partisan du nettoyage ethnique, Baruch Marzel, lui serrer la main et lui tapoter le bras. (L’an dernier, Marzel avait lancé un programme afin d’offrir une pizza gratuite à tout soldat des FDI qui « éliminait un terroriste ».)

Mardi 29 mars, le soldat devra comparaître devant un juge militaire à Jaffa. Le dirigeant kahaniste Bentzi Gopstein a organisé un rassemblement en guise de soutien au soldat de façon à ce qu’il coïncide avec la comparution et l’ancien ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a annoncé qu’il serait présent afin de soutenir publiquement le soldat.

Kahane avait été expulsé de la Knesset en raison de son racisme, dans les années 1990, et ses héritiers avaient subi des enquêtes pour leur incitation au racisme, bien qu’ils n’eussent jamais été accusés ni condamnés. Les idées de Kahane sont de plus en plus populaires en Israël ; un sondage récent a estimé que la moitié des citoyens juifs du pays veulent que tous ses habitants arabes soient expulsés pour de bon. En outre, le principal bailleur de fonds du mouvement kahaniste en Israël est également le principal bailleur des campagnes électorales du Premier ministre Benjamin Netanyahou.

Dans le sillage d’une exécution

Dimanche, l’armée israélienne a annoncé que son enquête interne avait révélé que le soldat en question avait agi avec préméditation. D’après l’armée, avant d’abattre al-Sharif, le soldat avait dit à ses compagnons que le Palestinien « devait mourir ».

Mais la déclaration de l’armée peut aussi être perçue comme une tentative d’asseoir la position de son chef d’état-major, Gadi Eizenkot. « Les troupes ne peuvent agir que s’il y a une menace pour l’existence », avait déclaré Eizenkot devant un public israélien le mois dernier, en réponse aux appels de plus en plus nombreux en faveur des exécutions extrajudiciaires. « Je ne veux pas voir un soldat vider un chargeur sur une gamine qui a des ciseaux », avait-il dit, suscitant ainsi la colère des dirigeants politiques et religieux.

Selon Yossi Yehoshua, du journal Yedioth Ahronoth, des ministres israéliens furieux avaient répondu en se liguant contre Eizenkot, l’attaquant pour sa déclaration modérée. Mais le chef d’état-major était resté figé sur ses positions, informant le cabinet que s’il voulait modifier les règlements de l’armée concernant les tirs à balles réelles, il lui faudrait d’abord le virer de son poste.

Durant le week-end, les rues de Tel-Aviv proches du ministère de la Défense ont été placardées d’affiches représentant Eizenkot en costume persan et réclamant sa démission. L’analyste Yossi Gurvitz de +972 Magazine, croit que les déclarations de l’armée concernant la préméditation du soldat étaient destinées à consolider le soutien à Eizenkot au moment même où l’armée subit l’influence croissante du parti religieux d’extrême droite Foyer juif : « Les révélations à propos de l’enquête de l’armée n’ont rien d’une coïncidence. Le chef d’état-major se bat pour le contrôle de l’armée contre [les législateurs du parti Foyer juif, le ministre de l’Éducation Naftali] Bennett et [le vice-président de la Knesset Bezalel] Smotrich qui, en réalité, contrôlent une partie importante de ses militaires. C’est totalement politique. »

Notant l’augmentation du nom d’appels de la part des Israéliens ordinaires afin que l’on tue les agresseurs palestiniens désarmés, le collègue blogueur Orly Noy (sur +972 Magazine) écrit : « Notre position morale collective est devenue si complètement déformée que même les personnes les plus décentes, celles qui ne sont pas perçues comme des extrémistes, croient qu’il n’y a rien de mal à tuer un homme alors qu’il est étendu mourant sur le sol et, dans un même temps, invoquent n’importe quoi pour excuser l’acte (…) Le fait de dénoncer l’aspect inhumain du pouvoir militaire n’incite pas le public israélien à se réveiller de son coma – il ne nous incite qu’à une chose, c’est de sortir plus d’arguments encore pour le justifier. »

Mais la vidéo qui a été diffusée et les réponses bellicistes qu’elle a suscitées affecteront également les dirigeants israéliens et l’étroite marge de manœuvre dont ils disposent pour effectuer une volte-face morale. Un troisième auteur de +972 Magazine, Noam Sheizaf, a déclaré sur Twitter : « Le meurtre de Hébron défie la capacité israélienne de sauvegarder la légitimité, tant internationale que nationale, de son régime d’occupation. L’espace dans lequel les deux peuvent exister est de plus en plus restreint. »

Un manifestant réclamant la libération du soldat tueur. Manifestation à Ramle le 29 mars 2016.

Il y a exactement deux mois, après que la ministre suédoise des Affaires étrangères Margot Wallström avait exprimé son inquiétude de ce que des soldats israéliens puissent procéder à des exécutions extrajudiciaires de Palestiniens, elle avait été fustigée publiquement par Netanyahou, qui avait qualifié ses remarques d’« outrageantes… immorales et… stupides ». À l’époque, l’ancien chef du secrétariat pédagogique du ministère israélien de l’Éducation avait suggéré dans un des journaux israéliens aux mains du principal sponsor financier de Netanyahou, Sheldon Adelson, que, pour avoir osé lancer cette accusation contre Israël, Wallström méritait elle-même d’être assassinée.

Il reste à voir si Bruxelles, toujours en état de choc après les attentats terroristes de la semaine dernière, reviendra des vacances de Pâques pour remarquer la volte-face de Netanyahou dans l’exécution d’al-Sharif. Mais, du fait que la société israélienne penche de plus en plus vers l’extrême droite, il se pourrait que ce ne soit qu’une question de temps avant que le prétendu attachement de Netanyahou aux valeurs libérales et ses encouragements aux partisans de l’apartheid nerveux de la gâchette soient reconnus comme inconciliables.


Publié le 28 mars 2016 sur AlterNet
Traduction : Jean-Marie Flémal
Photos : repris du compte Twitter de David Sheen

David Sheen

David Sheen est journaliste indépendant et cinéaste. Son site internet est : www.davidsheen.com  et il tweete à partir de @davidsheen.

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