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Pourquoi Obama n’affrontera pas Israël

Jonathan Cook

La victoire de Barack Obama aux élections présidentielles américaines, la semaine dernière, a provoqué une inquiétude générale en Israël.

Des sondages organisés en dehors des États-Unis peu avant le jour du scrutin révélaient qu’Obama était le candidat préféré dans deux pays, sauf deux – le Pakistan et Israël. Mais, au contraire du Pakistan, où les deux candidats étaient aussi impopulaires l’un que l’autre, il n’a fait qu’un score de 22%, contre un autoritaire 57% en faveur de Mitt Romney.

Au vu de ces chiffres, il n’est guère surprenant que le Premier ministre israélien de droite, Benjamin Netanyahu, n’ait fait que peu d’efforts pour dissimuler ses sympathies politiques en réservant l’accueil des héros à Romney quand, en été, celui-ci s’est rendu en visite à Jérusalem et assurant la vedette de plusieurs de ses publicités de campagne à la TV.

Ehud Olmert, un ancien Premier ministre israélien, a accusé Netanyahu d’avoir « craché » au visage du président, le mettant en garde en disant qu’Israël serait désormais exposé à la colère du second mandat d’Obama Olmert blasts Bibi on Iran, relationship with Obama » –  Olmert critique vertement Netanyahou sur l’Iran et sur sa relation avec Oba&ma, The Daily Beast, 6 novembre).

Barack Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (Zhang Jun / Xinhua/Zumapress)

Barack Obama et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (Zhang Jun / Xinhua/Zumapress)

La sagesse générale veut que le président, libéré des préoccupations de sa réélection, cherche à prendre sa revanche, tant en raison de l’intransigeance à long terme de Netanyahu dans le processus de paix que pour son ingérence dans la campagne présidentielle américaine.

Les caricatures de presse résumaient l’état d’esprit, la semaine dernière. Le quotidien libéral Haaretz montrant un Netanyahu transpirant et plaçant avec méfiance sa tête dans la gueule d’un lion au visage d’Obama, alors que le Jerusalem Post, de droite, montrait Netanyahu s’exclamant « Oh ! La poisse ! » en découvrant les gros titres.

La conjecture, parmi les Israéliens et de nombreux observateurs, c’est qu’un second mandat d’Obama verra une pression bien plus forte sur Israël, à la fois pour qu’il fasse des concessions majeures à propos du concept d’État palestinien et pour qu’il mette un terme à son attitude agressive à l’égard de l’Iran concernant l’ambition présumée de ce dernier pays de fabriquer des ogives nucléaires.

Un état d’esprit plutôt optimiste

Toutefois, de telles pensées sont fantaisistes. La méthode d’approche de la Maison-Blanche à l’égard de Netanyahu et d’Israël est peu susceptible de changer beaucoup.

Netanyahu affichait certainement un état d’esprit optimiste au moment où avaient lieu les votes des élections américaines : son gouvernement a annoncé des plans de construction de plus de 1.200 maisons destinées aux colons juifs à Jérusalem-Est, la capitale présumée d’un futur État palestinien (« Israel pushes forward with 1,200 homes in East Jerusalem settlements » – Israël va de l’avant avec 1200 maisons pour les colonies de Jérusalem-Est, Guardian, 6 novembre).

La réalité, comme le comprend très bien Netanyahu, c’est que les mains d’Obama sont tout aussi liées aujourd’hui au Moyen-Orient qu’elles ne l’étaient au cours de son premier mandat. Obama s’est brûlé les doigts précédemment lorsqu’il a tenté d’imposer un gel des colonies. Il n’y a aucune raison de croire que les lobbyistes d’extrême droite d’Israël à Washington, dirigés par l’AIPAC, vont permettre cette fois au président d’avoir un parcours plus aisé.

Et, comme l’a fait remarquer Ron Ben Yishai, un commentateur israélien chevronné, Obama sera confronté au même Congrès américain, un Congrès qui a, « par tradition, toujours été un bastion ou un soutien quasi inconditionnel pour Israël » (« Obama better for Israel » – Il vaut mieux Obama, pour Israël, Ynet, 6 novembre).

Obama peut ne pas devoir se préoccuper de sa réélection, mais il ne voudra pas céder un héritage empoisonné au prochain candidat démocrate à la présidence, pas plus qu’il ne voudra embourber son propre dernier mandat  dans des confrontations dommageables avec Israël. On garde toujours un vif souvenir du pari raté de Bill Clinton qui avait voulu forcer un traité de paix – à vrai dire, bien plus généreux pour Israël que pour les Palestiniens – à Camp David, durant les derniers jours de son second mandat.

Et quelle que soit son antipathie personnelle à l’égard du Premier ministre israélien, Obama sait aussi que, mis à part le conflit israélo-palestinien – sa politique au Moyen-Orient est néanmoins alignée sur celle d’Israël ou dépend de la coopération de Netanyahu pour être fonctionnelle.

Une revanche limitée ?

Obama et Netanyahu veulent tous deux que l’accord de paix entre Israël et l’Égypte tienne. Tous deux ont besoin de s’assurer que la spirale de la guerre civile en Syrie n’échappe pas à tout contrôle, comme l’ont indiqué ces quelques derniers jours les fusillades de part et d’autre de la frontière, du côté des Hauteurs du Golan. Dans la région, tous deux préfèrent, à la montée des islamistes, des dictateurs oppressifs amis de l’Occident.

Et, naturellement, tous deux veulent bloquer l’Iran sur le plan de ses ambitions nucléaires. Jusqu’à présent, c’est avec réticence que Netanyahu a suivi la ligne américaine « donnant leur chance aux sanctions », et il a baissé d’un ton dans son discours prônant le lancement d’une attaque. La dernière chose dont la Maison-Blanche a besoin, c’est d’un Premier ministre israélien boudeur qui incite ses cohortes de Washington à saper la politique américaine.

Une bribe d’espoir pour les opposants à Netanyahu, c’est qu’un président mécontente des États-Unis pourrait toujours prendre une revanche limitée en modifiant la situation en interférant dans les élections israéliennes, qui doivent avoir lieu en janvier. Il pourrait soutenir des candidats modérés, comme Olmert ou Tzipi Livni, s’ils choisissaient de se présenter et s’ils devenaient des candidats crédibles. Mais même cela constituerait un gros pari.

L’évidence montre que, quelle que soit la composition de la prochaine coalition gouvernementale israélienne, elle adoptera une politique peu différente de l’actuelle. Cela reflète simplement le net virage à droite des électeurs israéliens, comme l’indique un sondage de ce mois montrant que 80 pour 100 des citoyens croient désormais qu’il est impossible de faire la paix avec les Palestiniens.

En fait, vu l’état d’esprit qui règne en Israël, une tentative évidente d’Obama de choisir le camp de l’un des adversaires de Netanyahu pourrait bel et bien nuire à leurs perspectives de succès. Netanyahu a déjà prouvé aux Israéliens qu’il pouvait battre le président américain dans un concours de vedettariat. Bien des Israéliens sont susceptibles de conclure que personne n’est mieux placé pour garder un peu sympathique Obama en échec durant son second mandat.

Confronté à un consensus populaire en Israël et à un soutien politique du Congrès américain à une ligne dure avec les Palestiniens, Obama est un champion peu probable du processus de paix – et même de l’actuelle ambition, modeste, des Palestiniens d’acquérir un statut d’observateur aux Nations unies. Un vote autour de cette question est actuellement prévu pour le 29 novembre, et le président Mahmoud Abbas de l’Autorité palestinienne espère apparemment que l’anniversaire du plan de partition de la Palestine par l’ONU (en 1947) fournira quelque résonance émotionnelle.

En attendant, tous les principaux partis israéliens se battent pour récolter le plus grand nombre possible de voix de droite. Shelly Yacimovich, la présidente du Parti travailliste, qui est dans l’opposition, a nié la semaine dernière que son parti était « de gauche », pour montrer à quel point ce terme était devenu malséant en Israël, et elle a soigneusement évité de faire mention des Palestiniens et des questions diplomatiques.

Et le nouveau grand espoir de la politique israélienne, l’ancienne vedette de la TV Yair Lapid, a rapidement fini par prendre des allures à la Netanyahu. La semaine dernière, il s’est opposé publiquement à ne renoncer ne serait-ce qu’aux secteurs palestiniens de Jérusalem-Est, prétendant que les Palestiniens pourraient être intimidés au point de renoncer à leur capitale putative (« Lapid : If Israel stands firm Palestinians will give up on East Jerusalem » – Lapid : Si Israël se montre ferme, les Palestiniens renonceront à Jérusalem-Est, Haaretz, 8 novembre).

La réalité, c’est que la Maison-Blanche est coincée avec un gouvernement israélien, avec ou sans Netanyahu, qui rejette un accord avec les Palestiniens. Comme la violence fait à nouveau rage à Gaza – comme cela s’est d’ailleurs produit durant la période précédant directement les dernières élections israéliennes – il semble, et c’est très inquiétant, qu’on soit reparti pour quatre nouvelles années de ce même régime.


 

Une version de cet article a été d’abord publiée dans The National (Abu Dhabi).
Publié sur The Electronic Intifada le 15 novembre 2012.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

jonathan_cook_250Jonathan Cook est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme. Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).

Son site web est : www.jonathan-cook.net.

 

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