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Pourquoi Netanyahou ne veut-il pas d’un affrontement total avec le Hamas à Gaza ?

Meron Rapoport

Pour la poursuite de sa politique d’annexion insidieuse mais obstinée, le Premier ministre israélien a besoin de calme, pas d’une guerre.

« Capitulation face au terrorisme » et « faiblesse », tels sont les termes utilisés par Avigdor Lieberman pour décrire le comportement du gouvernement israélien et du Premier ministre Benyamin Netanyahou et justifier sa propre démission du poste de ministre de la Défense. 

On peut raisonnablement penser que la démission de Lieberman relève essentiellement d’une question de considérations politiques. À l’approche des élections législatives prévues actuellement pour novembre 2019, il veut être perçu comme celui qui n’a pas capitulé face au Hamas. Homme politique chevronné, Lieberman sait que faire passer Netanyahou pour un lâche peut servir ses propres objectifs. 

Il n’est pas le seul. Mardi, à Sderot, des centaines de manifestants se sont rassemblés à l’entrée de la ville, brûlant des pneus et criant : « Bibi 1 rentre chez toi». Ils semblaient avoir accepté le portrait de Netanyahou en tant que chef lâche. De même, le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett, a souligné que la décision du cabinet d’accepter un cessez-le-feu à Gaza n’était pas à son goût. 

Ce n’est pas nouveau. Depuis l’assaut israélien sur Gaza en 2014, Bennett tente de dépeindre Netanyahou comme un Premier ministre indécis qui n’a pas le courage de « faire ce qui est juste » 2, à savoir détruire le Hamas.

Un « homme de paix » ?

Cependant, la droite n’est pas la seule à dépeindre Netanyahou comme un dirigeant faible. Yair Lapid, du parti Yesh Atid et Avi Gabbay du parti travailliste ont rivalisé pour critiquer le « manque de courage » de Netanyahou face au Hamas. « Netanyahou est en déroute et a cédé au Hamas sous le feu », a déclaré l’ancien Premier ministre Ehud Barak en réponse à la décision de cessez-le-feu. 

Toutes les cinq minutes environ, quelqu’un publiait sur Facebook la vidéo dans laquelle Netanyahou, à la tête de l’opposition en 2009, avait promis de « détruire le régime du Hamas », considérant ce clip comme une preuve supplémentaire du fossé qui sépare ses déclarations belliqueuses de son caractère lâche. 

Le chroniqueur Gideon Levy a souligné le côté positif de Netanyahou, en le décrivant comme un « homme de paix » dans un récent article pour Haaretz. Il a été écrit quelques jours avant le début de l’actuelle vague de violence, mais je suppose que le cessez-le-feu rapidement adopté avec le Hamas n’a fait que renforcer ses principaux arguments. 

Gideon Levy nous rappelle, à juste titre, qu’au cours de ses douze années de mandat – y compris son précédent mandat de Premier ministre de 1996 à 1999 –, Netanyahou n’a déclenché qu’une guerre, alors qu’Ehoud Olmert en avait déclenché deux pendant ses trois années en tant que Premier ministre. Levy note que Netanyahou est « l’un des Premiers ministres les plus pacifistes que nous ayons jamais eus ».

Cependant, la critique de la lâcheté de Netanyahou d’une part, et les éloges de sa modération de l’autre, passent à côté de l’essentiel, de ce qui explique son comportement. Netanyahou est un idéologue – un idéologue de la « Terre d’Israël ». Depuis sa prise de fonction en 1996, et assurément depuis son retour au pouvoir en 2009, il est déterminé à empêcher l’établissement d’un État palestinien indépendant entre le Jourdain et la mer Méditerranée. 

Politique d’annexion rampante

Netanyahou considère cela comme une mission historique, qui lui a été confiée par son père, qui l’avait lui-même reçue du dirigeant sioniste Zeev Jabotinsky 3. Sur la Terre d’Israël, la souveraineté juive est la seule souveraineté possible, à l’exclusion de toute autre. Empêcher toute souveraineté étrangère sur la Terre d’Israël est crucial pour l’existence du peuple juif et, indirectement, pour toute la civilisation occidentale. La loi sur l’État-nation est une manifestation de ce processus idéologique.

Mais Netanyahou n’est pas un fanatique. Il reconnaît la réalité. Il sait que la communauté internationale n’acceptera pas l’annulation des accords d’Oslo parallèlement au démantèlement de l’Autorité palestinienne (AP) et à l’annexion de la Cisjordanie par Israël. Même sous Donald Trump, qui a fait plus pour encourager ce projet que tout président étatsunien avant lui, la reconnaissance internationale d’un processus conduisant à la destruction de la souveraineté palestinienne est pratiquement impossible.

Deux fillettes palestiniennes dans un bâtiment endommagé par une frappe aérienne israélienne à Gaza, le 14 novembre 2018 (AFP)

En conséquence, Netanyahou doit gagner du temps – d’une part, pour s’engager dans un processus politique qui crée un gel profond, et, d’autre part, pour poursuivre la colonisation de peuplement et la création d’une réalité sur le terrain en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, dans l’espoir que dans dix, vingt ou trente ans, il n’y aura plus d’autre choix qu’un État d’Israël disposant d’un pouvoir unique et exclusif sur [ce qu’il considère comme – NDLR] la Terre historique d’Israël. 

Pour continuer cette annexion insidieuse mais obstinée, Netanyahou a besoin de calme. L’annexion pure et simple fait du bruit, alors il s’y oppose, même si le prix à payer est de subir les attaques venimeuses de Bennett et des dirigeants du Likoud. Une guerre fait du bruit, alors il s’efforce de réduire le temps de guerre, même si cela signifie qu’un sergent de réserve comme Lieberman peut le dépeindrecomme un homme faible. 

Le clivage entre le Hamas et le Fatah

L’attitude de Netanyahou à l’égard du Hamas doit être observée dans ce contexte. Netanyahou s’abstient d’une guerre d’annihilation totale contre le régime du Hamas à Gaza – mais ce n’est pas parce qu’il recule devant l’idée d’un recours à la violence ou d’une démonstration de force. Au contraire : la notion de démonstration de force est à ses yeux plus importante que les principes. 

« D’autres nations respectent des principes dans une certaine mesure, mais elles respectent beaucoup plus la force », a-t-il déclaré il y a quelques jours à peine lors d’une rencontre avec une faction du Likoud. Mais Netanyahou ne veut pas trop de bruit.

Des soldats qui meurent à Gaza, c’est du bruit, tout comme des milliers de civils palestiniens qui meurent, alors qu’une occupation de la bande de Gaza serait un séisme qui attirerait l’attention du monde entier sur la situation des Palestiniens, sur l’occupation, sur le fait que les négociations sont gelées. C’est la dernière chose que souhaite Netanyahou.

Il y a toutefois un autre problème ici, quelque chose de plus profond. Netanyahou a « hérité » du clivage entre le Hamas et le Fatah, entre la Cisjordanie et Gaza, lorsqu’il a repris le poste de Premier ministre en 2009. À ses yeux, ce clivage constitue un atout politique majeur.

Depuis le début des années 1990, Israël aspire à couper Gaza de la Cisjordanie; cela a commencé par la retenue des autorisations de sortie et les fermetures imposées, avant de se poursuivre avec son siège de la bande de Gaza. L’idée est que tant que les deux parties du corps politique palestinien sont séparées l’une de l’autre, la capacité de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des Palestiniens en général à exiger la création d’un État est réduite.

Le fait qu’il y ait aujourd’hui deux gouvernements palestiniens distincts opérant l’un à Gaza et l’autre en Cisjordanie est une mine d’or politique pour quiconque souhaite faire dérailler tout processus qui aboutirait à un État palestinien indépendant. Et Netanyahou, comme nous l’avons vu, est précisément ce genre d’individu.

La « réhabilitation » de Gaza

Ainsi, du point de vue de Netanyahou, le fait de préserver le régime du Hamas à Gaza représente un atout stratégique de premier ordre. Selon lui, tout processus susceptible d’aboutir à la création d’un État indépendant à Gaza, séparé de la Cisjordanie, est une bénédiction. Si Gaza devenait un « émirat » à part entière, comme le dirait la droite, cela porterait un coup fatal aux prétentions de Mahmoud Abbas ou de tout successeur potentiel à représenter le peuple palestinien dans des négociations visant à mettre fin à l’occupation et à créer un État indépendant. 

Cette réflexion explique la préoccupation soudaine de Netanyahou pour la « réhabilitation » de Gaza – et montre également pourquoi il a accepté l’entrée devant les caméras de 15 millions de dollars envoyés dans des valises par le Qatar, destinés uniquement à payer les employés du Hamas à Gaza. 

Cela explique également pourquoi Netanyahou a à nouveau fait marche arrière devant l’idée d’une occupation de Gaza. Si une telle mesure militaire devait réussir d’une manière ou d’une autre sans coûter la vie à des centaines d’Israéliens et à des milliers voire des dizaines de milliers de Palestiniens – et sans devenir une catastrophe médiatique d’ampleur internationale –, Israël finirait par devoir remettre Gaza à Abbas et à l’Autorité palestinienne, ce qui renforcerait leur position politique sur la scène internationale. C’est précisément ce que Netanyahou veut empêcher.

Cela ne veut pas dire que le Hamas est la marionnette de Netanyahou ou d’Israël, comme les gens du Fatah ont l’habitude de le dire dans toutes leurs conversations privées et parfois publiques. Le Hamas est une épine dans le pied d’Israël.

Lors de la dernière vague de violence, le Hamas a prouvé une fois encore qu’il pouvait très facilement interrompre la vie quotidienne des habitants de vastes zones d’Israël. Cela laisse l’impression que ses capacités militaires ne font que s’améliorer et qu’à l’avenir, le mouvement sera encore plus dangereux – peut-être pas au même niveau que le Hezbollah, mais pas très loin.

Le dilemme de Netanyahou

Netanyahou est cependant dans une impasse. D’une part, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, il est très important pour lui de maintenir le Hamas au pouvoir à Gaza. D’autre part, tant que le Hamas dirigera Gaza, Netanyahou ne sera pas en mesure de communiquer un sentiment de sécurité aux centaines de milliers d’Israéliens vivant dans le sud du pays. Or comme il est en principe opposé à toute négociation politique avec les Palestiniens, Netanyahou ne dispose d’aucun chemin vers un accord à long terme qui apaiserait la situation. Il n’a pas d’autre choix que de convenir des modalités avec le Hamas

Le Hamas comprend bien le dilemme de Netanyahou. La faction palestinienne sait que Netanyahou ne tentera pas de les éliminer. Ainsi, le Hamas pourrait lancer des centaines de roquettes sur Israël dans les circonstances actuelles, tout en sachant que Netanyahou accepterait au final un cessez-le-feu dès que le Hamas lui en proposerait un par le biais de la médiation égyptienne. Le Hamas a exploité cette situation inextricable dans laquelle Netanyahou se trouve pour remporter une victoire politique claire lors de la dernière vague de violence et a révélé ce faisant le point faible de Netanyahou.

Netanyahou est peut-être conscient de cette situation inextricable, mais compte tenu de ce qu’il considère comme sa mission historique, à savoir empêcher l’instauration d’un État palestinien indépendant, il est prêt à payer le prix politique d’une attitude pour laquelle le public israélien risque de le voir comme un dégonflé ou un lâche. Cette fois-ci, le prix politique a été particulièrement élevé. 

Il est raisonnable de penser que la démission de Lieberman déclenchera de nouvelles élections anticipées et mettra fin au quatrième gouvernement de Netanyahou, qui semblait si stable jusqu’à récemment. Il serait certainement ironique de voir le Hamas, que Netanyahou s’est tant évertué à garder en vie et à défendre face aux menaces d’Abbas, entraîner en fin de compte la fin du règne de Netanyahou.

Meron Rapoport              


Cet article a été publié parMiddle East Eye (édition française) le 19 décembre 2016. L’original en anglais a été traduit par VECTranslation et revu et annoté par Luc Delval

Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Quelques autres articles de Meron Rapoport ont déjà été publiés sur ce site dans le passé.

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Notes   [ + ]

1. Surnom familier donné à Netanyahou en Israël… et par le Président de la République française, Emmanuel Macron, qui a publiquement appelé le chef du gouvernement fasciste israélien ˜cher Bibi¨ lors d’une commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver (arrestation par la police parisienne sur ordre du gouvernement de Vichy, en vue de leur déportation vers les camps d’extermination nazis, de 13.000 Juifs en juillet 1942). – NDLR
2. Bennett est un criminel de guerre avéré, responsable notamment du massacre d’une centaine de civils de Canaa (Liban) et qui a proclamé fièrement qu’il a « tué beaucoup d’Arabes » et qu’il « ne voit pas en quoi ce serait un problème » – NDLR
3. Jabotinsky (1880-1940), fondateur de la Légion juive et fondateur en 1925 du Parti révisionniste, principale force politique de la droite sioniste, était clairement très proche de l’idéologie fasciste (Mussolini le considérait comme un modèle). Il a été un des chefs de l’Irgoun et a approuvé et dirigé de nombreuses actions terroristes en Palestine durant le mandat britannique. L’Irgoun, selon la formule d’un de ses dirigeants visait, à « créer une situation où la vie d’un Arabe ne vaudra pas plus que celle d’un rat. Comme ça, tout le monde comprendra que les Arabes sont de la merde, que nous sommes nous et non eux les véritables maîtres du pays». Quant à Jabotinsky, lorsque le 27 février 1939, 27 Arabes furent tués au hasard par l’Irgoun dans les rues de Haïfa, Tel Aviv et Jérusalem, il félicita les auteurs de ces actions terroristes en ces termes  : « votre réponse aux manifestations de victoire des ennemis de l’État juif a produit un effet énorme et positif »  – NDLR