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Pourquoi l’ONU dit-elle aux Palestiniens de protéger leurs occupants ?

Ali Abunimah

La semaine dernière, le bureau du haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme a fait savoir qu’il était « extrêmement préoccupé » au sujet de l’exécution manifestement extrajudiciaire d’un jeune Palestinien par un militaire israélien.

Mais, suite à cette déclaration, je me suis quand même demandé pourquoi cet organe des Nations unies attend également des Palestiniens qu’ils protègent l’armée qui les occupe et qu’ils aident les colons israéliens à leur voler leurs terres.

30 mars 2016. Un Palestinien portant un écriteau dénonçant la « coordination sécuritaire » entre l’occupation israélienne et l’Autorité palestinienne participe à une manifestation de la Journée de la Terre à proximité de la prison d’Ofer, en Cisjordanie occupée. (Crédit photo : Hamza Shalash APA images)

Le matin du 24 mars, à Hébron, en Cisjordanie, Abd al-Fattah al-Sharif et Ramzi al-Qasrawi, 21 ans tous deux, ont été abattus par balles après avoir prétendument poignardé un soldat – lequel a été légèrement blessé.

Une vidéo filmée par un militant des droits de l’homme montrait un soldat israélien, plus tard identifié comme Elor Azarya, qui pointait son fusil sur al-Sharif, puis le tuait d’une balle dans la tête, alors que le jeune homme gisait sur le sol, blessé et dans l’impossibilité d’encore agir.

De façon désespérément prévisible, les dirigeants israéliens et le public en général ont pris fait et cause pour Azarya, et nombreux sont ceux qui l’ont salué comme un héros.

Azarya, qui doit répondre d’une accusation d’homicide – il n’est déjà plus question de meurtre – a été remis en liberté sous caution.

Des questions restées sans réponse

Rupert Colville, le porte-parole du haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, le prince Zeid Ra’ad Al Hussein, a réclamé une « enquête rapide, complète, transparente et indépendante » sur la mort d’al-Sharif et sur d’autres homicides commis en des circonstances similaires.

« Une préoccupation majeure réside dans le fait que des cas semblables n’ont pas fait systématiquement l’objet d’enquêtes criminelles », a déclaré Colville.

Jusqu’ici, ça va. Mais voici la partie qui m’a quelque peu troublé : « Nous demandons instamment aux autorités palestiniennes de prendre toutes les mesures envisageables afin d’empêcher les agressions contre les Israéliens, qui constituent des actes répréhensibles. »

Colville d’ajouter que les « forces de sécurité israéliennes sont habilitées à se défendre et à défendre d’autres personnes contre ce genre d’agressions », mais il leur a également recommandé «  de faire en sorte que tous les membres de leurs forces de sécurité se soumettent à leur obligation de ne recourir à la force qu’avec modération ».

Rappelons qu’à Hébron, les deux jeunes hommes avaient prétendument agressé un militaire armé des forces d’occupation déployées dans leur ville afin de protéger les colons qui s’y trouvent en violation des lois internationales.

En effet, la plupart des agressions ou agressions supposées commises par des Palestiniens depuis octobre dernier ont visé les forces d’occupation aux check-points et à proximité des colonies implantées en Cisjordanie.

Des officiers supérieurs de l’armée israélienne ont même reconnu que les Palestiniens impliqués, en majorité des jeunes, cherchent à « attaquer des symboles de l’occupation israélienne », rapportait le quotidien de Tel-Aviv, Haaretz.

Nous pouvons tous être d’accord pour dire que des agressions visant des civils, et quels qu’en soient les auteurs ou les victimes, sont effectivement répréhensibles.

Mais la déclaration de l’ONU ne contient aucune nuance de ce genre ; elle condamne toutes les actions armées commises par des Palestiniens, quelles qu’en soient les circonstances.

Le droit de résister

Ainsi donc, j’ai écrit à Colville pour demander des éclaircissements. Je voulais savoir, en particulier :

Le haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme considère-t-il comme répréhensibles des agressions contre des forces armées d’occupation par des personnes vivant sous occupation militaire de belligérants étrangers ? Si oui, quelle est la base juridique de cette position ?

Sur quoi s’appuie-t-il pour demander que des personnes vivant sous occupation militaire agissent en tant que force de protection de leurs occupants ?

Les « autorités palestiniennes » ont-elles également la responsabilité de protéger les colons, ou uniquement celle d’assurer la protection et la sécurité de l’armée israélienne ?

Apparemment, le haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme reconnaît que les forces d’occupation armées et belligérantes sont « habilitées à se défendre » contre le peuple qu’elles occupent.

Reconnaît-il de même que la population palestinienne, qui vit sous une occupation militaire au sujet de laquelle la communauté internationale n’a absolument rien entrepris hormis sortir des déclarations inoffensives depuis près de cinquante ans, est elle aussi habilitée à résister et à se défendre contre la susdite occupation ?

Colville n’a pas répondu à mes questions, de sorte que j’en suis réduit à conclure que le plus haut fonctionnaire des droits de l’homme à l’ONU ne fait aucune distinction entre des attaques contre des civils et la résistance contre des forces d’occupation, dans le même temps qu’il soutient le droit des forces d’occupation de recourir à la violence contre les gens qu’elles occupent.

Ce point de vue va a l’encontre du large consensus international selon lequel les peuples occupés et colonisés ont le droit de résister.

Personne ne remet sérieusement en question le droit des citoyens français, belges et hollandais de s’être engagés dans la résistance contre l’occupation allemande, ou celui des Indonésiens et des Algériens d’avoir résisté à l’occupation hollandaise ou française.

Ce consensus a été exprimé dans de nombreuses résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, y compris la résolution 3246 du 29 novembre 1974, qui « condamne avec fermeté » tous les gouvernements qui ne reconnaissent pas « le droit à l’autodétermination et à l’indépendance des peuples sous domination coloniale et étrangère et sous emprise étrangère et, entre autres, les peuples de l’Afrique et le peuple palestinien ».

La même résolution « [ré]affirme la légitimité de la lutte des peuples pour leur libération de la domination coloniale et étrangère et de l’emprise étrangère par tous les moyens à leur disposition, y compris la lutte armée ».

Le droit et le devoir de résister à l’occupation sont même repris dans la Constitution suédoise, qui déclare que « toute institution publique en territoire occupé agira de la façon qui sert le mieux l’effort de la défense et les activités de résistance ».

La collaboration palestinienne

Il est, bien sûr, beaucoup plus difficile de plaider au niveau international en faveur du droit des Palestiniens – à l’instar des autres peuples occupés au cours de l’histoire – à résister, quand leur façade la plus connue s’emploie nuit et jour à aider Israël à opprimer toute résistance.

Jeudi dernier, Haaretz rapportait que le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, « insistait pour poursuivre la coopération sécuritaire avec Israël ».

Abbas a déclaré à la télévision israélienne qu’il voulait qu’Israël cesse ses raids à l’intérieur des centres-villes palestiniens de sorte que l’AP puisse faire le travail pour le compte d’Israël.

« Mettez-moi à l’essai pendant une semaine – si je n’assume pas mes responsabilités, revenez », a expliqué Abbas lors de l’émission Uvda, qui traite de l’actualité.

« Donnez-moi la responsabilité des territoires palestiniens et testez-moi… Si Israël a des informations spécifiques émanant de ses renseignements, transmettez-les-moi et je les traiterai. Si je ne le fais pas, il [Netanyahou] peut venir et il le fera », a ajouté Abbas.

Un peu plus tôt, Abbas avait déjà rappelé que son rôle pour assurer le maintien de l’occupation israélienne était « sacré ».

Ses porte-parole avaient eux aussi déjà rassuré Israël en affirmant que l’AP mettait tout en œuvre pour empêcher une « troisième intifada ».

Cette assistance à Israël implique, entre autres activités, la complicité de l’AP dans la torture des prisonniers palestiniens et la répression des protestations contre l’occupation.

Mais elle est largement perçue par les Palestiniens, y compris par certains personnages de la faction de Hamas au sein du même du Fatah, comme une forme répréhensible de collaboration.

La cause de BDS

C’est aux Palestiniens qu’il revient de débattre et de décider des meilleures formes de résistance et, dans la situation actuelle, l’un des moyens les plus puissants d’affronter Israël n’est autre que le mouvement non violent et dirigé par la société civile de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Israël perçoit BDS comme une menace importante contre sa domination et son impunité à un point tel que, désormais, il lance à son tour des menaces directes contre la personne même des activistes.

Il y a une différence entre choisir les tactiques appropriées dans la façon de protester et de résister, d’une part, et renoncer au droit à la résistance, voire même collaborer avec l’occupation, d’autre part.

Les Palestiniens peuvent choisir de ne pas recourir à la lutte armée de la même façon qu’en Afrique du Sud, Nelson Mandela avait adopté la lutte armée, puis l’avait suspendue lorsque lui et ses camarades avaient estimé que les conditions s’y prêtaient. Mais jamais ils ne renoncèrent à ce droit.

Comme le montre également l’histoire de l’Afrique du Sud, la voie qui s’écarte de la violence est toujours plus facile quand il existe des alternatives efficaces.

Ainsi ceux qui, à l’instar du haut commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, considèrent comme répréhensible toute forme de violence des Palestiniens, mais pas d’Israël, devraient être les premiers au créneau pour promouvoir des stratégies non violentes du type BDS.

Mais personne, ni Abbas ni aucun fonctionnaire de l’ONU n’est habilité à priver les Palestiniens de leur droit fondamental à la résistance et à l’autodéfense.


Publié le 4 avril 2016 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

ali-abunimah-21Ali Abunimah, journaliste palestino-américain est le cofondateur de ’The Electronic Intifadaet auteur des livres  One Country : A bold Proposal to end the Israeli-Palestinian Impasse et The battle for Justice in Palestine

On peut suivre Ali Abunimah sur Twitter : @AliAbunimah

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