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Pourquoi les Russes de “l’aliyah Poutine” abandonnent Israël

Liza Rozovsky, qui est arrivée en Israël en tant que membre de la vague d’aliyah en provenance des anciens états d’Union Soviétique, au début des années 1990, s’interroge dans Haaretz sur les raisons qui poussent beaucoup de Russes qui avaient plus récemment suivi le même parcours qu’elle soit à repartir en Russie, soit à s’installer ailleurs dans le monde.

Quoique les états d’âme des Juifs qui immigrent en Israël ne soient pas exactement au cœur des préoccupations de ce site, le changement profond de mentalité et de motivations qui s’est produit dans l’immigration russophone entre deux vagues correspondant à deux périodes de l’histoire de la Russie contemporaine, n’est pas sans signification ni sans implications pratiques pour l’avenir du projet colonialiste sioniste, et donc pour celui des Palestiniens.

Il se confirme que les grands “réservoirs” d’immigrants juifs potentiels sur lequel les dirigeants sionistes ont longtemps tablé pour assurer à long terme la suprématie démographique appartiennent au passé.  – L.D.


Lors des rares occasions au cours desquelles j’ai l’occasion de les rencontrer et de leur parler, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont mieux habillés que je ne le suis, plus instruits que je ne le suis, et ont des manières plus naturelles que moi. Je veux parler de ceux qui appartiennent à “l’aliyah Poutine” – une formule qui en Israël sert à désigner les membres de la classe moyenne qui, au cours des dernières années, ont quitté la Russie parce qu’ils sentaient l’emprise du Président Vladimir Poutine se resserrer autour de leur cou.

Pour beaucoup d’entre eux – Juifs ou d’ascendance juive – Israël fut la destination par défaut pour de nombreuses raisons, en grande partie parce qu’ils pouvaient y obtenir automatiquement la citoyenneté [1]. Ce fut aussi le cas pour nous qui avons fait partie de la grande vague d’immigrants qui sont venus de l’ancienne Union Soviétique dans les années 1990, mais il y a une différence significative : en raison des circonstances qui s’imposaient à nous, ou à cause d’un esprit qui s’était forgé durant la “guerre froide” et du “rideau de fer”, l’émigration était pour nous une décision qui n’était susceptible d’aucun retour en arrière.

Pour les immigrants d’après l’an 2000 – tout spécialement ceux qui sont arrivés après l’échec des mouvement protestataires qui avaient éclaté après les élections parlementaires de 2011 et 2012, et plus encore ceux qui ont émigré après l’annexion de la Crimée et le début des hostilités dans l’est de l’Ukraine – se considèrent différemment depuis le début. Ceux qui pouvaient se le permettre n’ont pas abandonné un emploi ou une entreprise qu’ils peuvent gérer à distance, et par conséquent ils ne se sont jamais définis comme des Israéliens pour l’éternité, à tout prix.

Maintenant que cette mini-vague d’immigration a reçu un nom, et que certains de ses représentants se montrent beaucoup plus réservés à son égard que les vétérans parmi leurs compatriotes (les réseaux sociaux sont le principal théâtre de leurs affrontements), beaucoup sont devenus partie intégrante du paysage russo-israélien. Mais cependant, certains ont tiré parti des vastes opportunités qui se présentaient à eux, et ils sont partis.

Certains sont retournés en Russie, d’autres se sont désormais établis ailleurs.
J’ai interviewé cinq d’entre eux pour essayer de comprendre ce qui les avait conduits à émigrer vers Israël et ce qui les a incités à ne pas y rester. J’ai aussi essayé de comprendre pourquoi ces questions me turlupinent, ainsi que d’autres qui comme moi ont immigré en Israël dans les années 1990.

Boris, compositeur, 48 ans

En tant que Juifs qui a grandi en Russie, je suis habitué à me sentir comme un étranger. En Israël, cette identité assez claire a commencé à se scinder. Je me sens plus Européen”, dit Boris, 48 ans, un compositeur qui a quitté Saint Pétersbourg pour Israël avec sa femme et trois enfants en 2012, et qui vit à Berlin depuis 2013.

Je me sens chez moi ici, mais je ne serai jamais un autochtone, dans le  sens social, ethnique et culturel. Et c’est parfait, cela me convient parfaitement”, dit-il depuis Berlin. “Israël exige une certaine forme d’union culturelle. Vous êtes Juif si vous parlez hébreu – alors, voici Israël et sa culture. Paradoxalement, c’est en Israël que je suis devenu une fois pour toutes athée”.

Indépendamment de la pression religieuse qu’il a ressentie, et de son aversion pour les rituels et les jours saints, Boris a aussi eu le sentiment d’un manque d’intimité en Israël. Le climat chaud, les cafards et la difficulté à se déplacer en utilisant les transports publics n’ont pas contribué à augmenter son enthousiasme pour l’État. Lorsqu’il a décroché une bourse d’études à Berlin, ces problèmes et la difficulté de gagner sa vie en tant que compositeur peu enclin à compromettre sa carrière, tout a été résolu.

“Anton”, 39 ans, ancien journaliste

Contrairement aux autres de ceux qui j’ai interviewés – qui aiment Israël mais n’avaient pas le sentiment de pouvoir y vivre – Anton (prénom d’emprunt), 39 ans, explique qu’Israël le dégoûte, d’un point de vue idéologique. Cet ancien journaliste, qui travaille aujourd’hui dans les relations publiques, est venu en Israël en 2015 avec sa femme et leurs quatre enfants, et ils sont repartis un an plus tard.

Je suis arrivé à la conclusion qu’Israël est un état fasciste”, dit-il. “Je ne souhaite pas vivre dans un pays comme celui-là. J’ai réalisé que rien ne changera dans un sens favorable ici. Un facteur important dans ma décision  de quitter la Russie était d’aller avec mes enfants vers un pays libre. Et non, Israël n’est pas un pays libre. Je ne veux pas participer à ce qui se passe ici, et être obligé d’en endosser la responsabilité morale. Je ne suis pas du tout intéressé à quitter la poële à frire pour sauter dans le feu. Il ne fait pas de doute que la Russie est un régime autoritaire, mais ce n’est pas un pays fasciste. En Russie, peu importe quel est votre nom de famille et quelle est la forme de votre nez, du moment que vous parlez raisonnablement bien le Russe. Dans la classe moyenne, les milieux que je fréquente, les gens se fichent de cela. Que je sois Juif, Tatar, Kalmyk, Dagestanais ou Arabe, cela n’a pas d’importance. Mais en Israël cela en a, de l’importance”. 

Outre les raisons idéologiques, Anton a aussi une liste de raisons plus pragmatiques pour quitter Israël : sa famille s’est retrouvée dans la colonie de Ariel, en Cisjordanie, et ses efforts pour trouver du travail dans sa profession – les relations publiques et  la rédaction de textes – n’ont pas été fructueux. Il a travaillé pour une usine et a eu d’autres emplois de “col bleu”, sa femme n’a pas d’emploi et ils ont vécu assez chichement. Or, pas mal d’opportunités d’emploi attendaient Anton en Russie, avec de bien meilleurs salaires. Et en effet, il a commencé dans un de ces emplois un mois à peine après son retour en Russie.

Il ne dissimule pas son amertume envers l’attitude des membres plus anciens que la communauté russophone en Israël à son égard. “Dans l’armée russe, s’il apparaît que vous êtes moscovite, vous prenez aussitôt un coup dans la gueule”, dit-il. “En Israël c’est un peu la même chose. Si les gens se rendent compte que vous êtes de Moscou, ils vous traitent avec une certaine froideur, et en principe ils peuvent tout aussi bien vous frapper, cela ne les gêne pas. Pour je ne sais quelles raisons, ils pensent que nous sommes une sorte de classe privilégiée d’êtres supérieurs qui, maintenant qu’ils sont en Israël, doivent manger un peu de merde comme ils l’ont fait. Et ils n’hésiteront pas à vous en mettre une assiette sous le nez”.

Cette déclaration d’Anton n’est qu’une des nombreuses manifestations de l’animosité qui existe entre les représentants connus de “l’aliyah Poutine” et certains des “vieux” membre de l’intelligentsia russe, qui sont en Israël depuis vingt ans ou davantage. Les querelles acharnées s’organisent selon un axe droite-gauche.

La vieille garde représente un front conservateur et patriotique, tandis que ceux qui ont fui Poutine sont l’alternative sceptique et libérale. Le conflit idéologique s’exprime aussi dans des problèmes personnels : la posture de “non-immigrants” de la génération Poutine, son statut en Russie et ses exigences quant au niveau de vie dans leur nouveau pays – tout ceci s’est abattu comme un marteau d’une tonne sur l’image du monde à laquelle nous nous étions habitués pendant les décennies passées ici, avec ce qu’elle incluait de nécessité de courber l’échine, de râler et de travailler dur.

Une bataille bureaucratique épuisante

Alexander Gavrilov : passé d’un sentiment de répulsion et de dégoût quotidien à un sentiment de répulsion et de dégoût par semaine, il est retourné à Moscou. (Anna Kozlova)

Alexandre Gavrilov, critique littéraire et organisateurs d’événements littéraires, a immigré en Israël à la fin de 2014. Mais il a été obligé de retourner vivre à Moscou après s’être montré incapable de transférer son “centre de vie” en Israël comme l’exige le Ministère de l’Intérieur de ceux qui demandent à obtenir un passeport [israélien]. “Je crois – et peut-être me suis-je trompé – que dans l’intervalle la pression politique en Russie a quelque peu diminué”, dit-il. “D’un sentiment de répulsion et de dégoût chaque jour, je suis passé à un sentiment de répulsion et de dégoût une fois par semaine. C’est ce qui a rendu possible pour moi d’envisager  de retourner [en Russie]”.

Rétrospectivement, il semble que le départ de Gavrilov était inévitable. Qu’est-ce qu’un entrepreneur qui travaille dans le champ de la littérature avec des personnes créatives peut bien espérer trouver loin du centre de la vie intel­lectuelle qui se déroule en Russie ? Il dit qu’afin de survivre, financièrement parlant, en Israël il aurait été obligé de niveler par le bas le genre d’artistes et d’écrivains qu’il représentait, afin de pouvoir s’adresser à un plus vaste segment de la communauté russophone, et que c’est une chose qu’il n’était pas disposé à faire. 

Gavrilov, qui proclame son amour pour Tel Aviv en général et le sud de Jaffa en particulier, n’a pour autant jamais abandonné ses affaires en Russie ni renoncé à ses bureaux à Moscou. Il dit que les fréquents voyages entre Israël – où vit son père – et la Russie l’ont épuisé, et en fin de compte son épouse, qui est originaire de Biélorussie, et lui-même ont décidé de faire de Moscou leur résidence principale.

Une partie importante du séjour de Gavrilov en Israël a été consacrée à une épuisante bataille bureaucratique. L’Autorité de la Population, de l’Immigration et des Frontières a refusé l’accès au territoire israélien à son épouse et a bloqué toute possibilité pour le couple de se voir en Israël.  Le problème n’a pu être résolu que quand l’obligation de disposer d’un visa pour voyager entre le Belarus et Israël a été supprimée.

Gavrilov s’abstient visiblement de critiquer Israël trop visiblement. Cependant, quand on lui demande si son départ et celui d’un certain nombre d’autres est significatif de quelque chose qui a été de travers dans les relations entre Israël et la nouvelle vague d’immigrants, il répond : “Je suis certain qu’une opportunité a été manquée. Plus ou moins au moment où la ligne de Ben Gourion l’a emporté sur celle de Chaim Weizmann, ou quand Albert Einstein a refusé la présidence. A partir de ce moment, cette opportunité a été manquée d’une manière systématique. Il ne fait pas de doute que si Israël avait agi différemment, c’aurait pu devenir l’élite intellectuelle juive du monde entier et en aurait tiré d’immenses bénéfices. Ce processus complexe aurait requis, par exemple, une unité politique qui est presque impossible à imaginer”.

En résumé, Gavrilov explique qu’à ses yeux “aujourd’hui Israël n’est pas un pays de guerriers, de kolkhozniks [cultivateurs] et de mathématiciens, mais un pays de  guerriers et de kolkhozniks. Les mathématiciens, eux, vivent toujours à Brooklyn et ils portent toujours leurs chemises à carreaux”.

Vue sur la décharge d’ordures

Katya Preobrazhensky. A Tel Aviv, ils sont tout contents si la vue ne donne pas sur une décharge d’ordures et ils paient une somme folle » (David Bachar)

La qualité, et le coût, de la vie en Israël revient pratiquement dans toutes les conversations avec ceux qui sont partis. Une des principales différences entre les immigrants venus des anciens états de l’URSS et ceux de l’“aliyah Poutine” c’est que ces derniers avaient déjà goûté à la bonne vie. En fait, ils ont passé une bonne partie de leur vie d’adultes en jouissant d’une plus grande prospérité et d’une plus grande liberté économique que les membres de la classe moyenne israélienne.

Katya Preobrazhensky, 31 ans, est architecte. Elle est arrivée en Israël à la fin de 2015 avec son mari. Elle est maintenant sur le point de partir s’installer en Thaïlande, afin d’étudier à la “Cordon Bleu cooking school” et ensuite elle compte s’établir à Londres. “Quand nous sommes venus nous installer ici, c’est la première fois que je venais en Israël”, raconte-t-elle. “Nous n’avions pas visité le pays auparavant. J’avais d’autres attentes en ce qui concerne l’esthétique des lieux. La manière dont nous vivons – avec vue sur la mer et le vieux Jaffa – je pensais que c’était plus ou moins la manière dont tous les habitants de Tel Aviv vivent. En réalité tout le monde vit dans des immeubles de trois étages tous pareils et monotones, avec une petite fenêtre, et ils sont tout contents si la vue ne donne pas sur une décharge d’ordures. Et ils paient une somme folle pour cela. Cela me déprime un peu, évidemment.

Néanmoins, dit-elle, le public israélien – qui n’est habitué ni à de bons services ni à des produits bon marché et de qualité – s’est montré très réceptif à ce qu’elle avait à offrir, ce qui fait qu’il n’est pas exclu qu’un jour elle revienne, ajoute-t-elle.

Nous n’avons pas fui Alep

Mikhail Kaluzhsky : aucune envie de repartir de zéro comme Israël l’attend des  immigrants depuis 1948 – (Vladimir Dudarev)

Journaliste et drama­turge, Mikhail Kaluzhsky, 49 ans, est arrivé en Israël avec sa femme en septembre 2014, mais ils sont partis s’installer à Berlin juste un an plus tard. L’Université Libre de Berlin a offert un poste à son épouse, et toute la famille a saisi cette occasion de partir en vitesse.

Le système d’absorption israélien, qui a été mis en place après la déclaration d’indépendance et qui subsiste tel quel jusqu’à ce jour, part du principe que dès votre arrivée en Israël vous abandonniez votre passé – linguistique, professionnel et social – ne conservant que votre vie privée”, dit Kaluzhsky. “Ensuite, vous allez à l’école ulpan pour apprendre l’hébreu pendant six mois, vous vous embarquez pour une nouvelle vie et vous recommencez tout à zéro. C’est ce qui s’est passé pour ma mère, qui est arrivée en 1991, et pour beaucoup d’autres. Avec nous c’est différent. Nous pouvons voyager vers Israël, l’Allemagne et n’importe où ailleurs, et notre vie professionnelle ne redémarre pas de rien, elle est toujours dans nos bagages”.

Pourrait-on dire que c’est une immigration de privilégiés ?
Je n’aime pas le discours de gauche sur les privilèges”, réplique Kaluzhsky. “Il est vrai que nous n’avons pas fui les bombardements d’Alep. Nous sommes des privilégiés, évidemment, en ce sens que nous avons acheté un appartement en Allemagne et que nous payons des impôts, même si nous n’avons pas le droit de voter ici. Cependant, quand vous êtes au milieu de l’échelle sociale, en dehors d’un travail et d’une vie, vous ne recevez rien. En tous cas c’est ainsi que ça se passe en Allemagne”.

Se pourrait-il que ce qui me rend si désagréable de rencontrer des gens de “l’Aliyah Poutine” soit en fait de la jalousie à l’état pur ?

Au-delà de leur statut socio-économique relativement élevé, au-delà de leur éducation et de la soudaine envie qu’ils m’inspirent de prendre la défense de tout ce qui moi-même me rend folle de rage en Israël – Le coût de la vie ? Des pleurnicheries d’enfants trop gâtés. L’occupation ? Poutine est bien pire !  Une culture étriquée ? Apprenez l’hébreu ! – au-delà de tout cela il y a autre chose, qui est en rapport avec la possibilité dont je n’avais pas conscience qu’elle m’était offerte.

Car même si ma liberté de choix est une illusion, contrairement aux gens de “l’Aliyah Poutine” j’ai perdu cette illusion quand je suis arrivée en Israël à l’âge de dix ans. L’aisance avec laquelle les nouveaux immigrants passent d’un pays et d’un continent à l’autre, et leur réticence à s’engager, tout cela constitue un défi que je pourrais un jour relever.

Liza Rozovsky         


Source : “Why Members of the ‘Putin Aliyah’ Are Abandoning Israel” par Liza Rozovsky, publié par Haaretz le 16 avril 2017. – Traduction : Luc Delval

[1] en vertu de la “loi du retour” – NDLR

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