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Pourquoi le poétesse palestinienne Dareen Tatour a-t-elle été accusée d’incitation à la violence et condamnée à cinq mois de prison ?

Yoav Haifawi

Aujourd’hui la poétesse Dareen Tatour a été condamnée à cinq mois d’emprisonnement pour son poème « Résistez ». Trois mois de la peine ont déjà été faits. Elle purgera les deux mois restants à partir du 8 août. L’article ci-dessous a été publié le 27 juillet.

Le 3 mai 2018, exactement deux ans et demi après l’accusation portée contre elle, Dareen Tatour, une poétesse palestinienne de Reineh, en Galilée, a été condamnée sur trois charges d’« incitation à la violence » relevées dans ses écrits. Pour l’une de ses trois publications, elle a également été condamnée pour « soutien à une organisation terroriste ».

La salle d’audience de la juge Adi Bambiliya-Einstein, à la Cour du magistrat de Nazareth, était remplie de gens venus soutenir Tatour et de représentants des médias arabes et hébreux. Généralement, la juge mène les auditions avec fermeté et sévérité. Dans le passé, elle s’est même adressée directement au public pour expliquer comment la longue et ennuyeuse procédure qu’elle dirigeait avait entièrement pour but de faire ressortir la vérité et la justice. Mais, cette fois, au moment où la justice était censée apparaître, elle a annoncé préalablement que le verdict serait long et que, partant, elle n’en lirait qu’une petite partie et encore, cette infime partie, elle l’a murmurée d’une voix basse, à peine audible pour le public dans la salle. Une fois seulement elle a élevé la voix, lorsqu’elle a cité un jugement établissant un précédent et faisant l’éloge de la liberté d’expression. Finalement, lorsqu’elle en est arrivée à ses conclusions, elle n’a mentionné que les numéros des articles pour lesquels elle condamnait l’accusée et elle s’est ensuite hâtée de quitter la salle d’audience. Il nous a fallu attendre que la version écrite du verdict soit remise à l’avocate Gaby Lasky et celle-ci nous a expliqué la signification du verdict : condamnation pour toutes les charges.

La plaidoirie réclamant la culpabilité a été entendue le 31 mai. Le procureur a cherché à infliger à Tatour une peine de prison d’entre 15 et 26 mois, c’est-à-dire plus longue que celle de tout autre accusé jugé pour des délits similaires. On attend la sentence le 31 juillet. Dans l’intervalle, je suis retourné lire le verdict afin d’essayer de comprendre sur quelles bases Tatour était condamnée, d’autant que, dans toutes les publications pour lesquelles elle était accusée, il n’y avait ni appel à la violence ni soutien à la moindre organisation menant une lutte armée contre Israël.

Dareen Tatour écrivant chez elle, où elle est assignée en résidence surveillée. Juillet 2018. (Photo : Yoav Haifawi)

Il n’y a pas d’Arabe innocent

Le cas de la poétesse Dareen Tatour a débuté par une série d’erreurs.

Le 9 octobre 2015, à la gare routière centrale d’Afula, une femme nommée Israa Abed, qui tenait un couteau, fut soupçonnée par erreur de vouloir commettre une agression. Elle fut abattue par des soldats et des membres du personnel de sécurité. Dareen Tatour publia la photo d’Israa, la femme blessée gisant sur le sol de la gare, comme illustration de fond de sa page Facebook. À côté figurait une photo de profil avec l’inscription « Je serai la prochaine martyre » – une image utilisée par de nombreux activistes pour protester contre la facilité avec laquelle d’innocents civils palestiniens sont régulièrement abattus par les colons, l’armée d’occupation et la police d’Israël.

Un capture d’écran de la page Facebook, avec la photo d’Israa Abed et l’inscription « Je serai la prochaine martyre » fut transmise par une source anonyme à la police de Nazareth, qui l’interpréta comme si Tatour avait l’intention de commettre une agression. Lors d’une opération semi-militaire « d’avant l’aube », la police, accompagnée d’hommes de la police des frontières, fit irruption au domicile de Tatour et l’arrêta sans la moindre ordonnance de perquisition ou mandat d’arrestation. Des heures durant, elle fut gardée à l’intérieur d’une voiture de police, dans la cour du poste de police de Nazareth et sous les insultes des policiers qui se vantaient d’avoir attrapé « une terroriste ». Lors du premier interrogatoire, le matin même, elle fut accusée « d’avoir menacé de s’en prendre à autrui et d’avoir mis en danger la sécurité de l’État ».

Les interrogateurs comprirent très rapidement que Tatour n’avait nullement l’intention de commettre une agression. Mais, au lieu de la relâcher et de la renvoyer chez elle, ils entamèrent un examen minutieux de ses deux pages Facebook, de son compte YouTube, de son blog et de tout le matériel figurant sur son ordinateur et son téléphone. Étant donné que Tatour est une poétesse, une photographe et qu’elle ne cesse d’écrire pour réagir en temps réel à de nombreux événements, le fait qu’ils ne trouvèrent pas la moindre déclaration enfreignant la norme est remarquable. Mais ce qui n’apparaissait pas dans les textes mêmes fut ajouté par les interrogateurs grâce à leur interprétation. Finalement, ils choisirent un poème et deux statuts Facebook et, le 2 novembre 2015, déposèrent un acte d’accusation.

Une partie importante de l’accusation et des auditions du tribunal se rapporte à la période de parution des publications : début octobre 2015. Dans l’accusation, le ministère public insiste sur le fait que, durant cette période, « de nombreuses agressions ont été commises contre des citoyens juifs israéliens ». Il prétendait également que, vu ce contexte, les publications de Tatour devaient être interpénétrées comme un dangereux appel à commettre ces agressions. Lors de ses interrogatoires par la police et de sa déposition au tribunal, Tatour mentionna que, dans le même temps, bien des choses s’étaient également passées : d’innocents citoyens arabes avaient été ciblés ; il y avait eu de nombreuses restrictions empêchant les musulmans d’aller prier à la mosquée al-Aqsa ; il y avait eu une recrudescence de la lutte populaire palestinienne. Elle montra en détail comment ses publications se reportaient explicitement à ces événements et constituaient ni plus ni moins que des protestations légitimes.

En récapitulant la cause de la défense, et en montrant que nuire à des innocents était un danger tangible qui caractérisait cette période et que cela justifiait les mises en garde et protestations de Tatour, Lasky fit remarquer qu’à l’époque, nombre d’officiers, de ministres et d’hommes politiques israéliens bien en vue réclamaient que l’on tue aussi bien les suspects que les terroristes. Elle poursuivit en citant deux cas : le lynchage d’un citoyen éthiopien appelé Haftom Zarhum, soupçonné à tort d’implication dans un attentat terroriste à la gare routière centrale de Be’er Sheva le 18 octobre, et un incident qui avait eu lieu le 21 octobre 2015, au cours duquel un garde ultra-orthodoxe appelé Simcha Hodadatov avait été abattu et tué après avoir été soupçonné par erreur par des militaires.

Ce n’est pas une coïncidence si, selon le discours israélien dominant, ce sont les deux seuls cas d’homicides d’innocents dans une période où des dizaines de citoyens arabes ont été abattus et tués. Dans ces deux cas, l’erreur d’identification était claire – les victimes n’étaient pas des Arabes. Le concept d’une victime arabe innocente n’est tout simplement pas reconnu dans « le discours israélien ». Si un Arabe est blessé dans l’une ou l’autre circonstance, le système fait en sorte que sa culpabilité soit prouvée a posteriori. La même chose est vraie pour Tatour aussi – elle a mis en garde contre le système et elle en est devenue une victime, du fait qu’elle a été soupçonnée à tort et blessée, le système tout entier s’est mobilisé pour prouver sa culpabilité a posteriori.

Trois mots criminalisés : Intifada, Qawem, Shahid

L’accusation tout entière tourne autour de l’interprétation en hébreu de trois mots arabes qui apparaissent dans les textes publiés par Tatour : Intifada, Qawem et Shahid.

Le mot « intifada » (secouement et, par extension, soulèvement) est utilisé dans divers contextes historiques pour décrire des luttes populaires contre l’oppression. La juge a criminalisé l’emploi de ce mot en citant une décision de la « Cour suprême » d’Israël qui avait traité le procès contre le dirigeant du mouvement islamique, Sheikh Ra’ed Salah. La juge a cité cette décision dans sa totalité, en terminant par sa conclusion finale : « Le terme est devenu un nom générique pour définir un soulèvement palestinien par la violence (…) Toute personne dotée de bon sens comprendra aisément qu’il s’agit bien de la façon dont le terme est perçu par tout le monde (…) » (le verdict, page 200 du protocole du procès). Donc, les tribunaux israéliens prétendent être les arbitres finaux, non seulement des questions intéressant la législation israélienne, mais aussi de la langue arabe. De plus, ils s’introduisent sous notre peau et prétendent savoir ce que tous nous pensons et comprenons lorsque nous entendons le terme « intifada ».

Tatour a utilisé le mot « qawem » (résister) dans son poème et dans le texte d’un de ses posts. Est-il interdit de s’opposer à la politique du gouvernement ? Lors de ses interrogatoires par la police, au cours du procès et dans le verdict, le procureur et la juge se sont ingéniés à prouver que ce n’était pas une résistance légitime. En l’absence de tout appel à la violence dans les déclarations publiées par Tatour, ils ont essayé de pallier l’absence de cette violence souhaitée en prétendant qu’elle avait publié une vidéo violente dans laquelle on pouvait voir des heurts entre des jeunes Palestiniens lançant des pierres et des soldats qui leur tiraient dessus. Ils ont également prétendu que Tatour était responsable des réactions possibles émanant de toute personne susceptible de voir ses publications, et pas seulement de lecteurs dotés de bons sens.

Le mot arabe « shahid », qui signifie « martyr » a une traduction en hébreu qui lui est parallèle à bien des égards – « halal » (חלל). Dans les deux langues, ce mot peut être utilisé à la fois pour les victimes d’un désastre, de la guerre ou de l’occupation, et pour celles qui sont mortes dans d’autres circonstances tragiques. Néanmoins, les interrogateurs, le ministère public et la juge ont insisté pour utiliser le mot arabe « shahid ». Ils attribuent constamment à ce mot une signification agressive qui n’existe tout simplement pas en arabe.

Au cours du procès, la défense a fourni des explications très détaillées, y compris celle du témoin expert, le Dr Yoni Mendel, à propos de l’usage habituel de l’appellation « shahid » pour désigner les victimes de l’occupation. Le fait qu’un Palestinien tué au cours d’une action violente contre l’occupation est également qualifié de « shahid » fait allusion au fait qu’il a été tué, pas à l’action violence qu’il a commise. La même chose vaut pour le terme hébreu « halal », puisque les victimes au sein des FDI sont appelées « halalim », quoi qu’elles aient fait ou n’aient pas fait avant leur mort. Allant à l’encontre de cette preuve, la juge a conclu finalement qu’en fait, c’était un mot avec deux traductions/significations différentes : « victime innocente » ou « terroriste ». Une bonne partie du verdict, comme nous le verrons plus loin, s’appuie sur cette conception erronée et sur l’argument prétendant que les déclarations de Tatour à propos des « martyrs » font allusion aux « terroristes suicides » et seraient donc compris en tant que tels par ses lecteurs.

La vidéo et le poème

La première mention factuelle dans l’accusation consiste en la publication par Tatour de son poème « Résiste mon peuple, résiste-leur ». Sa traduction en hébreu, effectuée par un membre de la police de Nazareth, est reproduite intégralement dans l’acte d’accusation. Afin d’attribuer au poème un caractère violent, que l’on ne peut trouver dans les mots mêmes, le ministère public s’en est pris à la façon dont le poème a été publié : Sur YouTube, Tatour lit les vers du poème en guise de fond sonore d’une vidéo montrant des affrontements entre manifestants palestiniens et soldats de l’occupation dans le village de Silwad, en Cisjordanie.

Dans sa déposition au tribunal, Tatour a expliqué que s’étaient des images typiques de la réalité de l’occupation à laquelle nous sommes tous habituellement exposés depuis des décennies. La procureure a tenté d’exagérer la violence de la vidéo. Durant la mise en accusation, au cours des auditions et dans ses résumés, elle n’a cessé de répéter que la vidéo contenait des « actes de violence, des individus masqués lançant des pierres et des cocktails Molotov en direction des forces de sécurité, ainsi que diverses autres perturbations ». Dans ses notes, la défense a fait remarquer que, dans la vidéo, on ne pouvait apercevoir le moindre cocktail Molotov.

Dans le verdict, l’allusion de la juge au contenu de la vidéo est caractéristique de l’approche de nombreux juges qui ont passé leur meilleures années en tant que procureurs et qui opèrent toujours selon la même approche. Pour commencer, elle énonce l’accusation dans sa totalité, y compris la référence aux cocktails Molotov. Un peu plus tard, lorsqu’elle décrit la vidéo en utilisant ses propres termes, elles omet les cocktails Molotov sans toutefois mentionner l’erreur de la procureure. En lieu et place, elle fait preuve de créativité et tente de combler les lacunes de son propre langage, en décrivant la violence de la vidéo comme particulièrement grave. Elle écrit :

« Une vidéo qui est violente d’un bout à l’autre, avec des hommes masqués lançant des pierres, non seulement à la main, mais aussi en recourant à divers moyens qui ressemblent à des cordes, dans l’intention d’en accroître la portée et d’augmenter la gravité des dégâts. L’on voit des pneus qui brûlent, la destruction par le feu d’un drapeau israélien, des jets de pierres contre une jeep de l’armée, des soldats israéliens en train de poursuivre un suspect et incapables de le rattraper, une femme discutant avec des soldats des FDI, des soldats des FDI debout en face des manifestants, et des scènes d’émeute » (le verdict, p. 186 du protocole du procès).

On peut comprendre, dans une telle interprétation, qu’une femme qui discute avec des soldats exprime la violence et qu’elle est elle-même une émeutière…

L’interprétation du poème

Au cours du procès, il a semblé que la procureure a progressivement compris qu’il y avait un problème avec une accusation s’appuyant sur un poème. Dans son contre-interrogatoire des témoins de la défense, elle s’est mise à exprimer le doute, en effet, que le texte soit réellement un poème. Dans ses résumés, la procureure s’est abstenue en permanence de le qualifier explicitement du nom de « poème » et, chaque fois, en lieu et place, elle a recouru à des expressions alternatives telles que, par exemple, « le texte accompagnant la vidéo ».

Au contraire, la juge a décidé de s’atteler bille en tête à la tâche consistant à interpréter et à juger la poésie. Avec zèle et avec soin, elle a imprimé cote à côte, ligne par ligne, les deux traductions qui lui en avaient été soumises : celle du policier et la traduction alternative réalisée par le traducteur professionnel, le Dr Mendel, et que lui a fournie la défense. Après une comparaison détaillée des deux traductions, la juge a conclu qu’il n’y avait pas de différence substantielle entre les deux traductions et qu’elle préférait s’appuyer sur la traduction professionnelle du Dr Mendel. Mais, dans la pratique, si elle a utilisé les termes du Dr Mendel, elle les a toutefois sortis de leur contexte, afin d’attribuer au poème une signification contraire à ce qui a été écrit dans l’avis d’expert que le Dr Mendel a présenté au tribunal.

S’appuyant sur les recherches fouillées qu’il a lui-même effectuées sur le sujet, le Dr Mendel a exposé devant le tribunal le phénomène constitué par la non-traduction de mots de l’arabe vers l’hébreu et, partant, la diabolisation de leur sens dans le discours hébreu. Dans ce contexte, il a expliqué le vers du poème « Suivez le convoi des martyrs ». Et de déclarer que la traduction donnée par le policier « et suivez le convoi des shahids » était un clair exemple de la distorsion de sens créée par la non-traduction. Dans la connotation en hébreu, le terme « shahid » était diabolisé et pouvait être confondu par erreur avec « porteur de bombe suicide ». De tout l’exposé du Dr Mendel, la juge n’a retenu finalement que son commentaire à propos de l’interprétation erronée qu’auraient pu conférer à ce vers du poème les lecteurs hébreux de la mauvaise traduction. Sur cette base, elle déclare que le témoin de la défense :

« a fait remarquer explicitement qu’il ne nie pas qu’il ait été écrit dans le poème, en traduction littérale,  »Suivez le convoi des shahids’‘, une expression qui peut être comprise comme  »un appel du poète à sortir et à agresser des Israéliens, et donc à devenir un shahid et rejoindre ainsi les rangs des shahids terroristes qui s’en sont pris à des Israéliens » » (le verdict, p. 190 de la transcription finale).

De cette façon, la mise en garde explicite de Mendel contre une mauvaise traduction (en fait, une non-traduction) qui aboutirait à une interprétation erronée est utilisée comme justification pour adopter cette interprétation erronée même.

Au cours des investigations de la police et de sa déposition au tribunal, Tatour a expliqué clairement que les martyrs mentionnés dans son poème étaient (…) les mêmes martyrs explicitement mentionnés dans le poème même : les enfants que l’on a brûlés sans raison (Muhammad Abu Khdeir et Ali Dawabsha), Hadeel al-Hashlamoun qui fut abattu à un check-point de l’armée à al-Khalil (Hébron) – tous avaient été victimes de la terreur de l’occupation et des colons.

Hadeel al-Hashlamoun juste avant d’être abattue et tuée le 22 septembre 2015. La résolution de la Chambre bipartite sur les incitations palestiniennes à la violence disent d’elle qu’elle était une terroriste.

Dans sa décision d’interpréter le vers « Suivez le convoi des martyrs » comme une incitation à la violence, la juge étend son autorité dans les matières juridiques jusque dans les profondeurs de la poésie. Elle déclare qu’il est impossible que les martyrs mentionnés dans le vers 11 du poème aient un quelconque rapport avec ces innocents – tels ceux qui sont mentionnés dans un tout autre endroit, aux vers 15 à 26 du poème ! Au contraire, la juge a décidé que les martyrs sont manifestement des « porteurs de bombe suicides », bien qu’il ne soit fait état de telles actions nulle part dans le poème ou dans la vidéo qui l’accompagne. Mais les terroristes sanglants sont toujours présents partout dans la conscience israélienne, partout où il est question de résistance palestinienne. En fin de compte, bien que les martyrs du vers 11 n’aient aucun rapport avec les victimes des vers 15 et suivants, la connexion opposée existe toujours, comme l’écrit la juge :

« Une personne dotée de bons sens qui examine le texte comprendra tout de suite que les mots « ils ont brûlé les enfants sans raison et abattu Hadeel en public » étaient là pour accroître l’incitation, pour expliquer, motiver et justifier les actes du soulèvement contre le vol par les colons pour suivre les shahids et pour mettre l’accord en pièces » (le verdict, p. 192 du protocole du procès).

Après tout, puisque la chose est claire pour tout Israélien doté de raison, il est impossible qu’une poétesse palestinienne pleure sincèrement les victimes de son peuple ou qu’elle aspire à empêcher qu’il y ait d’autres victimes – toute mention de ces victimes, bien sûr, n’étant là que pour inciter à la violence.

Finalement, dans le récapitulatif de la décision de condamnation à propos du poème, la juge déclare :

« Voici un poème qui comprend un appel à suivre le convoi des  »shahids », un mot associé à des auteurs d’agressions meurtrières sur base idéologique, de même qu’à des martyrs et à des victimes. La connotation du poème a de la sorte été clarifiée » (ibid., p. 202).

Ici, la juge referme la boucle de la culpabilité – partant de la violence qui n’existe pas dans le poème même, elle passe par les jets de pierre dans la vidéo de contexte et en vient à la conclusion inévitable… « les auteurs d’agressions meurtrières » !

Israa Abed et la prochaine martyre

Un piège particulièrement kafkaïen résidait dans l’accusation d’« incitation à la violence » qui s’appuyait sur la publication d’une image – Israa Abed gisant sur le sol de la gare routière centrale d’Afula après avoir été abattue – en illustration de fond de la page Facebook de Tatour, en même temps qu’une image de profil portant les mots « je serai la prochaine martyre ». Lors de ses interrogatoires, Tatour a raconté comment elle n’avait cessé de regarder la vidéo avant qu’Israa ne soit abattue et qu’elle était convaincue que la jeune femme n’allait agresser personne. Tatour et d’autres activistes utilisaient les mots « je serai le (la) prochain(e) martyr(e) » pour protester contre ces exécutions injustifiées – et ce, depuis l’époque de l’assassinat du jeune Muhammad Abu Khdeir à Jérusalem, en juillet 2014, et du meurtre de Kheir Hamdam par la police israélienne à Kafr Kana en novembre 2014. Le sens est simple : Puisqu’on tue les Arabes sans la moindre discrimination, chacun d’entre nous peut être une victime.

Israa Abed au moment où elle a été abattue à la gare routière d’Afula.

En pratique, en effet, un jour à peine s’est passé depuis qu’Israa Abed a été soupçonnée et abattue jusqu’au moment où les soupçons sont tombés sur Dareen Tatour, précisément en raison de la publication de la photo d’Israa et du texte de protestation. Heureusement, Tatour n’a pas été abattue mais arrêtée. Toutefois, après qu’il était devenu évident qu’il s’agissait de soupçons mal fondés, les autorités juridiques se sont attelées à « entériner juridiquement l’exécution ».

Par bonheur, Israa Abed a survécu aux balles. Même avant que les accusations aient été portées contre Tatour, un acte d’accusation a été rédigé contre Abed, dans le même tribunal, lui attribuant la possession d’un couteau et la profération de menaces, mais pas d’agression ni d’intention d’en commettre une. Cela n’avait pas empêché les officiers de police venus témoigner au tribunal de prétendre que Tatour publié la photo de la « terroriste ». Même dans ses notes, la procureure a réitéré l’allégation disant qu’au moment de la publication de la photo, Tatour savait qu’Abed était « venue pour poignarder des Juifs », parce que c’était à l’époque ce qui avait été prétendu dans les médias israéliens. Une fois de plus, la procureure s’est arrogé le monopole sur la conscience universelle, comme si Tatour devait croire les mensonges des médias israéliens et non ce qu’elle avait vu sur une vidéo relatant les événements.

Tel Alexandre le Grand à son époque, la juge a tranché ce nœud gordien d’un coup d’épée. Elle a également écarté Israa Abed de ce procès, prétendant que le lien entre la publication de sa photo et l’inscription « je serai la prochaine martyre » n’était pas prouvé. Par ailleurs, elle a réitéré sa position disant que Tatour utilisait le mot « shahid » dans le sens de « porteur de bombe suicide » et a par conséquent décidé que la publication du statut « je suis la prochaine martyr » en soi constituait une incitation à la violence.

Comment a-t-on ajouté « soutien à une organisation terroriste » ?

Au cours du procès, nous nous sommes entretenus avec des avocats qui connaissaient les « règles du jeu » du système juridique israélien. Aucun ou presque ne s’attendait à ce que Tatour soit acquittée, aussi peu fondées qu’aient été les charges contre elle. Ceux qui se voulaient optimistes disaient que, dans une tentative de montrer quelque équilibre, la juge pourrait au moins acquitter Tatour de l’accusation de « soutien à une organisation terroriste ». Cette accusation repose entièrement sur le statut suivant, publié sur Facebook, tel qu’il a été traduit en hébreu dans l’acte d’accusation :

« Allah Akbar[*] et loué soit son nom (…) Le mouvement du Djihad islamique affirme dans une déclaration la poursuite de l’Intifada dans toute la Cisjordanie (…) poursuite signifie expansion (…) C’est-à-dire à toute la Palestine (…) Et nous devons commencer à l’intérieur de la Ligne verte (…) jusqu’à la victoire d’al-Aqsa et nous proclamons que ce sera une Intifada générale (…) #Resist. »

[* L’acte d’accusation – en traduisant cette citation en hébreu – a laissé  »Allahu Akbar », ce qui signifie  »Dieu est plus grand », en arabe hébraïsé.]

Hormis une erreur mineure dans la traduction (« loyauté » pour al-Aqsa, et non « victoire »), il n’y avait pas matière à discussion à propos de la publication même. Tatour a expliqué qu’elle avait recopié ce statut d’un certain site en raison de son soutien à la lutte populaire en faveur du droit à prier à la mosquée al-Aqsa, une lutte qui gagnait en intensité à l’époque et qui se mua en ce que Tatour croyait pouvoir appeler une intifada. Elle n’attachait pas beaucoup d’importance à la mention du Djihad islamique. En tenant compte de la méthode de la procureure pour conférer un caractère violent à tout type de lutte palestinienne, on voit clairement comment ce statut a été interprété comme une incitation à la violence. Mais « Djihad islamique » n’est en fait mentionné que comme une personne ayant appelé à l’intifada en Cisjordanie, au contraire de « nous » qui avons à mener une lutte à l’intérieur de la Ligne verte. Ainsi donc, où est le soutien, ici ?

Deux interrogateurs expérimentés de la police qui ont interrogé Tatour à plusieurs reprises sur ce statut lui ne lui ont posé de question que sur l’appel à l’intifada et ne lui ont attribué aucun soutien au « Djihad islamique ». Ce n’est que lorsque le matériel des interrogatoires est parvenu au bureau du procureur général pour la préparation de la mise en accusation que quelqu’un sur place a décidé de transformer le cas en une affaire de « sécurité de l’État » en ajoutant la clause du « soutien à une organisation terroriste ». Entre autres choses, l’addition de cette section a contribué à allonger le détention de Tatour jusqu’à la fin des procédures juridiques et, ensuite, a provoqué son transfert en résidence surveillée avec bracelet électronique, sa déportation forcée de la zone et tous les abus qu’elle a subis au cours de ces trois dernières années en tant que « danger pour la sécurité de l’État ».

Dans sa tentative de justifier l’accusation et de couvrir le manque de preuves dans le texte publié par Tatour, la juge non seulement interprète le texte, mais elle le récrit également dans son propre langage et d’une façon fondamentalement différente du texte original :

« la perpétratrice poste une publication au nom d’une organisation terroriste meurtrière, le Djihad islamique, une publication qui n’est pas simple mais qui appelle à une intifada générale dans toute la Palestine, y compris la Ligne verte, avec le nom de l’organisation au sommet du message » (le verdict, p. 206 du protocole).

Pour rendre la chose plus claire encore, la juge va jusqu’à la répéter :

« Une organisation terroriste meurtrière y va d’une déclaration d’intifada générale à l’intérieur de la Ligne verte – et l’accusée soutient cette organisation en diffusant sa déclaration » (ibidem).

Ce n’est pas par erreur

Tatour a été soupçonnée par erreur et toute l’enquête autour de son affaire a commencé à partir de cette erreur. Mais sa condamnation, elle, n’a rien d’une erreur. Elle a été clairement identifiée comme une fière Arabe palestinienne qui résiste à son oppression et à l’oppression de son peuple. C’est pour cela qu’elle a été condamnée.

Identifier et comprendre les Arabes, hommes et femmes, la capacité à les deviner, eux ou leurs pensées secrètes et sombres intentions, telle est la spécialité de tout Israélien « doté de bon sens ». Cela commence par la littérature enfantine, lorsque nous lisons, dans les romans d’aventure pour enfants, Hasamba, comment « l’officier égyptien a décroché violemment le téléphone et a affiché un sourire cruel ».

Même si, manifestement, tout ce que fait l’Arabe est de tordre sa face de douleur quand le soldat israélien lui pose le pied sur le cou, le système sera toujours capable d’identifier ses intentions agressives cachées.


Publié le 27/8/2018 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

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