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Pourquoi la démission de Priti Patel est “une grande perte pour Israël

Ben White

Il est assez facile de comprendre pourquoi une politicienne ambitieuse comme Priti Patel 1 était désireuse de s’attirer les bonnes grâces des “Amis Conservateurs d’Israël” (Conservative Friends of Israel – CFI), décrits cette semaine par le journaliste du Jewish Chronicle, Marcus Dysch, comme “le plus grand groupe de lobbying de Westminster2 .

Mais qu’en est-il du gouvernement israélien et de ses alliés ? Pourquoi, selon les mots de l’opposant israélien Isaac Herzog, la chute de Patel est-elle une “grande perte pour Israël” ?

Il est vrai que Priti Patel paraissait être du bois dont on fait les futurs leaders. Mais en fait, une réponse plus intéressante réside dans l’histoire de la façon dont le “Département [britannique] pour le développement international” (DFID) est devenu un champ de bataille essentiel pour Israël et ses lobbyistes de Westminster, une arène pour la politique étrangère par procuration.

Theresa May est plus que favorables aux thèses israéliennes, comme 80% des parlementaires conservateurs britanniques.

D’abord, il faut planter le décor. Le gouvernement israélien actuel est dominé par les opposants à un État palestinien et les partisans de l’annexion des territoires de la Cisjordanie 3. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou est tout au plus disposé à ce que les Palestiniens aient un “état-croupion”, mais rien de plus. 4

Pendant longtemps, les négociations ont servi de couverture parfaite pour les gouvernements israéliens, leur permettant de continuer la colonisation de la Palestine. Les demandes visant à tenir Israël pour responsable des violations du droit international et des droits de l’homme par Israël ont été rejetées par “la Commu­nauté » internationale”, l’Union européenne en tête, afin de protéger le «processus de paix».

Mais aujourd’hui, alors qu’un gouvernement de droite renforce les colonies illégales à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, le processus de paix au point mort ne va plus nulle part, et même les alliés d’Israël deviennent nerveux.

Dans ce climat, les priorités d’Israël sont de détourner l’attention du statu quo de l’apartheid sur le terrain et de faire en sorte que dans le vide post-processus de paix ne se développe aucun appel sérieux pour qu’Israël soit enfin tenu d’assumer la responsabilités de ses actes. Ses amis de Westminster (et d’autres capitales occidentales) sont trop heureux de l’aider.

C’est là que deux approches entrent en jeu : premièrement, les accusations portées contre l’Autorité palestinienne (AP) d ‘«incitation» 5 et d’incitation au «terrorisme» par des paiements aux prisonniers dans les prisons israéliennes; et deuxièmement, la promotion des groupes de «coexistence à la base» en tant que pas constructif vers la paix (par opposition à des mesures significatives visant à mettre fin à l’occupation et à la discrimination structurelle).

Chacune de ces stratégies a un rôle distinct à jouer. Discuter sans cesse de la question de l’«incitation» par l’AP, ou des manuels scolaires prétendument «haineux», aide à «équilibrer» les obstacles à toute progression dans les pourparlers de paix évoqués par le gouvernement britannique : incitation et violence contre les colonies et démolitions de maisons. Cela permet de maintenir une fausse symétrie des demandes respectivement adressées à l’occupant et à l’occupé.

Pendant ce temps, la pression renouvelée des groupes de pression israéliens sur les projets de «coexistence» vise à s’assurer que le désir de «faire quelque chose» à propos du statu quo, à la lumière des négociations directes «bloquées», ne se concentre pas sur la mise en évidence de la responsabilité d’Israël en regard du droit international et sur son adhésion totale et sans réserves à une occupation permanente, mais qu’il soit plutôt canalisé vers des «projets de peuple à peuple».

En juin 2016, un débat au Parlement [britannique] sur l’aide internationale fut – selon les termes du député conservateur Alan Duncan – «détourné» par des députés qui l’utilisèrent «pour diaboliser la Palestine et les Palestiniens». Les partisans de “Conservative Friends of Israel”(CFI) et de “Labor Friends of Israel” (LFI) ont à plusieurs reprises contesté le financement de l’AP par le DFID, en menant ce que le député travailliste Andy Slaughter a qualifié de «campagne concertée».

Avant ce débat, le président honoraire de CFI, Lord Polak, avait déclaré au Telegraph: «Nous faisons campagne depuis de nombreuses années pour demander au DFID de faire en sorte que l’argent durement gagné par les contribuables britanniques atteigne les bonnes places et non les mauvaises poches». Un mois plus tard, Priti Patel avait été nommée secrétaire au développement international, pour le plus grand plaisir des organisations pro-israéliennes, qui y voyaient une chance.

Priti Patel, que le The Jewish Chronicle décrit cette semaine comme «peut-être le membre du Cabinet le plus pro-israélien», était déjà un vétéran de la CFI. Quelques mois avant sa nomination, à l’époque en tant que ministre de l’Emploi, Patel avait déclaré lors d’une réception à la CFI qu’elle avait été «une amie d’Israël» bien avant de devenir députée.

En outre, Patel a adopté une approche assez «peu orthodoxe» en matière d’aide : comme cela avait été signalé à l’époque, elle avait déjà demandé que le DFID «soit supprimé et remplacé». Il n’est donc pas étonnant que CFI ait accueilli avec joie la nomination de Patel , et Patel ne tarda pas à lui donner des gages supplémentaires.

En août 2016, les autorités israéliennes ont accusé un employé de l’ONG de développement chrétienne World Vision, basé à Gaza, de verser des dizaines de millions de dollars au Hamas. Mohammad Halabi a été torturé et interrogé pendant trois semaines sans assistance légale, et inculpé sept semaines après son arrestation. Une enquête subséquente du gouvernement australien n’a trouvé aucune preuve d’acte répréhensible à lui reprocher.

Eric Pickles, ancien président des “Conservative Friends of Israel”

Les “amis d’Israël”, encouragés par le ministère des Affaires étrangères de Netanyahou, ont sauté sur l’acte d’accusation comme argument de propagande : les ONG sont exploitées par des terroristes, le Hamas vole l’argent des organisations humanitaires, et ainsi de suite. Au Royaume-Uni, Eric Pickles, alors président de CFI, a relayé l’histoire vers le DFID, affirmant que «l’histoire tragique (non prouvée) est symptomatique de l’abus plus général de l’argent de l’aide», au détriment du contribuable britannique.

Eric Pickles a exhorté le nouveau secrétaire d’État «à veiller à ce que le DFID exerce un contrôle beaucoup plus strict sur l’aide apportée aux organisations palestiniennes, afin d’atteindre les projets qui favorisent la paix plutôt que la haine», ajoutant qu’il trouvait “encourageant que Priti [Patel] manifeste son empres­sement pour s’attaquer à ces problèmes”.

Peu après, Patel répondit par une lettre adressée aux responsables du Jewish Leadership Council et du Board of Deputies of British Jews, dans laquelle elle se disait “profondément préoccupée par ces accusations” (les mauvais traitements subis par Halabi en détention ne furent pas mentionnés).

Bien que le DFID ne finance aucune opération de World Vision dans les territoires palestiniens occupés (TPO), Patel avait ajouté que le département ne «n’envisagerait aucun financement futur» pour le travail de World Vision en Palestine jusqu’à ce que l’organisme humanitaire ait achevé un audit et que “l’occasion nous soit offerte de reconsidérer entièrement notre position”. Et Patel d’ajouter : “Permettez-moi de vous rassurer : je prends cette affaire extrêmement au sérieux”.

La réponse de Patel fut applaudie par Lord Stuart Polak : «C’est une bonne nouvelle de la part du secrétaire d’État», déclara-t-il. “Nous faisons campagne depuis de nombreuses années pour la transparence et il est clair que le DFID prend cette question au sérieux”.

À l’automne 2016, les “amis d’Israël” à Westminster tenaient à maintenir l’accent sur la soi-disant «incitation» de l’AP. Le député Ian Austin, un vétéran des “Labour Friend of Israel” (LFI), a invité Patel à le rencontrer avec «un petit groupe de collègues», afin de «discuter du travail de votre département par rapport à l’Autorité palestinienne». La réponse rapide de Patel a révélé que le secrétaire au développement international «procédait à un examen complet de notre travail dans les TPO», y compris «l’avenir de notre soutien à l’AP». Et elle a ajoutait : “Je serais ravie de vous rencontrer, ainsi que d’autres collègues, pour discuter de ces questions”.

Puis, en octobre, le département de Patel a pris la décision spectaculaire de «suspendre» l’aide à l’Autorité Palestinienne pour les allocations de soutien aux prisonniers, une décision saluée par Eric Pickles et Lord Polak comme «un pas important vers la paix». Patel, ont-ils fait remarquer d’un air approbateur, avait “agi rapidement pour remettre en cause un abus de longue date de l’aide internationale bien intentionnée”.

Sauf que ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’y a pas eu de suspension de l’aide, mais plutôt un examen, dont les résultats ont été connus en décembre, lorsque le gouvernement [britannique] a annoncé que l’aide à l’Autorité palesti­nienne se limiterait désormais à soutenir “les salaires des fonctionnaires de la santé et de l’éducation sur base d’une liste vérifiée”. Pour CFI, Lord Polak, et d’autres, Patel avait néanmoins remporté une victoire.

En effet, contrairement à ce que certains suggèrent, il est douteux que les lobbyistes israéliens cherchent réellement à mettre entièrement un terme au financement de l’AP par le DFID. La poursuite de ce financement (même sous sa forme limitée) permet de maintenir la question de l ‘«incitation» sur le tapis à Westminster; et Patel était clairement trop heureuse de la garder à l’ordre du jour, comme l’avait démontré sa demande adressée à Ryan et Austin, des “Labour Friends of Israel” (LFI) en février 2017, afin qu’ils lui fournissent des “preuves” démontrant que l’AP se livre bien à “l’incitation” contre Israël 6.

Patel a assuré un autre succès aux groupes de pression pro-israéliens de Westminster. En décembre 2016, la présidente de LFI, Joan Ryan, écrivit à Patel pour demander le soutien du DFID à un fonds de «coexistence» qui «aiderait à construire de puissantes mobilisation pour la paix en Israël et en Palestine, forçant les dirigeants des deux pays à revenir à des négociations constructives» 7.

Après avoir obtenu l’aval du Conseil des Représentants des Juifs britanniques et du Conseil du Leadership Juif (Board of Deputies of British Jews and the Jewish Leadership Council), en juillet 2017, le département de Patel a accepté de “fournir jusqu’à 3 millions de livres sur trois ans pour financer un projet de coexistence” ou programme “people to people”.

Les CFI étaient évidemment “ravis” que Patel ait “obtenu ce financement sans précédent” qui – ajoutait leur communiqué – “avec la réorientation de l’aide de l’Autorité palestinienne vers la santé et l’éducation garantira l’optimisation des ressources tout en soutenant directement la résolution du conflit” .

Israël et ses lobbyistes fondaient clairement de grands espoirs sur Patel. En juin, Lord Polak a déclaré à la Chambre des Lords qu’il était «certain que Priti continuera à veiller à ce que notre aide aille au bon endroit». Pickles a salué «une ère où Priti va apporter une aide internationale… aux personnes dans le besoin dont nous allons être fiers». La réorientation de l’aide à l’AP par Patel  lui avait valu des «félicitations» de l’ambassadeur israélien Mark Regev.

Lors d’une réception de CFI en janvier 2017, Patel a déclaré aux participants que son département avait un «rôle très important à jouer en Israël». Mais l’ancien ministre tombé en disgrâce et Lord Polak et ses semblables semblent avoir un peu perdu le sens de la mesure. En octobre 2016, par exemple Patel avait semé la confusion en ordonnant publiquement le gel de l’aide à l’AP à un moment où les fonctionnaires de son département «essayaient de poursuivre leur examen» de la question.

Les efforts déployés pour utiliser le DFID en tant qu’instrument de la politique étrangère, et en particulier pour amplifier et faire progresser les arguments de propagande d’un gouvernement israélien qu’un éventuel compromis avec les Palestiniens n’intéresse plus le moins du monde, se sont enlisés. “Plus étroitement alignée sur les CFI et Lord Polak que les fonctionnaires de son propre ministère”, comme l’a dit The Jewish Chronicle, Priti Patel s’est elle-même marginalisée.

Ben White                  


Cet article de Ben White a été publié sur Middle East Monitor le 11 novembre 2017.
La traduction a été assurée par Luc Delval.

On trouvera de nombreux autres articles de Ben White, ou dans lesquels il est question de lui, sur ce site.

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Notes   [ + ]

1. Secrétaire au développement international du gouvernement de Th. May, contrainte à la démission après des entrevues secrètes avec des dirigeants israéliens sous l’égide d’un éminent lobbyiste sioniste, Stuart Polak – NDLR
2. Le Financial Times estime que 80% des parlementaires du parti Conservateur en font partie. CFI dispose d’un budget qui lui permet, selon The Jewish Chronicle,  d’offrir des banquets de 700 couverts. Stuart Polak, qui a accompagné la ministre Patel dans ses voyages secrets en Israël, en fut le directeur de 1989 à 2015, lorsqu’il rejoignit la Chambre des Lords. Il en reste le Président d’honneur, et passe pour avoir eu “l’oreille de tous les dirigeants conservateurs depuis Thatcher”. Il y a deux ans, il a été anobli par la Reine Elisabeth sur proposition de David Cameron. La vice-présidente du lobby CFI a fait des dons pour un total de 176.000£ au parti de Theresa May depuis 2004, somme à laquelle s’ajoutent 119.050£ offerts par le trésorier de CFI. Selon les auteurs d’un documentaire cité par Wikipedia, le total des dons des CFI au parti Conservateur aurait atteint, entre 2001 et 2009, non moins de 10.000.000£ (ce que le parti a contesté). Depuis 2004, CFI a offert des voyages en Israël à au moins 162 parlementaires Conservateurs, parmi lesquels l’actuel ministre des Affaires étrangères Boris Johnson (ancien maire de Londres). – NDLR 
3. Pour mémoire, Israël a déjà annexé Jérusalem (et étendu ses limites) et le plateau du Golan. Ces annexions ne sont reconnues par aucun État au monde. – NDLR
4. La Ministre israélienne de l’égalité sociale (!) Gila Gamliel a déclaré ce 10 novembre : “«Un État palestinien est une idée dangereuse pour l’État d’Israël : entre le Jourdain et la mer, il ne peut y avoir, et il ne faut pas, créer un État palestinien. De mon point de vue, l’alternative la plus réaliste, et la seule existant dans les circonstances actuelles, est l’autonomie palestinienne en Judée et en Samarie [terminologie israélienne pour désigner la Cisjordanie occupée] . Mais s’il devient clair qu’il n’y a pas d’autre alternative que d’établir un véritable État palestinien, alors ce sera un problème régional, pas seulement pour Israël. En conséquence, il est indiqué que des territoires faisant partie de pays arabes, tels que la péninsule du Sinaï, devraient être envisagés». Autrement dit : pas question pour Israël de céder un pouce des territoire actuellement sous son contrôle pour y créer un État palestinien. Gila Gamliel justifie sa position par le souci de la sécurité pour les Juifs, car à ses yeux “les garanties de sécurité offertes par les États-Unis et la communauté internationale ne sont, au mieux, pas convaincantes”. Pour mémoire, les USA accordent chaque année plus de 4 milliards de dollars à Israël au titre de l’aide militaire (à laquelle s’ajoutent d’autres aides) et lui garantissent l’accès aux technologies militaires les plus récentes – NDLR
5. Terme générique visant tantôt les incitations, parfois réelles mais le plus souvent fantasmées, à la résistance face à l’occupant, tantôt les incitations à l’antisémitisme, presque toujours inventées de toutes pièces ou construites à partir des fantasmes sionistes. – NDLR
6. Le fait que les représentants d’une population vivant sous une occupation militaire brutale et subissant la répression de l’occupant en permanence ne se montre, le cas échéant, pas extrêmement amicaux envers la puissance occupante est donc explicitement considéré comme agissements criminels. Les Palestiniens sont le seul peuple occupé de l’histoire à qui la “communauté internationale” intime l’ordre de se montrer amical envers son occupant et de n’user à son encontre d’aucune forme de violence, même verbale, sous peine d’être taxé de la pire variété de racisme qui soit. – NDLR
7. Il s’agit là d’une nouvelle résurgence du vieux leitmotiv israélien de la reprise de négociations “sans conditions préalables”, ce qui en clair signifie sans faire aucune référence au droit international et en particulier aux résolutions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies qui exigent la restitution par Israël des territoires occupés depuis 1967. Il s’agirait donc de négociations aux conditions qui conviennent le mieux à Israël, dans lesquelles le droit du plus fort, militairement parlant, est le seul qui s’impose – NDLR