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Pourquoi Israël craint le boycott

Ronnie Barkan (à gauche) participe à une action de protestation contre le mur d'Israël en Cisjordanie. (Anne Paq / ActiveStills)

Ronnie Barkan (à gauche) participe à une action de protestation contre le mur d’Israël en Cisjordanie.
(Anne Paq / ActiveStills)

Jérusalem – Si les tentatives du secrétaire d’État américain John Kerry de relancer les pourparlers entre Israël et l’Autorité palestinienne échouent à cause de l’établissement ininterrompu de colonies illégales par Israël, le gouvernement israélien va vraisemblablement devoir affronter un boycott international de plus en plus important , a mis en garde M. Kerry en août dernier.

Ces derniers jours, Israël semble aussi effrayé par la croissance « exponentielle » du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) dirigé par les Palestiniens qu’il ne l’est par l’influence croissante de l’Iran dans la région. En juin dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a effectivement déclaré que les BDS constituaient une menace stratégique. Les qualifiant de mouvement de « délégitimation », il a confié la responsabilité générale du combat contre les BDS à son ministre des Affaires stratégiques. Mais les BDS ne posent pas une menace existentielle pour Israël ; ils posent par contre un sérieux défi au système israélien d’oppression du peuple palestinien, cause principale de son isolement croissant à l’échelle mondiale.

La perception par le gouvernement israélien des BDS comme une menace révèle son anxiété accrue face à la récente diffusion du mouvement au sein des courants dominants. Elle reflète également l’échec de la campagne « Brand Israël » – pourtant richement sponsorisée – du  ministère des Affaires étrangères, qui ramène les BDS à un problème d’image de marque et utilise la culture comme un outil de propagande en déléguant dans le monde entier d’éminentes personnalités israéliennes censées montrer la facette la plus agréable d’Israël.

Lancés en 2005 par les plus importantes fédérations syndicales et organisations de la société palestinienne, les BDS réclament que soit mis fin à l’occupation israélienne de 1967, via la reconnaissance des droits fondamentaux à l’égalité complète pour les citoyens arabo-palestiniens d’Israël  et via le droit des réfugiés palestiniens à rentrer chez eux et recouvrer les terres dont on les avait dépossédés avant de les en chasser manu militari en 1948.

Pourquoi Israël, une puissance nucléaire à l’économie forte, devrait-il se sentir si vulnérable face à un mouvement non violent des droits de l’homme ?

Israël nourrit de profondes appréhensions à propos du nombre croissant de Juifs américains qui s’opposent de vive voix à sa politique – et particulièrement les Juifs qui rallient ou qui dirigent les campagnes BDS. Il perçoit également comme une grave menace le désaccord croissant d’éminentes personnalités juives qui rejettent sa tendance à vouloir parler en leur nom, qui défient sa prétention d’être la « patrie nationale » de tous les Juifs, ou qui attisent le conflit inhérent entre son propre profilage ethno-religieux et ses prétentions à la démocratie. Ce que I. F. Stone écrivait prophétiquement sur Israël, en 1967 (Israël « provoque une sorte de schizophrénie morale au sein de la communauté juive mondiale » en raison de son idéal « racial prônant l’exclusion »), n’a plus rien aujourd’hui d’exagéré.

Israël est également menacé par l’efficacité des stratégies non violentes utilisées par le mouvement BDS, y compris sa composante israélienne, et par l’impact négatif que ces stratégies ont eu sur l’image d’Israël aux yeux de l’opinion publique mondiale. Comme le disait un chef militaire israélien dans le contexte de la répression de la résistance populaire palestinienne à l’occupation : « Nous ne nous en tirons pas très bien avec Gandhi. »

Le fait qu’en décembre, l’Association des Études américaines a voté à une grande majorité l’application d’un boycott académique d’Israël, entre autres choses, et que nombre de conseils estudiantins universitaires ont voté en faveur du désinvestissement, prouve que ces BDS n’ont plus rien d’un tabou, aux États-Unis.

L’impact économique du mouvement devient très apparent lui aussi. La décision récente du fonds de pension hollandais PGGM (200 milliards de dollars) de désinvestir dans les cinq principales banques israéliennes en raison de leur implication dans les territoires palestiniens occupés, a provoqué des ondes de choc au sein de l’establishment israélien.

Afin de minimiser le danger « existentiel » posé par les BDS, Israël et ses groupes de pression recourent à la calomnie de l’antisémitisme, en dépit de la position constante, sans équivoque, du mouvement contre toutes formes de racisme, y compris l’antisémitisme. Cette allégation sans fondement vise à intimider et faire taire ceux qui critiquent Israël et à faire l’amalgame entre de telles critiques et le racisme contre les Juifs.

Prétendre que boycotter Israël est intrinsèquement antisémite n’est pas seulement un mensonge, mais cela présume également qu’Israël et « les Juifs » sont une seule et même chose. C’est aussi absurde et sectaire que de prétendre qu’un boycott à l’égard d’un État autoproclamé islamique comme l’Arabie saoudite, disons, en raison de son effroyable palmarès sur le plan des droits de l’homme, serait nécessairement islamophobe.

L’appel du mouvement BDS en faveur de l’égalité complète des citoyens palestiniens d’Israël sur le plan de la loi et de la politique est particulièrement embarrassant pour Israël du fait qu’il soulève des questions à propos de sa propre définition en tant qu’État exclusivement juif. Israël considère tout défi à l’égard de ce que même le Département d’État a critiqué comme système de « discrimination institutionnelle, juridique et sociétale » à l’égard de ses citoyens palestiniens, comme une « menace existentielle », en partie à cause de l’image d’apartheid que ce défi évoque.

Qui plus est, récemment, la Cour suprême a rejeté une tentative des libéraux israéliens d’avoir leur nationalité ou ethnicité simplement enregistrée comme « israéliens » dans le registre national de la population (qui définit des catégories telles que « Juif », « Arabe », « Druse », etc.). Le tribunal a estimé qu’agir en ce sens constituerait une grave menace pour l’identité fondatrice d’Israël en tant qu’État juif destiné aux personnes juives.

Israël reste le seul pays sur terre à ne pas reconnaître sa propre nationalité, en ce sens que, théoriquement, il n’accorderait pas l’égalité des droits à tous ses ressortissants mettant en danger son identité « ethnocratique ». Prétendre que les BDS, un mouvement non violent bien appuyé sur les principes universels des droits de l’homme, visent à « détruire » Israël, doit être perçu dans ce contexte.

La justice et l’égalité des droits pour tous détruiraient-elles réellement Israël ? L’égalité a-t-elle également détruit le Sud américain ? Ou l’Afrique du Sud ? Elle a certainement détruit l’ordre racial et discriminatoire qui avait prévalu dans ces deux endroits, mais elle  n’a pas détruit les citoyens du pays.

De même, seul l’ordre inique d’Israël est menacé par les BDS.


Publié le 31 janvier 2014 par The New York Times.
Traduction : JM Flémal
O-barghoutiOmar Barghouti est militant Palestinien indépendant des droits de l’homme et membre fondateur du mouvement de BDS. Il est l’auteur de « Boycott, désinvestissement, sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine »

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