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Pourquoi Israël a occulté l’histoire de la survie de Nazareth en 1948

Jonathan Cook

Une histoire peu souvent mentionnée de la guerre de 1948 – qui vit la création d’Israël – a trait à la survie de Nazareth. C’est la seule ville palestinienne dans ce qui constitue aujourd’hui Israël à n’avoir pas subi d’épuration ethnique au cours des combats qui durèrent toute une année. D’autres villes, comme Jaffa, Lydd, Ramleh, Haïfa et Acre, ont aujourd’hui des populations palestiniennes restreintes, qui vivent généralement dans des conditions semblables à celles d’un ghetto, dans ce qui est devenu des villes juives. D’autres encore, comme Tibériade et Safad, n’hébergent plus un seul Palestinien.

Nazareth ne fut pas seulement une anomalie, ce fut une erreur. Elle était censée être nettoyée de sa population palestinienne, tout comme d’autres villes palestiniennes aujourd’hui en Israël. Au grand regret d’Israël, elle est devenue une capitale non officielle pour les 1,6 million de citoyens palestiniens d’Israël, soit un cinquième de la population du pays.

La raison de la survie des Palestiniens de Nazareth réside dans les actions d’un seul homme. Ben Dunkelman, un Juif canadien qui commandait la Septième Brigade blindée de l’armée israélienne, désobéit aux ordres de chasser les résidents de Nazareth.

Un soldat israélien dans les rues de Nazareth, en Palestine, le 17 juillet 1948 (Photo AP)

Le rôle de Dunkelman a largement été occulté dans la narration de cette histoire – et pour une bonne raison. Israël préférerait que les observateurs retiennent une hypothèse infondée, à savoir que si la Nazareth « chrétienne » a survécu, au contraire de nombreuses autres villes palestiniennes, c’est parce que ses dirigeants étaient moins militants ou parce qu’ils avaient préféré se rendre. L’histoire de Dunkelman prouve que ce ne fut pas du tout le cas.

Le fait qu’un important journal canadien, le Toronto Star, ait examiné à nouveau le rôle de Dunkelman à Nazareth est donc un développement bienvenu, même si son journaliste, Mitch Potter, a contribué à sa façon à la construction d’un mythe autour de Dunkelman dans un article intitulé « L’homme de Toronto qui a sauvé Nazareth ».

Des mémoires expurgés

Il vaut la peine de se rappeler, quand on se penche sur les attaques qu’ont subies les villes palestiniennes en 1948, à quel point ces questions étaient sensibles pour Israël. Aussi bien Dunkelman qu’un autre commandant, Yitzhak Rabin, qui allait devenir Premier ministre plus tard, ont écrit leurs mémoires, dans lesquels figuraient leurs expériences de la guerre de 1948.

Sous la pression des autorités militaires israéliennes, tous deux ont supprimé de leurs comptes rendus les passages qu’ils avaient écrits sur les attaques menées contre les villes palestiniennes sous leur propre responsabilité. C’était parce que ces comptes rendus étaient la preuve, longtemps rejetée par Israël et ses partisans, que les dirigeants israéliens avaient bien eu l’intention, en 1948, de procéder à l’épuration ethnique de la majeure partie de la population palestinienne.

Quelque 750.000 Palestiniens – sur les 900.000 vivant à l’intérieur de ce qui allait devenir le nouvel État juif – furent forcés de s’en aller tout en se voyant refuser le droit au retour. En fait, le taux d’expulsion fut bien plus élevé que le chiffre connu de 80%. Sous les pressions du Vatican, Israël permit à de nombreux réfugiés chrétiens de revenir; en 1949, il procéda avec la Jordanie à un échange de terres qui ramena plus de 30.000 Palestiniens dans le nouvel État ; et de nombreux réfugiés palestiniens parvinrent également à s’infiltrer et à regagner des communautés survivantes comme celle de Nazareth, puis à se fondre dans la population locale en préparation d’un retour espéré dans leurs villages.

Rabin dirigea les assauts contre les villes palestiniennes de Lydd et de Ramleh, près de Tel-Aviv, qui sont devenues aujourd’hui les villes à majorité juive de Lod et de Ramla. Selon la partie manquante de son autobiographie, publiée plus tard dans le New York Times, Rabin demanda à David Ben Gourion, le premier Premier ministre d’Israël, ce qu’il fallait faire des 50.000 habitants de Lydd et de Ramleh. Rabin raconta : « Ben Gourion agita la main dans un geste disant : ‘Chassez les !’ » C’est exactement ce que fit Rabin, après un terrible massacre de centaines d’habitants qui s’étaient réfugiés dans une mosquée locale.

Ben Gourion, comme l’a fait remarquer l’historien israélien Ilan Pappé, qui traita de cette époque dans son ouvrage, Le nettoyage ethnique de la Palestine, prit garde à ne pas laisser de trace écrite prouvant qu’il avait commandé l’expulsion des Palestiniens. En lieu et place, Israël allait promouvoir le mythe selon lequel c’étaient les dirigeants arabes voisins qui avaient donné l’ordre de s’enfuir à la population palestinienne.

Relevé de son commandement

Nous ignorons si Dunkelman eut une rencontre similaire avec Ben Gourion. Ce que nous savons, et le compte rendu du Star le confirme, c’est qu’il fut notifié clairement à Dunkelman qu’il était censé expulser les habitants de Nazareth. Dunkelman désobéit et permit à la ville de se rendre. Le lendemain, il était relevé de son commandement à Nazareth.

51p6q5yBqL._SX297_BO1204203200_Le Star parle d’une page faisant allusion à l’attaque contre Nazareth et expurgée des mémoires de Dunkelman, en 1976, Dual Allegiance (Double allégeance). Nous le savons, parce que son « nègre » littéraire, le futur journaliste israélien Peretz Kidron, tenta d’intéresser le New York Times à l’histoire de Dunkelman, en guise de contrepartie à celle de Rabin. Le Times publia le récit de Rabin, mais ignora celui de Dunkelman.

Il vaut la peine de noter que Dunkelman garda si secret le compte rendu de son rôle dans l’attaque contre Nazareth que, selon leurs dires dans le Star, ni son fils ni son éditeur chez Macmillan n’étaient au courant des faits.

Dunkelman écrit qu’il avait été « choqué et horrifié » par l’ordre de dépeupler Nazareth. Il dit à son supérieur, Haim Laskov : « Je ne ferais rien de ce genre. » Il exigea que son remplaçant donne « sa parole d’honneur » que les habitants seraient autorisés à rester, et conclut : « Il semble que ma désobéissance ait eu quelque effet (…) Elle semble avoir donné au haut commandement le temps de revenir sur sa décision, ce qui l’amena à conclure que ce serait en effet une erreur de procéder à l’expulsion. On ne parla plus jamais du plan d’évacuation et les citoyens arabes de la ville y ont toujours vécu depuis. »

« Avaler » Nazareth

En fait, nous savons en quoi consista ce changement de décision. Privé d’un prétexte pour justifier les expulsions de Nazareth dans la supposée « chaleur des combats », Ben Gourion s’amena avec un plan B (ou peut-être était-ce un plan E, puisque le nettoyage ethnique fut inspiré par le plan Dalet, la lettre D en hébreu).

Dans le sillage de la guerre de 1948, au cours d’une période de près de vingt ans de gouvernement militaire imposé à la nouvelle minorité palestinienne d‘Israël, Ben Gourion décida de créer Nazareth Ilit (Nazareth Ville Haute) presque au sommet de la ville. Ce fut le fleuron de sa campagne de « judaïsation de la Galilée ». Ben Gourion était atterré par le fait non seulement que Nazareth avait survécu, mais aussi que la population de la ville avait doublé en raison des milliers de réfugiés des villages avoisinants qui y avaient cherché asile.

Selon les archives nationales israéliennes, Michael Michael, le gouverneur militaire de Nazareth à l’époque, déclara que le but de Nazareth Ilit était d’« absorber complètement » la ville. En bref, Israël espérait rétroactivement détruire Nazareth en tant que ville palestinienne pour en faire une autre Lydd. La ville israélienne de Nazareth Ilit allait devenir la ville principale et Nazareth serait son propre ghetto dans l’ombre. En dépit des ardents efforts d’Israël, ce fut un cuisant échec, entre autres pour une raison, et non des moindres : il fut particulièrement malaisé de décider des Juifs à venir vivre dans le voisinage immédiat d’une importante population palestinienne.

Pourquoi importait-il tellement aux dirigeants israéliens de détruire Nazareth ? Parce qu’ils craignaient qu’une ville palestinienne – avec ses intellectuels, ses activistes politiques et son système d’enseignement avancé sous contrôle d’institutions chrétiennes internationales – n’allât encourager l’émergence d’une résistance efficace qui serait en mesure de construire une opposition à un État privilégiant les Juifs. Une telle capitale politique et culturelle aurait pu suggérer au monde extérieur la même chose exactement que ce que faisait Israël en judaïsant des endroits à fortes concentrations palestiniennes comme la Galilée.

Tirs de barrage au mortier

Le compte rendu idéaliste du Toronto Star sur Dunkelman comprend l’observation suivante : « Il ne gagna pas de médaille pour son refus de molester des civils [à Nazareth], ni le moindre crédit de la part de ses supérieurs israéliens. » Il est décrit comme un homme qui était très à cheval sur les règles de la guerre et qui évita de blesser des civils partout où ce fut possible dans toute une série d’attaques qui virent « très peu de sang fut versé ».

Mais, en fait, comme le fait remarquer le Star incidemment, le principal talent militaire de Dunkelman consista en l’usage novateur des « tirs de barrages concentrés à l’aide de mortiers », un savoir-faire qu’il avait appris au cours de la seconde guerre mondiale. En d’autres termes, il était un expert du tir nourri d’obus, sans précision, sur des zones peuplées, tuant et blessant inévitablement des civils.

Deux Canadiens ont publié des posts dans lesquels ils se montraient très critiques envers le compte rendu du Star.

Peter Larson, secrétaire du Comité de l’Éducation nationale du Canada sur Israël et la Palestine, fait remarquer que l’opération de juillet 1948 dirigée par Dunkelman faisait partie d’une attaque contre les communautés qui, comme Nazareth, étaient censées à coup sûr faire partie intégrante d’un État arabe, et ce, dans les termes du Plan de partition des Nations unies établi neuf mois plus tôt.

Comme l’écrit Larson, « Nazareth fut intégré de force au nouvel État d’Israël, contrairement à ce que prévoyait le plan de l’ONU et en dépit des aspirations de ses habitants ».

Protection des chrétiens

Il existe dans les archives des preuves qui suggèrent que Dunkelman estimait que les Palestiniens chrétiens avaient besoin de protection, un point de vue qu’il n’étendait toutefois pas à tous les Palestiniens.

L’historien israélien Benny Morris fait état d’un câble de Dunkelman à l’époque où ses hommes progressaient en Galilée, en novembre 1948 : « Je proteste contre l’expulsion des chrétiens du village de Rama et de ses environs. À Rama, nous avons vu des chrétiens dans les champs ; ils étaient assoiffés et on les avait dépouillés. D’autres brigades ont chassé des chrétiens des villages qui n’avaient pas résisté et qui s’étaient rendus à nos troupes. Je suggère que vous sortiez un ordre de renvoi des chrétiens dans leurs villages. »

Morris mentionne le fait que, sous l’influence de Dunkelman, entre autres, les directives de l’armée israélienne concernant l’expulsion des Palestiniens chrétiens furent modifiées avec le temps.

Au contraire de sa décision de protéger Nazareth et les chrétiens, Dunkelman et ses hommes furent impitoyables quand ils chassèrent les Palestiniens des cinq cents et quelques communautés palestiniennes rayées de la carte par Israël en 1948 et après.

Crimes de guerre

À Saffuriya, un gros village musulman à quelques kilomètres de Nazareth et qui avait été attaqué par la Septième Brigade la veille, des bombes barils avaient été larguées sur le village au moment où les villageois étaient chez eux pour la rupture du jeûne du Ramadan de cette journée-là. Tous les habitants de Saffuriya furent chassés et leurs maisons détruites. Aujourd’hui, c’est une communauté agricole exclusivement juive appelée Tzipori.

Il ne fait aucun doute que Dunkelman ait directement participé à l’expulsion massive de dizaines de milliers de civils palestiniens de leurs foyers – un crime de guerre au regard des lois qui venaient d’apparaître dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale. Il admit également dans ses mémoires qu’il avait permis à ses hommes de piller les biens des Palestiniens, ce qui constitue un autre crime de guerre.

Mais, bien qu’il n’en parle pas dans Dual Allegiance, Dunkelman a également été impliqué dans certains des massacres notoires de Palestiniens commis par les Israéliens en cette année 1948.

Dans le pire cas, qui se passa dans le village de Safsaf, au nord de Safad, fait remarquer le journaliste canadien Dan Freeman-Moloy, Dunkelman assumait la responsabilité du commandement quand il dirigea l’opération Hiram, fin octobre 1948. Le comportement de ses hommes à Safsaf et ailleurs est clairement explicité par des documents des archives militaires israéliennes retrouvés par Morris pour son ouvrage The Birth of the Palestinian Refugee Problem (L’origine du problème des réfugiés palestiniens).

Puisant dans un briefing déclassifié de novembre 1948 et rédigé par Israel Galili, le numéro deux de Ben Gourion au ministère de la Défense, Morris écrit ce qui suit sur les actions des hommes de Dunkelman :

« À Saliha, il apparaît que les troupes ont fait sauter une maison, peut-être la mosquée du village, tuant entre 60 et 94 personnes qui s’y étaient massées. À Safsaf, les groupes ont abattu puis jeté dans un puits entre 50 et 70 villageois et PG [prisonniers de guerre]. À Jish, les troupes ont apparemment exécuté une dizaine de PG marocains (qui avaient servi dans l’armée syrienne) ainsi qu’un certain nombre de civils, y compris, apparemment, quatre chrétiens maronites, et une femme avec son bébé. »

Morris de conclure : « Ces atrocités, commises surtout contre les musulmans, ont sans aucun doute précipité la fuite des communautés sur la voie de la progression des FDI. (…) Ce qui s’est passé à Safsaf et à Jish est sans aucun doute parvenu aux oreilles des villageois de Ras al Ahmar, de ‘Alma, de Deishum et d’al Malikiya plusieurs heures avant l’arrivée des colonnes de la Septième Brigade. Ces villages, à l’exception de ‘Alma, semblaient avoir été complètement ou partiellement abandonnés déjà à l’arrivée des FDI. »

Dunkelman peut sans aucun doute être crédité de la survie de Nazareth. Mais il manque toujours un compte rendu complet et historiquement approprié des crimes de guerre commis non seulement par Dunkelman mais par ceux qui le commandaient.


Publié le 12 janvier 2016 sur Mondoweiss
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal

jonathan cookJonathan Cook vit à Nazareth et est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme.
Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).
Son site web personnel est : www.jonathan-cook.net.

Vous trouverez d’autres articles de (ou parlant de lui) traduits en français sur ce site.