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Pourquoi disent-ils que je suis sale, puisque je prends des douches ?

Que répondez-vous à un gosse qui rentre de l’école et qui vous dit cela ? Quand des enfants israéliens traitent les Palestiniens de « Aravi meluchlach » (sale Arabe) et que votre gosse vous demande : « Pourquoi disent-ils que je suis sale, puisque je prends des douches ? » Il y a quelques jours, Samira, une amie palestinienne, citoyenne d’Israël, qui envoie ses enfants à l’école avec des enfants juifs, m’a raconté comment son fils était rentré à la maison et lui avait dit cela. Elle a remarqué que j’étais déconcerté et elle m’a regardé droit dans les yeux : « Pourquoi donc cela te choque-t-il ? Cela nous arrive tous les jours ! »

Je n’étais pas choqué, j’étais déconcerté, pris de court. Ou peut-être étais-je choqué, bien que je n’aie pas été surpris, si je peux me faire comprendre.  

« Que pouvons-nous faire ? Nous disons à nos enfants que tous les Juifs ne sont pas racistes, qu’il y a de bons Juifs aussi. » Difficile à admettre, quand on est arabe en Israël.

Les enfants de Samira parlent hébreu, à l’instar de nombreux enfants palestiniens qui ont une carte d’identité israélienne, et ils le parlent sans accent. Ils n’ont pas l’air différent des autres enfants juifs et il n’y a aucune raison pour qu’un autre gosse pense qu’ils sont différents. À moins que quelqu’un à la maison le leur ait dit d’abord.

Aboudi a dix ans, il est le fils d’un autre ami qui lui aussi est citoyen palestinien d’Israël. Lui et moi étions assis l’un à côté de l’autre avant d’aller dîner et nous parlions de toutes sortes de choses. Il m’expliquait avec force détails la différence entre les éléphants d’Afrique et les éléphants d’Asie. J’ai des photos sur mon GSM d’un éléphant d’Afrique que j’avais vu quand j’étais en safari en Afrique du Sud – une vue effrayante, de tout près. Au bout d’un moment, Aboudi se penche tout près de moi et me dit : « J’ai une question. »

« Vas-y, pose-la. »

« De quelle religion es-tu ? »

« Juive. »

« J’ai une question », répète Aboudi.

« Pose-la », lui dis-je de nouveau.

« Tu es chrétien ou musulman ? »

« Je suis juif. »

Aboudi se le répète deux ou trois fois. Puis il se penche à nouveau vers moi pour dire :

« Mais tu es arabe et tu es donc chrétien ou musulman. »

J’ai pris la chose comme un grand compliment. Il pensait que j’étais un Arabe palestinien et j’ai cru que c’était parce que mon arabe était assez bon pour que je puisse passer pour un Arabe, mais ce n’était pas ça.

Sa mère écoutait la conversation. « Il n’a jamais vu de Juif auparavant parmi nous – assis à l’aise, comme maintenant, et bavardant en arabe. Tout ce qu’il voit des Juifs, c’est ce que nous voyons d’habitude : le racisme, la discrimination, la police et tout le reste. »

Aboudi est un petit Palestinien à la citoyenneté israélienne ; dans toute sa famille, ils sont des citoyens israéliens, ceux que les Israéliens aiment appeler « les Arabes d’Israël ». Telle est l’expérience des Palestiniens à l’intérieur d’Israël. Telle est l’expérience des Arabes dont Israël prétend qu’ils sont des citoyens vivant « en compagnie » des Juifs, ils appellent cela la « coexistence ». Qui, selon leur logique, voudrait coexister dans de telles conditions ? L’oncle d’Aboudi, un autre ami à moi, travaille à Tel-Aviv, à environ une heure de route vers le sud, en prenant l’autoroute. Le problème, c’est qu’il se rend à son travail ou en revient chaque fois aux heures de pointe. La ville palestinienne où il vit ressemble à bien d’autres villes juives de la classe moyenne supérieure dont toutes ont été construites pour les Juifs sur des terres prises aux Palestiniens, ce qui réduit considérablement l’espace dans les villes palestiniennes. Ainsi donc, si le trajet sur l’autoroute est fluide et sans problèmes, celui qui mène à l’autoroute ou en revient doit se faire sur une voie à une seule bande qui n’a plus été entretenue depuis des lustres. Cette partie du trajet demande à l’oncle d’Aboudi entre une heure et une heure et demie dans chaque direction, en raison des encombrements. Mais ce n’est pas le cas dans les villes juives des environs où des routes larges, bien entretenues permettent une circulation fluide et rapide vers l’autoroute. Ainsi, même si ces routes n’ont pas été conçues comme « réservées aux Juifs », comme c’est le cas en Cisjordanie, celles qui sont empruntées par les Palestiniens ne sont jamais entretenues. « Ils nous ont pris tellement de terres pour leurs villes juives et leurs routes juives ; ils ne pourraient donc pas en consacrer un peu pour améliorer nos routes aussi ? »

Dernièrement, un autre aspect du racisme au sein de la société israélienne a été rendu public et, bien que la plupart des gens aient été au courant, la plupart font semblant d’en être choqués : la séparation dans les pavillons de maternité des hôpitaux juifs, entre mères juives et non juives. Une tempête a éclaté en réaction à un rapport révélant que tous les grands hôpitaux en Israël appliquent la séparation des chambres entre mères juives et non juives. Le nom de code, selon un des rapports, est « arabophone ». Si la femme est arabophone, on lui donne une chambre moins confortable. Les chambres confortables sont réservées aux mères juives. « Il y a deux sortes de chambres, des chambres communes à six lits et une salle de bain, ou des chambres plus spacieuses pour deux ou trois femmes. Manifestement, les femmes arabes disposent des chambres les moins confortables. »

Le racisme est une chose, mais la condescendance est peut-être plus difficile encore à surmonter. On présume généralement que les Palestiniennes désireraient se trouver dans une chambre avec des Juives et que ce sont les Juives qui trouvent à redire à la présence des Palestiniennes. Est-il jamais venu à l’esprit de quelqu’un que c’est peut-être le contraire, qui est vrai ? Qu’une femme palestinienne serait horrifiée de partager une chambre d’hôpital avec une femme juive ? Après tout, chaque soldat de l’armée israélienne a été élevé par une mère juive et passer une nuit à côté d’une mère qui élève des enfants capables d’une telle haine et cruauté peut avoir quelque chose de terrifiant.

Hanan Ashrawi est très connu pour avoir dit que les Palestiniens sont le seul peuple occupé sur terre à qui l’on demande de garantir la sécurité de ses occupants. Mais ce n’est qu’une partie du tableau. Les Juifs en Israël demandent d’être reconnus, désirés, aimés et respectés par les Palestiniens et, en même temps, ils se sentent autorisés à tuer, voler et torturer ces mêmes Palestiniens. Aux Palestiniens, il est interdit d’exprimer leur désir de combattre pour récupérer leur pays, de demander à voir leurs proches revenir d’exil ou – Dieu nous en préserve – d’exprimer leur mépris pour les gens qui leur ont pris leur pays.

Les Palestiniens sont également le seul peuple occupé et opprimé sur terre à qui l’on dit qu’ils doivent faire la différence entre les bons parmi ceux qui les occupent et les tuent, et les mauvais. S’ils disent « les Juifs », c’est qu’ils font alors la promotion d’un nouvel holocauste. S’ils disent qu’ils ne veulent pas avoir les Juifs en Palestine, dans ce cas, c’est qu’ils veulent que les Juifs retournent vers les camps de concentration en Allemagne et en Pologne. Les Palestiniens sont censés dire « sionistes » et non « Juifs », même si Israël, qui constitue en même temps l’essence et la cause de l’existence d’un problème palestinien, s’attribue l’appellation d’État « juif ». Pendant ce temps, les petits garçons palestiniens arabes et les petites familles palestiniennes arabes, le visage bien débarbouillé et les cheveux bien peignés, se rendent fièrement à l’école chaque matin.


Publié sur le 8 avril 2016 sur American Herald Tribune
Traduction : Jean-Marie Flémal

Miko Peled à côté de sa sœur Nurit

Miko Peled est un écrivain et activiste israélien vivant aux États-Unis. Il est né et a été élevé à Jérusalem. Son père, décédé, était le général Matti Peled. Amené par une tragédie au sein de sa famille à explorer la Palestine, son peuple et son histoire, il a écrit un livre sur son voyage au cours duquel il a quitté le milieu des Israéliens privilégiés pour découvrir celui des Palestiniens opprimés. Son livre s’intitule « Le fils du général, voyage d’un Israélien en Palestine ». Peled s’exprime au niveau national et international sur la question de la Palestine. Il soutient la création d’un seul État démocratique dans toute la Palestinie et il est également un fervent supporter de BDS.  

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Vous trouvez également ICI une vidéo (4’53) où Miko Peled parle des mythes entourent la création de l’Etat d’Israël.

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