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Pourparlers sur les pourparlers sur les pourparlers de paix : tromperies à tous les étages

Washington a annoncé la reprise “sans conditions préalables” de négociations de paix directes entre Israël et l’Autorité Palestinienne, le 2 septembre. Annonce à tous égards trompeuse.

Tout d’abord parce qu’il s’agit en fait de pourparlers sur les pourparlers sur les pourparlers, et qu’en aucun cas une quelconque paix ne saurait en être l’enjeu à court ou moyen terme.

Deuxièmement, parce qu’il y a bel et bien des conditions préalables, qui sont celles dictées par Israël et par le lobby juif américain, vis-à-vis duquel Obama n’a voulu – en supposant même qu’il en ait été tenté – prendre aucun risque politique alors qu’approchent déjà les élections de la mi-mandat, qui ne se présentent pas formidablement bien pour lui.

Mahmoud Abbas, histoire d’éviter d’apparaître de façon trop évidente pour ce qu’il est, s’accroche pathétiquement à son exigence d’une prolongation du prétendu “gel” des constructions de colonies juives, dont il sait mieux que personne qu’il ne s’agit que d’une farce puisque Jérusalem-Est n’a jamais été concernée et qu’en Cisjordanie grâce aux nombreuses exceptions ces constructions n’ont jamais été aussi actives que pendant la prétendue période de moratoire.

Abbas sait fort bien que jamais, au grand jamais, Netanyahou n’acceptera un véritable coup d’arrêt à la colonisation. Il ne demande donc aux Israéliens que de l’aide à sauver la face autant que faire se peut vis-à-vis de son propre peuple, au sein duquel son crédit – hormis dans une zone très restreinte autour de Ramallah, qui connaît une sorte de petit “miracle économique” qui lui vaut la gratitude d’une minorité qui en profite – est largement sous le niveau de la Mer Morte [1]…

Même cela lui sera refusé, Netanyahou ne concevant la victoire que si elle passe par l’humiliation totale de l’adversaire, c’est-à-dire son annihilation symbolique, équivalant à la négation de l’existence du peuple palestinien qui est in fine le seul véritable crédo des dirigeants israéliens.

Pas question non plus, pour Netanyahou, de reprendre les pourparlers au point où ils en étaient restés après la Conférence d’Annapolis, où Israël était représenté par Ehud Olmert, qu’il méprise sans doute autant que Abbas.

La réouverture des négociations ne se fera donc, si elle a réellement lieu, en aucune manière “sans conditions”, mais bien aux conditions dictées par la droite-extrême et l’extrême-droite israéliennes.

L’éditorialiste de Haaretz en compare les conditions avec celles dans lesquelles avait eu lieu, il y a deux ans, un tournoi de basket-ball à  l’Université de Tel Aviv.  Il opposait des équipes d’étudiants de 14 pays, y compris une équipe palestinienne, venue des territoires occupés.

Ce tournoi aussi, avait lieu lui aussi “sans conditions préalables”, puisque chaque équipe était libre d’aligner ses meilleurs joueurs et avait théoriquement le droit de gagner si elle en était capable.

Mais en ce qui concernait l’équipe palestinienne, cela signifiait en pratique, que le Shin Beth n’avait permis qu’à onze joueurs de l’équipe d’entrer sur le territoire israélien, et que quelques uns des pivots de l’équipe palestinienne avaient été obligés de rester à la maison (en admettant qu’elle n’ai pas été détruite par l’armée d’occupation, mais c’est une autre histoire).

Le tournoi avait donc lieu “sans conditions préalables” à l’israélienne, ce qui signifiait que les services de secrets israéliens faisaient office de sélectionneur de l’équipe palestinienne.

Tout comme pour les négociations qui sont annoncées à partir du 2 septembre à Washington, où une Autorité Palestinienne depuis longtemps privée de la moindre représentativité démocratique s’exprimera au nom du peuple palestinien, comme n’ont pas manqué de le souligner les signataires d’une lettre ouverte à Abbas intitulée : « Ne niez pas nos droits » :

« Nous sommes des Palestiniens de divers courants de pensée et affiliations – savants, intellectuels, artistes, militants, syndicalistes, défenseurs des droits humains et les dirigeants de la société civile, à l’intérieur de la Palestine historique et en exil – qui sont unis dans notre engagement pour la réalisation des droits fondamentaux de tous les Palestiniens, en particulier notre droit inaliénable à l’autodé­termi­nation.

Ce droit universellement reconnu comprend, au minimum, la fin de l’occupation et de la colonisation dans la bande de Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem; la pleine égalité des citoyens palestiniens d’Israël, et le droit au retour des réfugiés palestiniens et de leurs descendants.

Au cours d’une réunion, le 9 juin, avec l’American Israel Public Affaires Committee (AIPAC), vous auriez dit: « Je ne nierais jamais le droit des Juif sur la terre d’Israël », une déclaration que vous avez encore démentie ou retirée. Nous considérons cette annonce, qui adopte un principe central du sionisme, comme une trahison grave des droits collectifs du peuple palestinien. Cela équivaut à une cession du droit des citoyens palestiniens d’Israël à l’égalité dans leur propre patrie, dans laquelle ils ont fermement subsisté malgré le régime d’apartheid qui leur est imposée depuis des décennies. Cela revient à abdiquer également le droit des réfugiés palestiniens à retourner dans leurs foyers.

Aucune institution ou dirigeant palestinien n’a jamais accepté la revendication d’exclusivité d’une souveraineté juive en Palestine, qui est incompatible avec les droits internationalement reconnus du peuple palestinien. Nos droits nous appartiennent en tant que peuple, et il ne vous appartient pas d’en faire ce qu’il vous vous plaît.

En tant que Palestiniens, nous avons de toute urgence besoin d’un leadership légalement et démocrati­quement élu, responsable, qui soit capable et déterminé en faveur de la réalisation de nos droits nationaux et de nos aspirations à vivre dans la liberté, la dignité et à la paix dans notre patrie ancestrale.

Nous demandons à tous les Palestiniens à reprendre immédiatement le processus démocratique que notre peuple a tant lutté pour construire, de sorte que nous puissions désigner des dirigeants dotés d’une vision et une stratégie efficaces pour la réalisation de nos droits en tant que peuple.

Premiers signataires : Saleh Abdel-Jawad, Assoc. Prof. of History, Birzeit University (Ramallah); Abdul-Rahim Al-Shaikh, poet and academic (Jerusalem); Naseer Aruri, Prof. Emeritus, University of Massachusetts (Dartmouth); Mourid Barghouti, poet and author (Ramallah/Cairo); Omar Barghouti, commentator and human rights activist (Jerusalem); Ramzy Baroud, author and editor of the Palestine Chronicle (Seattle); George Bisharat, Prof., UC Hastings College of the Law (San Francisco); Haidar Eid, academic and boycott, divestment and sanctions activist (Gaza); Samera Esmeir, Assist. Prof. of Rhetoric, Univ. of California, Berkeley (Haifa); Wael Hallaq, Prof., Columbia University (New York); Nadia Hijab, author and human rights advocate (Washington, DC); Jamil Hilal, sociologist and author (Ramallah); Islah Jad, Assist. Prof. of Gender & Development, Birzeit Univ. (Ramallah); Hatem Kanaaneh, medical doctor and author (Sakhnin); Ghada Karmi, author and Fellow, Exeter University (Exeter); Nur Masalha, Prof. of Religion and Politics, St. Mary’s Univ. College (London); Joseph Massad, Prof., Columbia University (New York); Jean Said Makdisi, author (Beirut); Saree Makdisi, Prof., University of California at Los Angeles (Los Angeles); Zakaria Muhammad, novelist (Ramallah); Karma Nabulsi, Fellow in Politics, University of Oxford (Oxford); Eyad Sarraj, psychiatrist (Gaza)

Ont également signé : Mohammed Abu Abdu, Pal. Student Campaign for Academic Boycott of Israel (PSCABI) (Gaza); Bashir Abu-Manneh, Prof., Columbia University (New York); Mohsen Abu Ramadan, civil society activist and independent political commentator (Gaza); Salman Abu Sitta, Palestine Land Society (London); Abdefattah Abusrour, President of Palestinian Theatre League, Jerusalem – General Director of Alrowwad Cultural and Theatre Society, (Aida refugee camp, Bethlehem); Majeed Al-Barghouthi, poet and writer (Amman); Musa Al-Hindi, Coord. Comm. member, US Palestinian Community Network (USPCN); Hala Al-Yamani, Assist. Prof., Bethlehem University (Bethlehem); Lubna Arikat, community activist (San Diego); Huwaida Arraf, attorney and human rights activist, New York; Khaled Barakat, writer and activist, Vancouver; Nasser Barghouti, human rights activist (San Diego); Diana Buttu, lawyer (Ramallah); Yasmeen Daher, lecturer at Birzeit University and human rights activist (Jaffa); Seif Da’na, Prof. of Sociology, University of Wisconsin, Parkside (Parkside); Lamis J. Deek, attorney and human rights advocate (New York); Noura Erakat, human rights attorney (Washington, DC); Leila Farsakh, Assoc. Prof., University of Massachusetts (Boston); Jess Ghannam, Prof., University of California, San Francisco (San Francisco); Lubna Hammad, lawyer and human rights activist, Adalah-NY (New York); Rema Hammami, Assoc. Prof. of Anthropology, Birzeit University (Ramallah); Nizar Hasan, filmmaker (Nazareth); Zaha Hassan, civil rights attorney and human rights advocate (Oregon); Kamel Hawwash, Assoc. Prof. in Civil Engineering, University of Birmingham (Birmingham); Monadel Herzallah, US Palestinian Community Network (USPCN), San Francisco; May Jayyusi, Exec. Director of Muwatin, Palestinian Institute for the Study of Democracy (Ramallah); Ray Jureidini, sociologist, Cairo; Jamal Kanj, author, (Nahr el Bared refugee camp); Osamah Khalil, PhD Candidate, University of California, Berkeley (Berkeley); Suleiman Mansour, visual artist (Jerusalem); Dina Matar, academic, SOAS – University of London (London); Moammar Mashni, Co-Founder, Australians for Palestine (Melbourne); Mazen Masri, lawyer and human rights activist (Toronto); Fouad Moughrabi, Prof. and Head of Dept. of Political Science, Univ. of Tennessee (Chattanooga); Rana Nashashibi, activist, Coalition for Jerusalem (Jerusalem); Mary Nazzal-Batayneh, Barrister, Palestine Legal Aid Fund (London); Mahmoud Oriqat, Engineer (San Diego); Mazin Qumsiyeh, Prof. (Bethlehem); Ahmad Sadi, Academic (Galilee); Grace Said, activist (Washington, DC); Dalal Yassine, lawyer and human rights advocate (Beirut); Raja Zaatry, journalist (Haifa); Elia Zureik, Prof. Emeritus of Sociology, Queen’s University (Kingston, Ontario) »

La plus grande crainte exprimée par l’éditorialiste de Haaretz est que, dit-il, les humiliations répétées infligées par Netanyahou à Abbas ne peuvent conduire qu’à une impasse.

Qu’avons-nous à gagner à humilier notre partenaire, sur le chemin de la table des négociations, devant ses mandats ? Si l’approche d’Israël sur chacun des thèmes centraux est que la victoire est tout, il est inutile de réunir autant de personnalités pour un autre sommet inutile. Supposons que nous réussirons, avec l’aide du “Jewish Power” actif autour d’Obama, à tordre le bras de M. Abbas un peu plus et à lui extorquer, par exemple, un accord dans lequel il reconnaît la souveraineté [israélienne] sur le Mont du Temple. Combien d’heures un tel accord durerait-t-il ?

Ce dont nous avons besoin c’est d’encore quelques «victoires» comme l’invitation à l’ouverture de négociations directes, « sans conditions préalables » [lancée par Washington], et nous aurons perdu nos derniers partenaires pour un règlement qui empêcherait Israël de se transformer en un Etat d’apartheid ou enun Etat palestinien (le modèle binational est un cauchemar, de mon point de vue).

Que ferons-nous si Abbas annonce qu’il en a assez de perdre dans des matches soi-disant « amicaux », et qu’il a décidé que le moment est venu de se retirer ? Allons-nous proclamer que nous avons remporté une autre victoire et inviter le chef du Hamas Khaled Meshal et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad à la fête ?

Aux yeux de la grande majorité des Palestiniens – ils l’ont exprimé de la manière la plus démocratique qui soit, du temps où cela correspondait aux lubies momentanées de la “communauté internationale” de leur en laisser l’opportunité –  l’actuelle équipe dirigeante de l’Autorité Palestinienne n’est pas digne de leur confiance.

Du point de vue palestinien, le gouvernement d’Israël a donc déjà réussi aussi à ne plus avoir de véritable partenaire pour la paix (faute notamment de vouloir engager le moindre dialogue avec le Hamas qui y était pourtant disposé), ce qui était sans aucun doute l’objectif poursuivi par une bonne partie des forces politiques au pouvoir (il suffit d’examiner la floraison d’initiatives parlementaires provocatrices à la Knesset, au cours des derniers mois).

Quant à vouloir empêcher Israël de “se transformer en un Etat d’apartheid”, il n’est plus tellement temps d’y penser. Trop tard : c’est fait.

Et ce type de “modèle binational” est évidemment aux antipodes de celui que défendent méritoirement les gens qui, comme Michel Warschawski par exemple, n’ont jamais accordé aucun crédit à la thèse des “deux États” dans la logique des accord d’Oslo (« nous reconnaissons votre existence et vous, Palestiniens, vous reconnaissez notre hégémonie et vous faites confiance à notre générosité pour tous les ce qui concerne les sujets en liitige« ).

Il connaîtra tôt ou tard le sort qu’il a connu ailleurs dans le monde. Mais ce sera long, très long. Et probablement sanglant.

Luc Delval


[1] qui est comme chacun sait à 422 mètres sous le niveau de la Méditerranée

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