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Pas de route de sortie: le statut de second rang d’une ville arabe d’Israël

Umm al-Fahm a des routes qui n’aboutissent nulle part et, voici deux ans, n’avait toujours pas de transports publics.

La ville arabe israélienne d'Umm al-Fahm. Photo par Nitzan Shorer

La ville arabe israélienne d’Umm al-Fahm. Photo par Nitzan Shorer

D’un côté de la ville arabe d’Umm al-Fahm, il y a une route à deux bandes qui s’arrête brusquement – il n’y avait plus d’argent – et, de l’autre côté, la principale sortie, un goulot qui se rétrécit de plus en plus au fur et à mesure qu’il s’approche de la Route 66, l’autoroute qui traverse Wadi Ara.

Une visite de la deuxième ville arabe en Israël, où vivent 53 000 personnes, dans la région de Wadi Ara, dans le nord d’Israël, illustre l’impasse à laquelle sont confrontées de nombreuses villes arabes dans le pays.
L’après-midi où nous étions en visite, la circulation était fluide. Mais ce n’est pas le cas à l’heure de pointe de 5 h 30, sept jours par semaine, lorsque 20 000 conducteurs environ essaient de sortir de la ville.

« Cela prend entre 20 et 45 minutes [pour sortir] », explique Saliman Mahamid, l’ingénieur municipal aux longues années de service. « Chaque résident sait qu’afin d’aller travailler, il doit se débrouiller dans les embarras du trafic et que, douze heures plus tard, il sera de nouvcau bloqué dans son trajet de retour », ajoute-t-il, tout en faisant remarquer que plus de 50 % de la population travaille en dehors de la ville. « Les gens vont travailler un peu partout dans le pays, de sorte qu’ils doivent s’en aller tôt, mais tout le monde se retrouve dans les mêmes bouchons insupportables de la circulation. Il n’y a aucune ville en Israël, et certainement pas de cette taille, où la sortie et l’entrée sont contrôlées par un seul petit feu de circulation. Je présume que, dan sune ville juive de la même taille, ils auraient déjà réglé la question depuis longtemps »,

Il semble bien que Mahamid ait raison : Plus de 10 millions de shekels (2,5 millions de USD) ont été investis récemment dans un autre échangeur pour le deuxième quartier en importance de la ville de Hadara, Givat Olga, où quelque 12 000 résidents étaient aux prises avec un irritant encombrement routier, bien que beaucoup plus petit. Aujourd’hui, ils bénéficient d’une route toute neuve et impressionnante qui relie la ville à l’autoroute côtière (Autoroute2). À Umm al-Fahm, en comparaison, ils attendront – et non pas parce qu’il n’y a pas de plans, puisque cela fait des décennies que ces derniers existent. Ce bouchon routier constitue la parabole et la morale de l’histoire de générations entières de gouvernements israéliens dont les actions sont définies par la discrimination et la stupidité à la Chelm.

Umm al-Fahm. Faites une croix sur les pistes cyclables. (Tess Scheflan)

Umm al-Fahm. Faites une croix sur les pistes cyclables. (Tess Scheflan)

Des problèmes d’image

À Umm al-Fahm, les résidents croient que la ville souffre de discrimination, en partie en raison de son image problématique en tant qu’endroit dangereux pour les Juifs. Wissam Qassem Kahush, un avocat qui est également le maire adjoint et le président du département d’ingénierie, est furieux, à ce propos.

« Aucun Juif n’a jamais subi le moindre tort ici », déclare-t-il, ajoutant que les Juifs déambulent librement dans la ville, « excepté ceux qui sont certains, à cause d’Avigdor Lieberman [le ministre des Affaires étrangères], qu’Umm al-Fahm se trouve en Cisjordanie. [Le chef du Yisrael Beiteinu – Israël notre maison, parti d’extrême droite – a proposé de transférer la ville et ses résidents vers un futur Etat palestinien.] C’est vrai, la Section Nord du Mouvement islamique siège ici et c’est un endroit actif et vivant, où se côtoient des opinion sdiverses, et c’est comme ça que les choses devraient être, puisque c’est une démocratie, non ? », interroge Kahush. « Vous nous voyez par le biais d’une assiette d’houmous, mais nous ne sommes pas de l’houmous, et chaque résident d’Umm al-Fahm n’est pas Raed Salah [le chef de la Section Nord du Mouvement islamique]. Nous sommes des citoyens d’Israël. »

Mais vous ne voulez toujours pas vous intégrer. Nous n’enverriez pas votre fils travailler dans la police, par exemple…
« Il y a confusion au sein de la communauté juive. Nous ne voulons pas nous enrôler dans les forces de sécurité, puisque le point de vue prédominant, c’est qu’il s’agit toujours de la sécurité des Juifs face aux Arabes. La police n’est pas venue ramasser des armes illégales ni résoudre des histoires de meurtre, dans les villes arabes. Nous ne la voyons [la police] uniquement quand elle vient nous molester. Mais il y a des Arabes qui travaillent à Magen David Adom, à Umm al-Fahm, et il y a des Arabes qui travaillent en tant que sapeurs-pompiers aussi. Nous voulons intégrer les organisations civiles et les emplois gouvernementaux. Dire que nous avons un problème pour coopérer avec les institutions de l’Etat est inexact, et c’est même insultant », explique Kahush.

La première ligne de bus ne date que d’il y a deux ans

La visite à Umm al-Fahm soulève des questions qui ne se sont plus posées depuis très longtemps au sein des communautés juives. Par exemple, peu de gens savent que la première ligne publique d’autobus à l’intérieur de la ville n’a été ouverte que voici deux ans. « Dans d’autres villes, on parle de pistes cyclables. Moi, ce que je demande, ce sont des autobus locaux », explique Kahush.

La raison du manque de transports publics dans les villes arabes semble absurde, mais il s’agit d’un obstacle réel. Afin d’aménager un endroit où les bus peuvent circuler dans les vieux quartiers, il convient d’élargir certaines rues étroites ou d’abattre des maisons. Ils savent comment s’y prendre, à Umm al-Fahm, dit l’ingénieur municipal, mais ils ont besoin d’un budget, pour cela.
À la fin de l’an dernier, le ministère des Finances annonçait que le gouvernement allait libérer 660 millions de shekels pour traiter ce genre de problèmes auxquels le secteur arabe est confronté, y compris dans les transports publics.

Cela semble prometteur mais, en fait, ce n’est qu’une goutte dans un seau d’eau. « Ils donnent 20 millions de shekels pour l’infrastructure des transports publics dans toutes les villes, et nous en recevrons quatre alors qu’après des années de laisser-aller, c’est de 70 ou 80 millions de shekels que nous avons besoin », explique Mahamid. « Les communautés de notre importance [dans le reste du pays] reçoivent 40 ou 50 millions de  shekels pour ces travaux, et c’est donc une bonne chose que le trésor prépare un nouveau plan, mais il faut qu’il y ait un budget réaliste. Je ne veux pas de discrimination dans l’autre sens, pas du tout. Je veux des critères [pour l’attribution des fonds]. »

La soumission des plans présente un autre obstacle pour bien des villes arabes. Quand les ministères du gouvernement demandent des propositions pour un projet spécifique, par exemple, la mise en place de garderies, les municipalités riches sortent des plans déjà tout préparés et elles ont l’argent pour payer des firmes extérieures qui rédigeront les demandes de budget. Les départements des travaux publics des villes arabes sont très modestes et ne disposent pas de fonds pour louer les services de firmes extérieures. Alors que le gouvernement estime qu’il s’agit d’un processus égalitaire des opportunités, il en résulte toutefois une discrimination. « Ils présentent leurs plans bien plus rapidement que nous ne le faisons et leurs plans sont mieux conçus », explique  Mahamid. « Le fait est que 31 municipalités arabes ont présenté des plans pour un projet de financement de garderies et que 31 ne répondaient pas aux critères », ajoute-t-il.

Le problème des garderies est douloureux et il complique la tâche des femmes qui doivent aller travailler à l’extérieur. Umm al-Fahm manque de place pour 500 enfants dans ses garderies et ses écoles gardiennes, aujourd’hui, même si quelque 110 centres de ce genre fonctionnent déjà.

Quand elles en arrivent à devoir construire du neuf, bien des municipalités arabes se retrouvent dans une situation sans issue.

« Afin de consacrer des terrains à des fins publiques (…) la Ville doit établir et soumettre un plan », explique Mahamid. « Souvent la Ville n’a pas l’argent pour financer ce plan et, même après que le plan a été soumis, il y a des problèmes pour obtenir les autorisations. Parfois, tout est prêt, mais l’approbation émanant de l’architecte, au nom du ministère de l’Économie fait défaut, puisqu’il n’y en a pas. Alors que le ministère de l’Enseignement dispose d’un mécanisme pour traiter du planning, au ministère de l’Économie, il n’y en a pas. Le gouvernement veut bien libérer de l’argent, mais il ne crée par le mécanisme bureaucratique qui fera avancer les choses facilement. Et, sans ce mécanisme, cela ne marchera tout simplement pas. »

Dans ce cas, que peut-on faire ?
« Nous sommes parvenus à louer des bâtiments, mais les conditions physiques ne sont pas toujours bonnes et le loyer est pour nous, déclare Kahush. « En fait, c’est nous, les municipalités arabes pauvres, qui devons payer le loyer des bâtiments des écoles gardiennes et autres écoles, alors que les municipalités juives n’y sont pas tenues. Des institutions non marchandes locales s’occupent de cinq écoles gardiennes subventionnées par le ministère de l’Économie, mais cela ne suffit pas. L’enregistrement débute en février et se termine dans deux jours et la situation ici est relativement bonne, comparée à celle dans d’autres communautés. Le gouvernement n’imaginait pas dans le passé que la communauté arabe avait besoin de garderies. »

Avez-vous constaté un changement dans l’attitude du gouvernement ces dernières années ?
Mahamid. « À la fin des années 1980, quand j’entrais dans les bureaux gouvernementaux, on me demandait : ‘Êtes-vous druze ?’ Si je répondais non, il disaient qu’il n’y avait pas de budget. Aujourd’hui, la situation s’est un peu améliorée, mais le manque de confiance existe toujours. Dans le temps, ils ne donnaient rien, aujourd’hui, ils donnent déjà, mais la distribution est mal faite. La bonne volonté est importante, mais elle ne suffit pas. »

L’immobilier dans le secteur arabe constitue aussi un obstacle majeur au développement. Umm al-Fahm souffre d’une pénurie d’environ 2 000 unités de logement, à ce jour. La ville planifie actuellement un nouveau quartier à logements abordables.
Pas d’industrie, pas d’emplois, pas de taxes

Puis il y a le chômage. Le taux de chômage à Umm al-Fahm, et dans le Wadi Ara en général, tourne autour de 12 ou 13 %. Les résidents locaux se rendent chaque jour à Tel-Aviv pour travailler, ou vers le nord et le sud. Au début des années 1990, on a entamé la planification d’une petite zone industrielle, qui sera enfin inaugurée cette année. Deux zones industrielles supplémentaires, censées être aménagées en coopération avec deux conseils régionaux voisins, sont toujours à l’état de projet actuellement. Vu la situation, il est impossible d’amener ici de nouvelles usines afin d’occuper de la main-d’œuvre locale.

Cette situation a un impact sur les caisses de la ville, qui souffrent d’une pénurie grave de rentrées de taxes sur la propriété. À Umm al-Fahm, 81 % des taxes locales proviennent des ménages (auxquels la législation accorde maintes réductions) et non des firmes commerciales. La situation dans les villes juives est presque à l’opposé, avec quelque 50 ou 60 % de rentrées de taxes émanant des commerces, de l’industrue, des installation infrastructurelles, des bâtiments publics et autres, ce qui fortifie encore la situation déjà meilleure de ces villes.


 

Publié le 26 avril 2015 sur Haaretz. Traduction : JM Flémal

 

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