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Au nom de Netanyahou, «pardon Führer de vous avoir calomnié»

Les commentaires ravageurs ont continué à pleuvoir sur Benjamin Netanyahou à la suite de ses déclarations devant le congrès sioniste mondial, visant à faire endosser par Haj Amin al-Husseini, à l’époque le Grand Mufti de Jérusalem, la responsabilité première de la destruction des Juifs d’Europe par les nazis.

MISE A JOUR :
Les propos de B. Netanyahou ont quand même recueilli une approbation sans réserve… de la part d’un site web nazi, férocement antisémite, le « Daily Stormer » [1]. Ce site s’en prend violemment et en termes orduriers à Angela Merkel pour avoir proclamé (voir ci-dessous) la responsabilité allemande dans les faits imputés par Netanyahou au Grand Mufti Husseini, etr à l’inverse affirme : « Bibi is Correct, Of Course. His statement is completely factual. Hitler never had any plan to exterminate Jews. He lobbied continually before and during the war to have them shipped out peacefully, giving them fair payment for their properties and so on. » [2]

La plupart des commentaires lui reprochent de sacrifier tout souci de vérité historique à des fins politiciennes à courte vue, et de minimiser de ce fait la responsabilité des nazis et d’Hitler en particulier.

La palme de l’humour revient sans doute à  Norman Finkelstein, l’auteur de « L’industrie de l’Holocauste » [3], qui sur Twitter a annoncé que la chancelière allemande Merkel, furieuse, réclame le remboursement de 150 milliards de dollars US payés par l’Allemagne à Israël (dont la proclamation d’indépendance date de 1948) en compensation des persécutions contre les Juifs par le régime nazi.

Finkelstein_Merkel

Mais c’est sans rire que le porte-parole de la chancelière allemande a déclaré : «Je ne vois aucune raison de changer de quelque manière que ce soit notre vision de l’Histoire. Nous savons que la responsabilité allemande pour ce crime contre l’humanité est entière. C’est ce qu’on enseigne dans les écoles en Allemagne, et il y a à cela une bonne raison : il ne faut jamais qu’on l’oublie».

Un peu d’ironie encore, dans Haaretz, avec un article de Odeh Bisharat, qui présente les excuses des Juifs à Adolf Hitler…Hitler__

«Donc, nos excuses, Führer, pardon de vous avoir calomnié pendant les 80 dernières années, alors que le véritable ennemi, l’incarnation du mal, était en fait le leader du peuple voisin et non la machine à tuer nazie, les camps de concentration ou la doctrine de la pureté raciale. C’était le mufti palestinien. Après une longue attente, nous découvrons que la terrible atrocité était l’œuvre d’un leader dont le peuple vivait sous une domination coloniale depuis 500 ans , un peuple dont plus de 90% étaient analphabètes et étaient, pour la plupart des paysans dont les maisons avaient pas l’électricité. »

«J’ai passé ma vie à étudier ces questions, et je ne crois pas que les déclarations dégoûtantes du Premier ministre méritent une réponse sérieuse. Cela démontre seulement qui il est : un homme prêt à falsifier la partie la plus tragique de notre histoire à des fins de propagande politique», à pour sa part déclaré Saül Friedländer, auteur de nombreux ouvrages dont « Les années d’extermination : L’Allemagne nazie et les Juifs (1939-1945) », qui lui a valu un Prix Pulitzer.

Friedländer estime « invraisemblable » que le Premier Ministre « puisse être à ce point mal informé… il a lu les livres, il sait que ce qu’il a dit n’est pas la vérité. Il n’est pas possible qu’il soit à ce point ignorant à propos de l’Holocauste, il en parle tout le temps !»

Pour Deborah Lipstadt, professeur d’histoire juive contemporaine et d’études de l’Holocauste à l’Université Emory, « si le premier ministre veut en apprendre davantage sur l’histoire, il ne manque pas d’ouvrages qu’il pourrait lire». Et de lui conseiller la lecture des travaux de Friedländer qui explique en détail manière dont les nazis ont planifié et organisé la « solution finale« , et dans lesquels le nom du Grand Mufti de Jérusalem n’apparaît nulle part.

Il existe d’ailleurs un procès-verbal de l’entretien du Grand Mufti avec Hitler en 1941, qui a été examiné en détail par les historiens. « C’est très simple, nous avons une transcription« , explique Philip Mattar, auteur de la première biographie de al-Husseini. « Il n’y est fait aucune mention de l’extermination des Juifs« . Le biographie – qui a épluché tous les documents qu’on puisse trouver à propos du Grand Mufti – dément aussi que al-Husseini ait été ami avec Adolf Eichmann, même s’il est possible selon lui que les deux hommes se soient rencontrés.

Par ailleurs, Netanyahou a aussi prétendu dans son discours que le mufti « a été recherché pour crimes de guerres pendant les procès de Nuremberg« . Il est exact que le nom de al-Husseini a été prononcé au cours des procès que les puissances alliées ont organisés contre quelques uns des principaux dignitaires nazis, mais il n’a jamais été « recherché » et moins encore poursuivi pour crimes de guerre par les alliés.

« Il est vrai que le mufti était plutôt insensible« , dit Mattar, « mais enfin de n’est pas comme si les nazis avaient besoin qu’on les encourage à tuer des juifs. En fait, les nazis n’avaient pas beaucoup plus de considération pour les Arabes comme le mufti que pour les juifs ou les tziganes. Alors, est-ce que le mufti était ému quand des Juifs se faisaient tuer ? Probablement pas. Mais a-t-il suggéré qu’on les tue ? Il n’y a pas de preuve en ce sens« .

Joshua Zimmerman, président de l’institut interdisciplinaire d’études sur l’Holocaute à la Yeshiva University de New York estime pour sa part que les calculs des nazis qui les ont conduit à mettre en œuvre la « solution finale » sont bien documentés par les historiens, et que le leader palestiniens de l’époque n’y a aucune part. Zimmerman affirme avoir recherché dans tous les principaux travaux historiques conduits à propos de l’Holocauste afin d’y trouver une référence au mufti, et il n’en a trouvé aucune. « Dans un petit nombre de travaux israéliens, il apparaît dans les notes de bas de page, à la périphérie. C’est tout« .

«A un moment donné, au cours des trois derniers mois de 1941, Hitler a décidé de rejeter l’idée de l’expulsion forcée et a opté pour la “solution finale”», c’est-à-dire l’extermination», dit-il. «Après que les Russes aient repoussé l’assaut des Allemands devant Moscou, les vastes étendues de la Sibérie vers lesquelles Hitler avait envisagé de déporter les Juifs n’étaient plus à sa portée.» Selon Zimmerman, qui relève que c’est aussi le moment où les États-Unis se préparaient à entrer dans la guerre, «Hitler a toujours voulu débarrasser l’Europe des Juifs, mais il existe un consensus académique pour dire que quand toutes sortes d’obstacles se sont dressés contre ses plans il est passé d’une politique d’expulsions de masse à une politique d’extermination de masse.»
Et au moment où Hitler et le mufti se sont rencontrés, le nombre de Juifs assassinés par les nazis dépassait déjà le million.

Une autre réaction encore vaut d’être relevée, celle de Elie Barnavi [4], un intellectuel israélien qui se plaît à donner de lui-même une image progressiste, en particulier quand il n’est pas l’ambassadeur du gouvernement d’Ariel Sharon à Paris… A défaut de réelles convictions, cet homme aux sincérités successives a une excellent plume, et il n’épargne pas Netanyahou :

«Dans l’imagination fébrile de notre Premier ministre, le Mufti précède le Führer et le supplante, les Palestiniens sont les maîtres et les Allemands, les élèves. Ce benêt d’Hitler n’y aurait pas pensé tout seul, il avait besoin d’un al-Husseini pour lui mettre la puce à l’oreille.

Comment rendre compte d’une telle prostitution de la Shoah ? Quel est le cheminement d’une pensée capable d’y aboutir ? C’est simple, hélas ! Dans la camisole de force politique où il se débat, « Bibi » fait feu de tout bois. Hier, pour prévenir l’accord nucléaire avec Téhéran, les Iraniens étaient accusés d’être les nouveaux nazis. Aujourd’hui, dans les affres des attaques au couteau qui mettent à mal le mythe de l’unité de Jérusalem, c’est le tour des Palestiniens d’endosser l’uniforme S.S., celui de Mahmoud Abbas de prendre la place du Grand Mufti.

Cependant, cette fois, Netanyahou atteint des bas-fonds où même ses pires adversaires n’imaginaient pas qu’il pût plonger. Cette fois, il foule aux pieds le Saint des Saints de la mémoire douloureuse de ce peuple. Cette fois, en faisant d’un collaborateur minable, représentant d’une province marginale de l’empire britannique, le principal promoteur de la Solution finale, il offre un cadeau inespéré aux négationnistes de tout poil : si lui le dit, c’est que c’est vrai, Hitler n’est pas si coupable que cela. Cette fois, il dédouane du même coup tout ce que l’Europe compte d’extrême-droites plus ou moins nostalgiques du fascisme, voire du nazisme.

L’Histoire est la maîtresse de l’homme d’État. Elle n’est que la catin du politicien. Et c’est à Churchill que cet homme prétend ressembler ?»


[1] Der Stürmer était un hebdomadaire nazi publié par Julius Streicher de 1923 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Der Stürmer comportait sur chacune de ses éditions, dans le bas de sa première page, un slogan en grosses lettres : « Die Juden sind unser Unglück », ce qui signifie en français « Les juifs sont notre malheur ».
[2]  » Bibi a raison, évidemment. Sa déclaration est complètement factuelle. Hitler n’a jamais eu aucune intention d’exterminer des Juifs. Il a continuellement fait pression, avant et pendant la guerre, pour pouvoir les évacuer pacifiquement, en leur donnant une indemnisation correcte pour leurs biens, etc. ».
[3] L’industrie de l’Holocauste – réflexions sur l’exploitation de la souffrances des Juifs – Ed. La Fabrique 2001
[4] auteur de plusieurs ouvrages publiés en français, dont « Les religions meurtrières » (Flammarion 2006) et « Dix thèses sur la guerre » (Flammarion 2014).

Sources utilisées :

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