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Ouvriers de Gaza : peu de droits, des salaires dérisoires

Isra Saleh el-Namey

Hani Abu Talal est l’homme d’une seule mission. L’ouvrier de 34 ans passe ses journées à arpenter les rues du camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, à la recherche de tout projet de construction auquel il pourrait prêter ses bras et son temps.

Les ouvriers de la construction de Gaza ont beaucoup de mal à joindre les deux bouts suite à près de dix ans de blocus israélien. (Photo : Ashraf Amra APA images)

Son sort est celui de tous les travailleurs journaliers. Sa chance réside dans les mains du rare chef des travaux sur place qui aurait quelque chose à lui proposer. Sa mission est quasiment impossible. On est à Gaza : l’enclave connaît le taux de chômage le plus élevé de la planète.

« Se dégoter un boulot n’arrive que tous les trente-six du mois », expliquait Abu Talal. « Je cherche la moindre occasion de trouver l’un ou l’autre travail et de me faire un peu d’argent. »

Les rares journées de travail n’offrent guère de répit à l’accablante pauvreté. Père de cinq enfants, Abu Talal dit qu’il a de la chance si une journée complète d’un travail physique pénible lui rapporte plus de 30 shekels (juste un peu moins de 8 dollars).

« La construction, c’est un travail dur », a expliqué Abu Talal à The Electronic Intifada. « Mais, au lieu d’être correctement payés, on nous fait chanter ; on nous raconte que les salaires ne peuvent pas être plus élevés à cause du manque de stabilité de l’économie locale. »

De temps à autre, Israël laisse passer une cargaison de matériaux de construction, ce qui provoque un mini-regain d’activité. Mais les salaires restent les mêmes et Abu Talal est préoccupé par le fait que, si l’occasion se présentait d’une relance soutenue dans la construction, les employeurs maintiendraient tout simplement les salaires à bas niveau.

« Si un travailleur ose demander une augmentation, il peut se faire virer. Nous continuons donc à travailler sans rouspéter. Mais cela ne veut pas dire que nous nous résignons. Nous avons des droits. Nous avons besoin qu’ils soient respectés. »

Les salaires sous état de siège

Le peu de shekels qu’Abu Talal se fait à la fin d’une journée suffisent à peine à payer le gérant de l’épicerie locale où sa famille s’approvisionne pour l’essentiel. Et quid de l’avenir ? Il n’a pas d’économies. Il n’y a que la crainte permanente et tenace, dit-il, qu’un jour un de ses enfants n’ait besoin de soins médicaux urgents.

Awad Baker est entrepreneur et l’un des hommes chez qui Abu Talal pourrait chercher du travail. La plupart de ses projets de construction se situent dans le centre de la bande de Gaza, dans la même zone où Abu Talal gagne péniblement sa vie. Il rejette carrément le blâme des bas salaires et du manque de possibilités d’emploi sur le blocus économique qu’Israël impose à Gaza depuis 2007.

« Nous avons subi tant de pertes en raison du siège que nous sommes tous profondément endettés », a expliqué Baker à The Electronic Intifada. « Ces dettes doivent être remboursées. »

Là où les matériaux de construction sont rares, ils deviennent plus chers. L’équilibre est apporté par la main-d’œuvre. Les entrepreneurs comptent beaucoup sur une main-d’œuvre bon marché et peu qualifiée, ce qui, à son tour, affecte la qualité. Et plus cela va continuer, moins qualifiés seront les travailleurs, expliquait Baker.

Après 10 ans ou presque d’état de siège, ajoutait Baker, « le savoir-faire de nos travailleurs a diminué au point que cela affecte la qualité de notre travail. Notre secteur est dévasté. »

La combinaison du blocus et de la succession des offensives militaires israéliennes a vu le chiffre de la construction en 2014 – l’année de la plus vaste offensive israélienne – dégringoler de façon effarante de 83 %, estime la Banque mondiale.

Les échecs du gouvernement

L’économiste Maher al-Tabaa, directeur de la Chambre de commerce de Gaza, l’a expliqué en termes cinglants : « Quand nous disposons d’un nombre très restreint d’emplois pour des centaines de milliers de travailleurs, les salaires diminent. Le blocus a refusé l’accès de l’économie locale à de nombreux emplois et les choix sont limités pour nos travailleurs. »

Avec cet excédent de main-d’œuvre, expliquait al-Tabaa, les travailleurs sont plus enclins à accepter un travail qui ne paie pas un salaire normal.

Mais Sami al-Amasi, responsable de la Fédération générale palestinienne des syndicats à Gaza, affirme que le siège n’est pas le seul facteur responsable de la situation désespérée des travailleurs locaux.

Il a également pointé du doigt la politique du gouvernement unitaire palestinien aujourd’hui défunt qui, au début de son mandat, disait-il, a supprimé les programmes de formation et d’emploi qui auraient pu aider les gens à retrouver du travail.

Le gouvernement unitaire avait été constitué après un accord entre le Hamas et le Fatah, en juin 2014, mais il avait été assailli de soupçons mutuels dès le départ. Un an plus tard, il démissionnait et, Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne, remodelait le cabinet à deux reprises. Bien que le Hamas ait rejeté les deux remaniements, le gouvernement se prétend toujours un gouvernement de consensus.

L’emploi temporaire et les programmes de formation professionnelle ont aidé dans le passé à alléger la crise de l’emploi, expliquait al-Amasi, et ils étaient destinés à fournir des travailleurs dans tous les secteurs, y compris celui de la construction.

Leur suppression, dit-il, a signifié non seulement un manquement dans la politique – qui se poursuit sous l’actuelle administration de l’Autorité palestinienne – mais a également été perçu comme du « mépris » à l’égard de Gaza et de sa population.

Al-Amasi a ajouté qu’on avait échoué dans l’application des lois existantes aux droits des travailleurs, et il a cité la législation en faveur d’un salaire mensuel minimum de 1 450 shekels (environ 380 dollars).

Il n’y a pas que l’argent

L’ouvrier de la construction Adham Abdelrahman, 39 ans, reçoit moins de 800 shekels par mois. Il fait un travail éreintant 12 heures par jour en moyenne. Il n’avait pas la moindre idée non plus de ce que la loi avait fixé un salaire minimum de près de deux fois ce qu’il gagne.

« Je n’ai jamais été payé autant. À quoi servent les lois, si on ne les applique pas ? »

Il s’est dit sceptique à propos des officiels qui prétendent prendre ses intérêts ou ses droits à cœur.

Et le salaire n’est pas le seul problème auquel sont confrontés les travailleurs de la construction. Les réglementations concernant la sécurité sont rarement appliquées, les travailleurs n’ont pas d’assurance santé et il y a très peu de chance qu’ils reçoivent des compensations en cas d’accident sur le lieu de travail.

Salem al-Bashiti, 44 ans, a été victime d’un tel accident il y a quatre ans et il lui en est resté un bras en partie paralysé.

« J’ai eu de la chance que mon patron était un brave type et qu’il m’a aidé a récupérer une partie des frais de traitement. Mais j’en connais beaucoup qui ont été abandonnés sans même la moindre parole de consolation après leur accident », a-t-il ajouté.

Il attend le jour, a-t-il dit, où les travailleurs de la construction pourront bénéficier non seulement des droits repris dans les lois et appliqués sur les lieux de travail, mais aussi d’une reconnaissance plus générale.

« Nous travaillons dur pour servir notre pays et le construire. Nous méritons d’être honorés et bien traités », a-t-il conclu.


Publié sur The Electronic Intifada le 19 mai 2016
Traduction : Jean-Marie Flémal

Isra Saleh el-Namey est journaliste à Gaza.

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