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Oui, il est toujours possible de concrétiser le “droit au retour”. Voici comment.

Tom Pessah

70 ans après le déplacement  par la violence de centaines de milliers de Palestiniens, il est temps de réparer l’injustice et de permettre à tous ceux qui désirent revenir comme citoyens égaux de le faire, tout en respectant les droits et identités de tous ceux qui vivent en Israël.

Pour des millions de Palestiniens à travers le monde, le droit au retour 1 est une question fondamentale – la condition préalable la plus importante pour résoudre le conflit. Cependant, en Israël, la question est soulevée au hasard et n’est pas vraiment traitée sérieusement.

Extrait de la résolution 194 de l’AG des Nations-Unies

Haokets a récemment publié une série de documents importants tirés des archives de l’État, qui montrent comment les biens des réfugiés palestiniens ont été mis sous séquestre de la législation sur les “biens des absents” 2.

Simultanément, un débat a eu lieu sur les pages du quotidien Haaretz concernant l’attitude la plus appropriée vis-à-vis du “droit au retour”. Les contributeurs venaient de tous les horizons politiques israéliens : Ze’ev Binyamin Begin était un membre du gouvernement de Netanyahou. Shaul Arieli était candidat à la Knesset pour le Meretz 3 et se bat depuis des années pour dénoncer les injustices causées par la construction de la barrière de séparation 4. Uri Avnery est le fondateur de Gush Shalom 5, qui a osé rencontrer Yasser Arafat à Beyrouth au plus fort de la première guerre du Liban. Shlomo Sand est un universitaire controversé 6 dont le but est de briser le mythe de la continuité biologique juive.

Malgré cette apparente diversité – et le courage dont font preuve les auteurs qui s’éloignent du consensus public [israélien] – il est intéressant de noter que, fondamentalement, tous les intervenants sont d’accord. Begin est “pessimiste” à propos de la paix parce qu’il ne croit pas que les Palestiniens renonceront au droit au retour. Arieli propose d’empêcher  “la menace démographique sur l’identité juive d’Israël” par des mesures telles que la compensation et la réinstallation dans d’autres pays. Sand propose une compensation sur la base de la reconnaissance que «ce droit est antithétique à l’identité linguistique et culturelle qui existe en Israël, peut-être à son existence même». Et Avnery suggère d’absorber seulement un quota limité de réfugiés sur la base que «on ne s’attend pas à ce qu’Israël se suicide et accepte de réinstaller des millions de réfugiés». 

Le discours entourant le droit au retour est pris au piège de slogans sur le «suicide» et la «menace démographique», dictés par un régime qui craint une véritable solution au conflit, et les grands changements que cela entraînerait. N’est-il pas temps d’abandonner ces slogans pour une discussion sérieuse ?

Voici quelques faits fondamentaux concernant le “droit au retour” exigé par des millions de Palestiniens comme condition de paix. Premièrement, l’identité palestinienne qui s’est formée sur cette terre était avant tout locale. Par exemple, la famille Khalidi vit à Jérusalem depuis le Moyen Âge, leurs ancêtres y sont tous enterrés. L’identité locale est enveloppée dans des traditions spécifiques – un certain accent, habillement, cuisine, flore, et un sens de la vie fourni en résidant sur la terre où vos ancêtres ont vécu pendant des générations.

L’identité locale n’est pas une illusion passagère. Les réfugiés qui vivent depuis des décennies à Gaza, en Cisjordanie, au Liban ou aux États-Unis conservent cette identité locale et, par conséquent, leur réins­tallation à la périphérie de Ramallah ne permettrait pas une réelle réalisation de leurs droits ou de leur identité. Les Israéliens apprennent par cœur la “Déclaration d’Indépendance” d’un pays dans lequel l’identité spirituelle juive a été façonnée 7 il y a plus de 2.000 ans. Ils ne peuvent pas s’attendre à ce que le noyau de l’identité nationale d’un peuple exilé de ses terres il y a seulement 70 ans disparaisse soudainement pour faire place à un traité de paix. La probabilité que les Palestiniens renoncent à la composante la plus fondamentale de leur identité équivaut à la probabilité que des millions d’Israéliens renoncent «sagement» à leur identité israélienne et «retournent» sur les terres d’où leurs grands-parents ont émigré. Ces deux fantasmes sont dangereux parce qu’ils sont irréalistes.

Le géographe palestinien Salman Abu-Sita, cité par Avnery dans son article, a découvert que 85% du territoire israélien où les réfugiés souhaitent se réinstaller est peu peuplé. La plupart des quelque 400 villages détruits pendant et après la Nakba ont été transformés en parcs nationaux ou convertis en terres agricoles, y compris des villages dont les anciens résidents sont aujourd’hui des réfugiés déplacés internes ayant la nationalité israélienne. Une enquête menée par le Smith Institute montre qu’un quart des résidents juifs de Galilée accueilleraient favorablement le retour des réfugiés, à condition qu’ils ne retour­nent pas dans des zones peuplées de Juifs.

Seule une minorité de réfugiés cherche à retourner dans les zones urbaines densément peuplées de Juifs. Dans la plupart de ces zones, les maisons de leurs origines ont été détruites, et il n’y a aucun obstacle à ce que les réfugiés vivent dans les régions voisines – de la même manière que les Juifs et les Arabes vivent ensemble aujourd’hui dans des villes comme Haïfa. Quant à la petite minorité de cas où les maisons de leurs origines sont restées intactes, l’organisation israélienne Zochrot s’est associée à l’ONG palestinienne Badil pour élaborer un document cadre juridique commun, qui fournit un guide aux résidents actuels et aux propri­étaires initiaux pour parvenir à un accord commun.

En outre, Zochrot, en collaboration avec Baldana, l’Association arabe pour les droits de l’homme et le Conseil pour les réfugiés déplacés internes ont élaboré différents modèles de planification pour le retour. Ce n’est pas un «suicide», pour reprendre l’expression d’Avnery, mais plutôt des projets de planification pratiques qui fournissent des solutions de logement sans générer de nouveaux déplacements. En d’autres termes, ils offrent de l’espoir.

70 après le déplacement violent de centaines de milliers de Palestiniens, il est temps de défaire l’injustice et de permettre à tous ceux qui désirent retourner dans leur patrie en tant que citoyens égaux, de respecter les droits et les identités de tous ceux qui y résident.


Tom Pessah est un sociologue et militant israélien. Cet article a été publié pour la première fois en hébreu sur Haokets.

Cette version est celle reprise le 7 novembre 2017 en anglais sur le site +972, dont la traduction a été assurée par Luc Delval.

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Notes   [ + ]

1. Le “droit au retour” des réfugiés palestiniens (et de leurs descendants) est consacré par la résolution 194 adoptée par l’Assemblée Générale des Nations-Unies (à l’époque organe exécutif de l’ONU) le 11 décembre 1948. – NDLR
2. Il s’agit de la législation adoptée en 1950/1951 par Israël pour donner une apparence de légalité à la confiscation, au bénéfice de Juifs, des biens des Palestiniens chassés lors de la guerre de 1948. Cette loi a traité l’indigène palestinien comme un ressortissant d’un pays étranger à la Palestine. Aux yeux de ladite loi et aux termes de son article 1er, l’absent est le Libanais, le Yéménite, etc. et le Palestinien qui se trouvent hors du territoire d’Israël. Autrement dit, ladite loi vise les Palestiniens, dans leur propre pays, en tant que ressortissants d’un pays ennemi avec lequel Israël est en guerre. Pourtant, si l’on se réfère aux déclarations des dirigeants sionistes devant l’UNSCOP et à la déclaration d’indépendance, les Palestiniens sont proclamés citoyens à part entière et à égalité de droits et de devoirs. Israël tend à en faire une application de plus en plus étendue, et récemment même en territoire occupé, à savoir Jérusalem-est. – NDLR
3. Parti politique israélien qui se rapproche probablement le plus de ce qu’on appellerait en Europe “la gauche”. Ce qui, en Israël, ne le classe pas franchement très à gauche… – NDLR
4. Euphémisme israélien pour désigner le “mur de l’apartheid” illégalement construit pour la majeure partie de son tracé en Cisjordanie. – NDLR
5.  «le bloc de la paix »
6. auteur de nombreux ouvrages, dont “Comment le peuple juif fut inventé”. Il a adhéré à la campagne BDS en 2015. – NDLR
7. selon le récit national israélien. – NDLR