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Oui, bien sûr, le terme “sioniste” est une accusation

Asa Winstanley

Un rapport publié récemment par une commission restreinte de la Chambre des Communes [1] contient une attaque sans précédent contre la liberté d’expression en Grande-Bretagne. Malgré cela, les médias n’y ont vu qu’un moyen supplémentaire pour alimenter leur campagne permanente et obsessionnelle contre le leader du Parti Travailliste, Jeremy Corbyn. L’aspect le plus profondément inquiétant du rapport a de ce fait été occulté.

Le comité d’enquête restreint de la commission parlementaire des Affaires intérieures concernant l’antisémitisme a recom­mandé que, dans certains circonstances, l’utilisation du mot “sioniste” dans un contexte critique puisse être considéré comme une infraction pénale relevant de la législation sur les “crimes inspirés par la haine”.

Une grande partie de la presse britannique s’est livrée à une campagne hystérique contre le nouveau leader du Labour, Jeremy Corbyn, marqué nettement à gauche, en utilisant sans vergogne le chantage à l’antisémitisme

Le rapport admet qu’environ trois quarts des “incidents antisémites” signalés sont le fait de l’extrême-droite, mais cependant, assez curieusement, les auteurs persistent à ignorer presque complètement l’antisémitisme d’extrême-droite. Le document se focalise au contraire sur deux cibles principales à gauche : Corbyn et le Président de l’Union Nationale des Étudiants, Malia Bouattia. Ceci suffit à démontrer l’approche fortement partisane et regrettable adoptée par ce comité dominé par les députés Conservateurs.

Dans une déclaration, Corbyn a estimé que le comité a échoué à envisager de manière significative la lutte contre l’antisémitisme dans les autres partis. “Politiser l’antisémitisme, ou l’utiliser comme une arme dans des polémiques entre et à l’intérieur des partis politiques, c’est rendre un mauvais service à la lutte contre l’antisémitisme”, a-t-il souligné.

Mais peu de voix s’élèvent cependant pour critiquer la tentative encore plus dérangeante du comité visant à mettre plus ou moins hors-la-loi la critique du sionisme en Grande-Bretagne. «Dans le cadre d’investigations criminelles ou disciplinaires, l’utilisation du mot “sioniste” […] dans un contexte accusatoire ou abusif devrait être considéré comme incendiaire et potentiellement antisémite», lit-on dans le rapport.

Dans le courant de 2016, une chasse aux sorcières a eu lieu autour de “l’antisémitisme” qui est supposé dévorer le Parti Travailliste (le “Labour”), et a provoqué une panique morale. Si le Labour et, plus largement, la gauche dans son ensemble ne sont évidemment pas immunisés par nature contre la triste réalité de l’antisé­mitisme, toutes les preuve empirique disponibles tendent à démontrer que le niveau de racisme antisémite y est dans les faits d’une magnitude inférieure à ce qu’il est dans la société en général.

Et pourtant, en dépit du fait qu’il s’agit d’une pure fabrication, l’histoire bidon de “la crise de l’antisémitisme dans le Labour” a prospéré, parce qu’elle s’est avérée être une arme tellement pratique pour taper sur la nouvelle direction du Labour, nettement marquée à gauche. Et cela vaut tant pour l’aile droite du Labour que pour le lobby pro-Israël, ainsi que pour leurs alliés respectifs dans le monde des médias dominants.

Durant ces événements, on a quelque peu débattu à propos du sionisme, de sa signification exacte, de la différence entre anti-sionisme et antisémitisme,… Même quelques personnalités influentes de la gauche pro-Corbyn sont tombées dans le piège en affirmant qu’il “vaudrait mieux arrêter de parler” de sionisme.

Tout au contraire, je considère qu’afin d’identifier correctement le problème de l’injustice en Palestine, nous devons désigner sa source. Le problème réside dans le fondement idéologique de l’État d’Israël : le sionisme.

Les rédacteurs du rapport du comité restreint suggèrent que nous devrions critiquer “le gouvernement israélien” plutôt que le sionisme, mais cela ne prend pas en considération les problèmes plus fondamentaux à l’œuvre en Palestine occupée. Cela suggère que le problème réside seulement dans la politique du gouvernement israélien actuel, de “droite dure”.

Dans les faits, cependant, les gouvernements israéliens “de gauche” se sont montré aussi hostiles aux droits des Palestiniens, sinon davantage. La “nakba”, l’occupation de la Cisjordanie, de la Bande de Gaza [, du Golan et de Jérusalem-Est – NDLR], la création et les extensions plus massives extensions des colonies illégales, … tout cela a eu lieu sous la direction de la “gauche sioniste” (le parti travailliste israélien ou ses héritiers idéologiques).

Ainsi que Ben White l’écrivait en avril, la réalité contemporaine et historique de ce que le sionisme signifie pour les Pales­tiniens, qui sont les principales victimes des crimes de guerre et de l’oppression israéliens, a été presque complètement absente de ces débats.

Le sionisme est le fondement idéologique de l’État d’Israël. Ainsi que Jonathan Rosenhead, professeur à la London School of Economics et militant, me le faisait observer récemment, le sionisme a signifié de graves injustices pour le peuple pales­tinien, de sorte qu’en ce sens effectivement tout usage du mot “sioniste” constitue une accusation.

Oui, nous accusons les sionistes de soutenir une idéologie oppressive.

Le sionisme est une idéologie violente, dont les adeptes – les sionistes – ont planifié et exécuté le nettoyage ethnique de 750.000 Palestiniens comme acte fondateur de l’État d’Israël entre 1947 et 1948, événement que les Palestiniens dans le monde entier commémorent sous le nom de “Nakba” (“la catastrophe”).

Le sionisme est une idéologie raciste, qui dénie aux réfugiés palestiniens et à leurs descendants – pour l’unique raison qu’ils ne sont pas Juifs – leurs droits humains fondamentaux et le droit, qui est reconnu légalement à chacun d’eux, de réintégrer leurs foyers.

Le sionisme est une idéologie colonialiste, qui continue à bâtir des colonies exclusivement juives sur des terres palestiniennes confisquées par la violence, en Cisjordanie occupée.

Le sionisme est une idéologie d’apartheid, qui refuse le droit de vote et les droits humains de base à 4,5 millions de Pales­tiniens vivant en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza occupées, et traite les Palestiniens vivant à l’intérieur d’Israël (±20% de la population) en citoyens de deuxième ou troisième classe, qui ont des droits inégaux dans les lois, les politiques et dans la pratique.

Les tentatives draconiennes pour interdire légalement la critique d’Israël, comme celle qui émane du comité restreint de la Commission des Affaires intérieures ne réussiront jamais. On ne peut pas supprimer les critiques visant une idéologie politique injuste.

Il est vrai que certains, à l’extrême-droite, utilisent le mot “sioniste” comme un code pour remplace le mot “Juif”, comme un mince vernis pour camoufler leur antisémitisme. Cela ne fait que rendre plus important pour nous de tracer avec précision la distinction : le judaïsme est une religion à partir de laquelle fut développée une identité ethnique juive; le sionisme – en revanche – est une idéologie politique colonialiste. Tous les Juifs ne sont pas sionistes et tous les sionistes ne sont pas Juifs.

Le rapport Chakrabarti contient beaucoup de recommandations raisonnables à usage du Labour en ce qui concerne le problème de l’antisémitisme (et il est donc regrettable que le comité parlementaire restreint ait aussi choisi de l’attaquer ainsi que ses auteurs). Parmi elles figure la recommandation d’utiliser le mot “sionisme” avec prudence, à bon escient et en le situant dans son contexte. Cela semble sensé, mais abandonner complètement le mot serait une erreur mortelle. Il s’agirait d’une concession de trop à la droite et à l’État d’Israël et ses alliés (qui mènent impitoyablement campagne de par le monde afin de salir tous ceux qui critiquent Israël avec l’accusation d’antisémitisme, et font du lobbying en faveur de législations locales allant dans le même sens).

Il est remarquable, dans ce contexte, que les deux principaux promoteurs de l’équation insidieuse et mensongère “sioniste = Juif” sont

  1. l’État d’Israël
  2. les néo-fascistes antisémites

Ainsi que l’avait déclaré Yasser Arafat en 1974 dans son discours célèbre devant l’Assemblée générale des Nations Unies :

“Le sionisme est une idéologie impérialiste, colonialiste et raciste. Il est profondément réactionnaire et discriminatoire; il s’est uni à l’antisémitisme dans sa doctrine rétrograde et est, en fin de compte, l’autre face d’une même médaille”

En d’autres termes, le sionisme a besoin de l’antisémitisme. Contestez l’un, et un bon bout de chemin aura été accompli vers l’éradication de l’autre.

Asa Winstanley                       


Cet article a été publié le 22 octobre 2016 par “Middle East Monitor” – Traduction : Luc Delval

asa winstanleyAsa Winstanley est un journaliste freelance installé à Londres et qui a vécu en Palestine occupée, où il a réalisé des reportages. Son premier ouvrage : Corporate Complicity in Israel’s Occupation (La complicité des sociétés dans l’occupation israélienne) a été publié chez Pluto Press. Sa rubrique Palestine is Still the Issue (La Palestine constitue toujours la question) est publiée chaque mois. Son site Internet est le suivant : www.winstanleys.org

D’autres articles d’Asa Winstanly ont été publiés sur ce site.

[1] la “chambre basse” du parlement britannique

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