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Où va le financement opaque d’Israël contre la cause palestinienne ?

Ali Abunimah

En septembre dernier, un groupe de citoyens israéliens a introduit des demandes concernant la liberté d’information afin de forcer le gouvernement israélien à révéler son soutien financier à des organisations, individus, journalistes ou blogueurs étrangers aidant Israël dans sa bataille contre ce qu’il appelle la « délégitimation ».

Les deux départements qui ont reçu les requêtes – le ministère des Affaires stratégiques et celui des Affaires étrangères – ont répondu en prétendant l’un et l’autre qu’ils n’avaient pas de relations de travail avec de telles entités étrangères.

Gilad Erdan, photographié en juin alors qu’il s’adresse à une commission du Sénat américain à Washington, dirige la lutte du ministère israélien des Affaires stratégiques contre le mouvement mondial pour les droits palestiniens. (Photo : Sénatrice Claire McCaskill)

C’est troublant, estime l’avocat Eitay Mack, vu le fait qu’Israël a débloqué des dizaines de millions de dollars pour com­battre le mouvement mondial pour les droits pales­tiniens et tout particu­lièrement la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

« À moins que les deux ministères ne nous aient menti, le fait qu’aucun élément à l’étranger n’a voulu rallier officiellement la campagne mondiale que l’État d’Israël mène pour la perpé­tuation de l’occupation atteste de l’échec de cette campagne », fait remarquer Mack sèchement.

En réalité, le ministère des Affaires stratégiques à lui seul a un budget annuel de plus de 40 millions de dollars. Mais il n’emploie que deux douzaines de fonctionnaires. Tout cet argent, « manifestement, n’est pas utilisé uniquement pour les traite­ments de son nombre relativement réduit d’employés, mais pour des contrats avec divers éléments, dont le minis­tère refuse de dévoiler et l’identité, et les critères de coopération », ajoute Mack.

« La définition officielle de la délégitimation maniée par les deux ministères n’est pas claire du tout », explique encore Mack, « et il semble qu’ils perçoivent leur lutte contre des citoyens étrangers critiques à l’égard de l’État d’Israël comme s’il s’agissait d’une campagne militaire. »

Un million, carrément

Le ministère des Affaires stratégiques dirigé par Gilad Erdan est le fer de lance des efforts d’Israël pour contrecarrer le mouvement croissant de solidarité avec la Palestine.

On prétend que le ministère est engagé dans des « opérations secrètes » qui, selon un ancien commentateur israélien, peuvent comprendre des « campagnes de diffamation, de harcèlement et de menaces contre la vie de certains activistes », et qui « portent gravement atteinte à leur vie privée ».

En avril, The Electronic Intifada a dévoilé le nom du « chef des renseignements » du ministère des Affaires stratégiques, Shai Har-Evi, nom qui, à l’instar de ceux des autres employés, est un secret d’État.

Le ministère des Affaires stratégiques et celui des Affaires étrangères se livrent également à une guerre de clans afin de pouvoir diriger chacun de son côté la lutte anti-palestinienne d’Israël sur le plan international.

En janvier, une enquête sous le manteau d’Al Jazeera sur les efforts israéliens en vue d’influencer la politique britannique a fourni des preuves manifestes qu’Israël dépensait d’énormes sommes d’argent pour influencer les gouvernements et sociétés de l’étranger afin qu’ils soutiennent ses violations des droits palestiniens.

Le film d’Al Jazeera, intitulé The Lobby, montre un responsable politique de l’ambassade d’Israël, Shai Masot, en train de raconter à la présidente des Amis travaillistes d’Israël, Joan Ryan, qu’il dispose de « plus d’un million de livres », une somme approuvée dans les dépenses du gouvernement israélien, afin d’amener les législateurs britanniques à se rendre en Israël aux frais de la princesse.

Le film révèle également que l’ambassade d’Israël finance lUnion des étudiants juifs, qui a joué un rôle clé dans le lobbying israélien en Grande-Bretagne.

En avril, The Electronic Intifada a publié en exclusivité un rapport interne du lobby israélien évaluant les efforts de la lutte anti-BDS.

Préparé par le Reut Institute, un groupe de réflexion étroitement lié à l’establishment politico-militaire d‘Israël et à la Ligue anti-diffamation, le rapport déclare que, ces six dernières années, les groupes pro-israéliens ont multiplié par vingt leurs dépenses pour combattre le mouvement de solidarité avec la Palestine. Pourtant, malgré ces dizaines de millions de dollars, poursuit le rapport, « les résultats restent très incertains ».

« Sous le radar »

Le rapport ne dit pas que ce financement provient du gouvernement israélien et qu’une grande partie vient selon toute vraisemblance de sources privées. Mais la stratégie mise en évidence par le rapport sur la façon de faire avancer la bataille d’Israël contre la justice pour les Palestiniens est spécifiquement celle qu’applique la directrice générale du ministère des Affaires stratégiques, Sima Vaknin-Gil.

Les étroites relations de travail entre le gouvernement israélien et ses auxiliaires dans le monde entier pourraient sans aucun doute fournir des occasions d’acheminer et de coordonner des fonds selon des voies opaques.

« Nous voulons que la majeure partie du travail du ministère soit classée top secret », a déclaré l’an dernier Vaknin-Gil à la commission de transparence du parlement israélien, la Knesset. « Il y a de nombreuses choses sensibles et je ne puis même pas expliquer dans une assemblée ouverte pourquoi de telles choses existent », a ajouté Vaknin-Gil. « Une très grande partie de ce que nous faisons reste sous le radar, à l’abri de toute détection. »

« La confidentialité générale avec laquelle les deux ministères ont mené leurs actions est inappropriée, particulièrement au vu de la position du gouvernement israélien à l’égard des organisations non gouvernementales des droits de l’homme qui reçoivent des fonds étrangers », déclare l’avocat Eitay Mack.

Sous le prétexte de promouvoir la « transparence », Israël a imposé des critères très sévères aux groupes des droits de l’homme et de la société civile qui critiquent sa politique.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a même proposé récemment de restreindre sévèrement les subsides gouvernementaux aux organisations « de gauche » comme B’Tselem et Breaking the Silence, qui publient des rapports sur les abus de l’armée israélienne.

Puisque les contribuables américains et européens subventionnent bel et bien l’occupation israélienne, ajoute Mack, « il devrait manifestement y avoir de la transparence quant aux fonds fournis par l’État d’Israël aux organisations non gouvernementales, groupements et individus à l’étranger qui soutiennent sa politique de poursuite l’occupation dans un futur prévisible ».

Mack explique que, « de façon surprenante », la réponse du ministère des Affaires étrangères à la demande d’informations disait que le ministère de la Justice détenait des informations pertinentes, de sorte qu’il (Mack) a embrayé immédiatement en adressant également une requête à ce département.

À la lumière de l’obstruction pratiquée par le gouvernement jusqu’à présent, Mack ajoute : « Où est l’argent ? Qu’est-ce que le ministère des Affaires étrangères et celui des Affaires stratégiques ont fait de l’énorme budget qu’ils ont reçu pour contrer la délégitimation ? »

Pour l’instant, la destination des financements opaques d’Israël reste toujours un mystère.


Publié le 20/6/2017 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Ali Abunimah

Ali Abunimah, journaliste palestino-américain est le cofondateur de ’The Electronic Intifada’ et auteur des livres  One Country : A bold Proposal to end the Israeli-Palestinian Impasse et The battle for Justice in Palestine

On peut suivre Ali Abunimah sur Twitter : @AliAbunimah

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