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«Oslo» est un mot obscène. Si j’étais Norvégienne je demanderais qu’on change le nom de ma capitale

Amira Hass

Bien avant que la notion de «fake news»  fasse partie de notre quotidien, avec son tuteur légal Donald Trump, le champion du genre était «Oslo». Le mot était synonyme de travestissement de la réalité via de fausses informations et leur diffusion par le biais de chaînes officielles respectées. Si j’étais Norvégienne, je lancerais une pétition demandant de changer le nom de ma capitale.

Et pourquoi ne proposerais-je pas simplement que le nom de la capitale norvégienne ne soit désormais plus associé dans le langage courant aux accords qu’Israël a signés avec l’OLP à partir de 1993 ?  Étant donné l’énorme puissance mondiale d’Israël, aucune pétition de ce type n’aurait la moindre chance d’être entendue.

Il est très commode pour Israël que ses mesures délibérées visant à détruire l’espace géographique des Palestiniens et à user la société palestinienne au point de susciter des idées suicidaires et des rêves d’émigration restent à jamais recouvertes du manteau de la respectabilité froide, blonde et scandinave.

Mon obsession pour «Oslo» en tant que nom de code pour la tromperie et la malveillance israéliennes découle de ma confrontation quasi quotidienne avec la bureaucratie créée par ces accords, en tant que correspondante pour les affaires impériales. Prenez, par exemple, l’histoire des biscuits et autres snacks fabriqués par la société Sarayo al Wadiyeh dans la bande de Gaza.

Avant le blocus imposé par Israël à Gaza en 2007, cette usine vendait environ 80% de sa production en Israël et en Cisjordanie. Les guimauves et les gaufrettes enrobées de chocolat ne sont pas vraiment mon truc, mais les rayons des supermarchés de Ramallah et de Bethléem, qui regorgent de tels produits, montrent que les propriétaires de la société n’exagèrent pas quand ils disent qu’il y a une demande pour ses produits en Cisjordanie.

Le blocus a été légèrement allégé en 2010 et, depuis novembre 2014, les habitants de Gaza ont pu exporter des produits agricoles, des meubles et des textiles. Mais le nombre de camions transportant des marchandises de Gaza hors des frontières du territoire ne représente encore que 20% de ce qu’il était avant 2007.

Les dispositions imposées pour le transport des marchandises vers Israël par le point de passage de Kerem Shalom (longues attentes, inspections de sécurité, transfert de marchandises d’un camion à un autre 1 ) endommagent également la marchandise. Néanmoins, les producteurs de ces produits appartiennent à une minorité heureuse et approuvée, dont les fabricants d’aliments transformés ne font pas partie.

C’est le cas même si, jusqu’en 2007, environ un tiers de toutes les marchandises vendues à Gaza en Cisjordanie consistaient en aliments transformés tels que des biscuits, des jus de fruits, des confiseries à la guimauve enrobées de chocolat et des conserves. C’est une vieille industrie traditionnelle, à forte intensité de main-d’œuvre plutôt que de haute technologie, et peu rentable. Et après chaque attaque militaire ou bouclage hermétique [par l’armée israélienne], elle tente de se rétablir.

Les propriétaires de Sarayo al Wadiyeh ont donc tenté de reprendre la vente de leurs produits en Cisjordanie. Avec l’aide du groupe de défense des droits humains Gisha, ils ont essayé de trouver un moyen d’approvisionner à nouveau les magasins de Cisjordanie parce qu’ils n’avaient pas réussi à le faire par leurs propres moyens.

Même avant le blocus de la bande de Gaza, les «accords d’Oslo» avaient créé un système complexe de bureaucratie israélo-palestinienne. Il faut beaucoup de patience et d’intervention de la part des groupes de défense des droits humains pour obtenir des permis, juste pour pouvoir déplacer une petite quantité de personnes et de marchandises.

Le Coordonnateur israélien des activités gouvernementales dans les territoires occupés (COGAT) a déclaré qu’en principe, il n’était pas interdit de vendre des produits non agricoles de Gaza en dehors de la bande de Gaza et que la vente de produits de Gaza en Cisjordanie était une affaire palestinienne interne dans laquelle Israël ne jouait aucun rôle. Félicitations, la fin des problèmes est arrivée ! C’est l’Autorité palestinienne qui prend les décisions, a déclaré le COGAT. Par conséquent, s’il y a des problèmes, c’est à elle qu’il faut vous adresser.

Mais malgré ce que prétend le COGAT, sans connaître la réglementation israélienne, sans une signature et une autorisation d’un responsable israélien, et sans explications sur la manière de transporter des marchandises à travers le passage contrôlé par Israël, les responsables palestiniens ne peuvent pas se déplacer. Ils ne peuvent pas prendre de décisions, formuler des recommandations ou donner des explications.

Les propriétaires de l’usine et Gisha ont tenté leur chance devant la Haute Cour de justice [israélienne]. Mais le juge Uzi Vogelman a accepté l’affirmation de l’État selon laquelle le problème était palestinien et que tout irait bien si la société venait présenter sa demande de commercialisation de biscuits en Cisjordanie à l’Autorité palestinienne.

Voici donc un rappel utile : s’il n’y a qu’un seul endroit où les «fake news» sont acceptées comme des vérités, même avant que le ministre de la Justice, Ayelet Shaked, ne commence à menacer les juges, c’est devant la plus haute juridiction israélienne.

Amira Hass


Cet article est paru en tant que «libre opinion» dans le quotidien Haaretz le 20 mai 2019.

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Tous ses écrits témoignent de son hostilité systématique à l’occupation des territoires palestiniens par Israël et plus globalement à la politique du gouvernement d’extrême-droite au pouvoir.

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

On consultera en particulier avec profit : «Israël n’a jamais eu l’intention ni de faire la paix ni de permettre la création d’un État palestinien. Voici des preuves» 

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Notes   [ + ]

1. Les camions de transporteurs gazaouites ne peuvent pénétrer en territoire israélien (pour «raison de sécurité» bien entendu) de sorte qu’au point de passage les marchandises doivent être déchargées et transbordées dans des camions israéliens. Cela provoque des retards considérables et des pertes importantes (notamment pour les produits frais qui séjournent fréquemment des heures en plein soleil) – NDLR