Dans l'actu

Documentaire sur le Mavi Marmara, « La vérité : perdue en mer »

Charlie Faulkner

AMMAN – Par une chaude soirée, dans un restaurant en plein air d’Amman, la capitale de la Jordanie, l’activiste et cinéaste palestino-canadien Rifat Audeh explique pour Middle East Eye comment il se fait qu’il a été l’un des survivants de l’attaque mortelle lancée par Israël contre le Mavi Marmara, un navire d’une flottille d’aide en route pour Gaza en 2010.

Rifat Audeh est palestinien, mais est né au Canada. Il a fait ses études en Grande-Bretagne et vit actuellement en Jordanie. (Photo : avec la permission de Rifat Audeh)

Cet événement qui devait changer sa vie l’a amené à produire son documentaire The Truth : Lost at Sea (La vérité : perdue en mer), qui allait obtenir plusieurs récompenses et qui raconte l’histoire d’un voyage fatal qui avait commencé comme une mission d’aide à Gaza et allait se terminer par la mort de 10 activistes tués par les forces israéliennes.

Cet événement est bien davantage que de l’histoire récente : l’attaque infâme de la flottille par les forces israéliennes n’a pas ralenti les efforts des activistes des droits de l’homme en vue de rallier Gaza par mer malgré le siège naval imposé par Israël. Ces dernières semaines, une flottille a encore tenté de gagner l’enclave.

Lors d’un dîner composé de plats traditionnels du Moyen-Orient (houmous, foul et taboulé), Rifat Audeh, qui s’exprime avec douceur bien qu’avec vivacité, devient plus sérieux lorsqu’il relate les détails de ce qui s’est passé cette fameuse nuit.

Le 22 mai 2010, le Mavi Marmara quittait le port de Sarayburnu, à Istanbul, dans une tentative de percer le blocus israélien contre Gaza, qui avait débuté en 2007.

Une semaine plus tard, au sud de Chypre, il ralliait le reste de la flottille humanitaire, qui comptait trois navires de passagers et trois cargos transportant de l’aide humanitaire essentielle ainsi que 700 activistes.

Le 26 décembre 2010, le navire turc Mavi Marmara arrive dans le port de Sarayburno, à Istanbul, alors que des gens agitent des drapeaux turcs et palestiniens. (Photo : AFP)

Le blocus, auquel s’ajoutent trois guerres dévastatrices contre la bande de Gaza entre 2008 et 2014, a détruit le gagne-pain des Palestiniens avec un taux de chômage élevé, une grande difficulté d’accès à l’eau potable, aux médicaments, et un fonctionnement très rationné de l’électricité sur tout le terrirtoire de l’enclave.

En 2015, les Nations unies ont mis en garde contre le risque de voir Gaza inhabitable en 2020, si les tendances économiques et le blocus en cours devaient persister.

Neuf jours après le départ de la flottille d’aide en 2010, des commandos israéliens attaquaient le Mavi Marmara afin de l’empêcher de poursuivre sa route, bien qu’il fût toujours dans les eaux internationales. Neuf activistes étaient tués et un dixième devait succomber plus tard à ses blessures.

« Personne ne s’attendait à ce que ça se termine de cette façon », dit Rifat Audeh, qui a 45 ans. « Je pense que nous croyions vraiment pouvoir atteindre Gaza. » Il décrit l’atmosphère à bord, avant l’attaque, comme exultante.

« Les gens chantaient et s’échangeaient des histoires. Nous étions venus de 35 pays différents dans l’espoir partagé d’aider autrui. On aurait dit que nous étions une grande famille », ajoute-t-il.

La situation avait commencé à se tendre la veille de l’attaque. Selon Audeh, les autorités israéliennes avaient élargie la superficie de la zone militaire océane afin d’empêcher la flottille d’atteindre Gaza. Avigdor Lieberman – ministre israélien de la Défense, à l’époque, et actuel ministre des Affaires étrangères – avait déclaré que la flottille était une « provovation », ajoutant qu’on l’empêcherait « à tout prix » d’atteindre Gaza.

« Mais, même alors, nous avons pensé que les Israéliens allaient simplement essayer de nous faire peur ou d’entraver la poursuite de notre voyage – mais pas tuer dix personnes », dit Audeh.

L’attaque

Il décrit l’effrayante succession d’événements qui s’étaient déroulés vers 4:30 h du matin, le 31 mai.

« Il était tard la nuit et il faisait tout à fait sombre. Pour commencer, des soldats israéliens à bord de zodiacs (canots gonflables) ont tenté de monter sur le navire, mais nous avons essayé de les en empêcher en les aspergeant d’eau », dit-il. « Nous essayions juste de nous défendre avec le peu de moyens dont nous disposions. »

Audeh se rappelle avoir vu des soldats descendant en rappel depuis des hélicoptères et « faisant feu sans discrimination ».

« À un moment donné, juste comme les soldats commençaient à monter à bord, j’étais assis sur un banc à regarder vers la mer et le point lumineux d’un laser de fusil a fixé mon corps pendant quelques instants. Là, j’ai pensé qu’ils allaient tirer. Alors j’ai simplement dit une prière et j’ai attendu », dit-il.

Mais le coup n’est jamais venu. En lieu et place, Audeh se souvient d’avoir été jeté au sol et piétiné par des soldats israéliens avec une telle brutalité qu’ils lui avaient fracturé des côtes. Ils lui avaient lié les mains derrière le dos avec tant de violence qu’il avait pensé qu’ils allaient lui briser les bras, après quoi ils lui avaient couvert les yeux d’un bandeau.

« Même après s’être assurés du contrôle du navire, les soldats ont continué à battre les activistes, sans permettre au moindre d’entre nous d’avoir à manger ou à boire, ou de se servir de la salle de bain », dit-il.

« Après qu’ils nous ont attaqués et arrêtés, nous avons été gardés au secret. Quand le représentant de l’ambassade du Canada m’a rendu visite en prison et m’a dit que le monde entier avait vu ce qui s’était passé, ç’a été un tel soulagement. »

La sauvegarde des prises de vue

Audeh s’était arrangé pour sauvegarder des images filmées à bord avant et pendant le mitraillage, ce qui allait lui permettre de produire le documentaire indépendant qu’il a achevé à la fin de l’an dernier.

« J’avais rallié le groupe en tant qu’activiste, mais je filmais aussi autant que je le pouvais parce que j’espérais réaliser un documentaire sur le voyage. Toutefois, suite à l’attaque, le film a pris une tout autre tournure », dit l’ancien ingénieur mécanicien.

Selon Audeh, les soldats israéliens ont confisqué les équipements de prise de vue et les modules de stockage médiatique durant l’assaut. C’est ainsi qu’on lui a pris sa caméra et qu’on ne la lui a jamais rendue. 

Néanmoins, Audeh est parvenu à récupérer des prises de vue qui n’avaient pas été confisquées par les soldats israéliens, soit parce qu’elles avaient été passées en fraude soit par simple coup de chance.

 

Il a pu récupérer quatre des dix séries de prises de vue qu’il avait effectuées avant l’attaque. Les bandes étaient dans son sac qui avait été confisqué et qu’on lui avait rendu par après. Il présume que les bandes restantes n’avaient pas été confisquées parce qu’on ne les avait tout simplement pas vues.

Le filmage de l’attaque même avait été effectué par un membre du Réseau des cultures de résistance. Le caméraman du groupe s’était arrangé pour escamoter une carte mémoire contenant la prise de vue.

Un déploiement de force déraisonnable

Dans le sillage de l’attaque, le gouvernement israélien a déclaré que les militants à bord du Mavi Marmara étaient responsables de la violence, prétendant qu’ils s’étaient « préparés à attaquer, à tuer et à être tués ».

Toutefois, un rapport publié par les Nations unies en 2011, suite à une enquête sur l’attaque, concluait que les forces importantes engagées par les autorités israéliennes avaient été « excessives et déraisonnables ». Le rapport estimait qu’il y avait eu « une maltraitance significative des passagers ».

Il affirmait également : « Israël n’a fourni à la commission aucune explication satisfaisante pour chacun des neufs homocides. Les preuves médicolégales montrant que la plupart des morts ont été touchés à de multiples reprises, y compris dans le dos ou à bout portant, n’ont pas été rapportées comme il le fallait dans le matériel présenté par Israël. »

Audeh explique qu’il a senti qu’il était de son devoir de révéler ce qui s’était passé réellement au cours de cette nuit tragique.

« Les soldats israéliens nous ont attaqués en pleine nuit dans les eaux internationales et pourtant ils ont prétendu qu’ils avaient agi en état de légitime défense », dit-il.

The Truth – Lost at Sea a déjà obtenu des récompenses dans des festivals en Italie et au Liban, de même que des nominations et des mentions honorables en Jordanie et au Canada. (Photo : avec la permission de Rifat Audeh)

Après avoir décroché une licence en médias et journalisme à l’Université britannique de Newcastle en 2016, Audeh a utilisé les prises de vue qu’il avait récupérées pour diriger et monter son film. Désormais, depuis qu’il vit en Jordanie, il s’emploie surtout à montrer son documentaire dans le plus de festivals possible.

Récompenses et accolades

Le documentaire, actuellement présenté dans plusieurs festivals du film du monde entier, a remporté plusieurs récompenses, dont, en mars dernier, le prix du public du festival international du film documentaire Al Ard, en Italie. Le mois dernier, il a remporté le Mediterranean Special Award du Festival libanais du film indépendant et a également obtenu une « mention honorable » au festival canadien du film, Yes ! Let’s Make A Movie (Oui, faisons un film).

« Ç’a été une tâche monumentale », dit-il. « J’ai dû apprendre de moi-même à faire un film à partir de rien. J’ai été confronté à des défis logistiques, dont l’acquisition des prises de vue des autres activistes et journalistes qui étaient à bord, l’obtention des autorisations d’utiliser leur travail ainsi que des images d’autres documentaires, et le sous-titrage des images. »

Le film, qui a coûté plusieurs milliers de dollars, a été entièrement financé par Audeh de ses propres deniers.

« Il y avait également l’aspect émotionnel. J’ai dû sans cesse revivre l’expérience en réalisant le film. De ce fait, je me suis posé de grosses questions : Pourquoi n’ai-je pas fait davantage ? Aurais-je pu en faire plus ? Ç’a été certainement un défi ! »

Escale dans 28 ports avant de faire route vers Gaza

Depuis 2008, des activistes du monde entier ont affrété 31 navires dans des tentatives de défier le blocus naval imposé par Israël à Gaza.

Des activistes émettent un signal de paix à partir du navire Stefano Chiarini, dans l’île grecque de Corfou, le 2 juillet 2011. (Photo : Reuters)

« La chose la plus importante est de persister dans le combat pour les droits de l’homme. L’histoire est pleine d’exemples où le camp le plus faible a prévalu sur le plus fort en raison de sa persévérance et de sa foi », explique Audeh. « Avant 2010, bien des gens ignoraient ce qui se passait à Gaza et il est important de poursuivre ces tentatives de rupture du blocus et de continuer à accroître la conscientisation. »

Dans la très récente tentative de la Gaza Freedom Flotilla, quatre navires ont quitté la Scandinavie en mai. Le 29 juillet, toutes les communications ont été coupées avec le navire amiral. Les forces israéliennes s’étaient emparées du bateau bien qu’il se fût toujours trouvé dans les eaux internationales. Une fois à bord de l’al-Awda (le retour), les autorités ont arrêté les 22 passagers et membres d’équipage. Le navire a ensuite été remorqué jusqu’au port israélien d’Ashdod.

L’al Awda – le retour, en arabe – est le premier des trois navires à avoir été capturé par les forces israéliennes ces derniers jours. (Photo : avec la permission de FFC)

L’un des autres navires a connu des avaries lors d’une tempête et a dû regagner le port de Palerme, en Sicile. Le quatrième navire, lui, n’a jamais quitté la Sicile en raison de problèmes techniques.

Torstein Dahle, responsable du groupe Ship to Gaza Norway (Un bateau pour Gaza – Norvège), a expliqué à Reuters que le capitaine de l’al-Awda avait été frappé à la tête par des soldats israéliens qui lui avaient ordonné de mettre le cap sur Israël, mais qu’en fin de compte, personne n’avait été grièvement blessé.

Les communications avec le Freedom, le dernier navire restant, ont été perdues vers 20 heures, heure locale, vendredi. Samedi, le FFC a confirmé que les autorités israéliennes étaient montées à bord du Freedom peu après la coupure des communications.

S’adressant à MEE avant que l’al-Awda ne soit capturé et que les communications n’aient été coupées, Ellen Hanson, 32 ans, qui était à bord du yacht Freedom, battant pavillon suédois, a déclaré que l’émotion était à son paroxysme au moment de parcourir les derniers milles nautiques.

« Comme nous nous rapprochions de notre but, nous étions tous très conscients et émus de savoir que nous faisions partie de cette action étonnante en faveur des droits de l’homme », a ajouté Hansson, une ressortissante suédoise.

D’après elle, le voyage n’avait pas été sans difficultés, mais l’atmosphère était positive.

« Inévitablement, il y a eu beaucoup d’obstacles en cours de route, comme les conditions météorologiques, les problèmes techniques sur les bateaux, la nécessité d’effectuer des réparations, ainsi que l’opposition politique tant à Paris qu’à Marseille. »

Des milliers de manifestants palestiniens ont été blessés par des tirs à balles réelles, et ils sont très nombreux à avoir été touchés aux membres inférieurs. (Photo : (MEE/Mohammed al-Hajjar)

Après avoir fait escale dans 28 ports durant le voyage, la flottille avait mis le cap sur Gaza comme destination finale.

Outre la campagne de conscientisation, la flottille a fait de la promotion dans chaque pays par lequel elle est passée ; elle transportait également des fournitures médicales nécessaires de toute urgence suite aux manifestations à la clôture de séparation entre Gaza et Israël, manifestations au cours desquelles au moins 157 Palestiniens ont été tués et plus de 16 000 blessés. Il n’y a pas eu de victimes du côté israélien.

De plus, l’intention des activistes à leur arrivée à Gaza était de faire don des navires aux pêcheurs locaux.

Avec une économie assiégée et le manque d’emplois, 80 pour 100 de la population de Gaza dépend de l’aide humanitaire.

« Nous sommes las d’avoir des gouvernements complices qui permettent que de telles choses se produisent, et nous sommes las du fait que le monde leur permet de s’en tirer comme cela. Mais nous ne sommes pas las de combattre le blocus », explique Donald Heap, 52 ans, un professeur de linguistique à l’Université de Western Ontario, qui gère les communications médiatiques pour le compte de la branche canadienne de l’organisation.

Heap croit que le film d’Audeh est d’une importance capitale pour accroître la conscience des gens de ce qui se passe à Gaza.

« C’est un rappel très fort de la façon dont l’histoire a été modifiée et déformée », conclut-il.


Publié le 4/8/2018 sur Middle East Eye sous le titre : « Remembering Mavi Marmara: ‘We really believed we would reach Gaza »
Traduction : Jean-Marie Flémal

Print Friendly, PDF & Email