L'actu

Une nouvelle résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU : à la fois une réaffirmation du droit et l’entretien d’une illusion

Luc Delval

Le Conseil de Sécurité de l’ONU a adopté vendredi – par 14 voix pour, 0 voix contre et 1 abstention – une nouvelle résolution (N°2334) [1] qui condamne la colonisation des territoires palestiniens occupés par Israël depuis 1967, et … “souligne qu’il est essentiel qu’Israël mette un terme à toutes ses activités de peuplement pour préserver la solution des deux États, et demande l’adoption immédiate de mesures énergiques afin d’inverser les tendances négatives sur le terrain, qui mettent en péril la solution des deux États;”.

Cela revient à lancer un appel pour éviter le naufrage du Titanic des années après la collision avec l’iceberg qui l’a envoyé par le fond.

Voici le texte de la résolution [2] :

CSONU_resolution_2334

Télécharger le document

Quant au contenu de la résolution, il s’impose de le comparer avec celui de la dernière résolution de même nature qui avait été adoptée par le Conseil de Sécurité en mars 1980, sous le numéro 465. Elle avait alors été adoptée à l’unanimité, donc avec l’approbation des États-Unis.

Extrait de la résolution 465 du Conseil de sécurité

La résolution 465 appelait au démantèlement des colonies déjà établies par Israël dans les territoires occupés, et elle contenait un appel adressé à la fois au peuple israélien et à son gouvernement pour que soient rapportées (autrement dit annulées) les décisions tendant à la création de nouvelles colonies.

La résolution 2334 n’exige nullement le démantèlement des colonies (à moins que cela ne soit implicitement inclus dans l’affirmation que l’acquisition de territoires par la force et le transfert de population sont inadmissibles ?) – qui depuis 1980 se sont multipliées dans des proportions invraisemblables, et dont ont n’imagine plus guère qu’elle puisse être appelées à disparaître – et elle ne s’adresse qu’au gouvernement israélien. Les membres du Conseil de Sécurité paraissent avoir métabolisé le fait que le peuple ne compte plus guère dans les régimes dits démocratiques du début du XXIème siècle…

La résolution 465 contenait aussi une référence à “un épuisement préoccupant des ressources naturelles, particulièrement l’eau” dans les territoires occupés. Le 2334 n’en fait plus mention, alors que le phénomène s’est aggravé au fil du temps.

Quoi qu’il en soit, le fait diplomatique majeur qui a permis l’adoption de cette résolution du Conseil de Sécurité, est que les États-Unis n’ont pas fait usage de leur droit de véto [3], comme c’est presque automatiquement le cas quand le gouvernement israélien est indisposé par un texte. L’adoption de la résolution à l’unanimité des autres membres du Conseil de Sécurité est significatif de l’isolement politique total d’Israël, État voyou par excellence qui doit son impunité à la protection jusqu’ici sans failles de l’Oncle Sam.

Mais pour autant, on ne peut en déduire hâtivement que les États-Unis “lâchent Israël”, et cela pour de multiples raisons.

En premier lieu, on ne peut évidemment manquer d’observer que les États-Unis changeront de président dans moins d’un mois, et que Donald Trump – qui n’avait cessé de proclamer comme son crédo fondamental “America first” – donne tous les signes de vouloir s’aligner sur les plus durs des dirigeants israéliens avec une servilité décuplée par rapport à tout ce qu’on avait pu observer jusque là. Inerte face aux outrances israéliennes pendant huit ans, Obama se réveille soudain alors qu’il est déjà en train de faire ses bagages, comme s’il voulait faire payer à Netanyahou sa grossièreté et les vexations qu’il lui a infligées. C’est un peu puéril et c’est surtout un peu court.

Deuxièmement, nulle part il n’est question de sanctions si Israël – comme son gouvernement s’est empressé de l’annoncer – ne se conforme pas à la résolution. L’administration Obama n’a, à aucun moment, envisagé ne serait-ce que de suspendre un seul instant les livraisons massives d’armes et de munitions à Israël (qui vient de prendre livraison de son premier chasseur F-35). Obama, faut-il le rappeler, a accordé à Israël une aide militaire de 38 milliards de dollars sur dix ans !

Pour autant, on ne peut dire que c’est totalement inutile : Donald Trump ne pourra pas annuler cette résolution, puisque pour cela il faudrait l’assentiment des tous les autres membres permanents du Conseil de Sécurité, que l’on voit mal se déjuger pour lui faire plaisir.

Donc, avoir un texte par lequel le Conseil de Sécurité réaffirme ses résolutions antérieures – notamment quant à l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la force (y compris à Jérusalem, dont le Conseil de Sécurité refuse explicitement de reconnaître l’annexion au moment où Washington se prépare à y transférer son ambassade), quant à l’applicabilité des Conventions de Genève, quant à l’illégalité des vols de terres palestiniennes, des transferts de population dans les territoires occupés, etc… – est certainement une chose positive et importante. Ce l’est d’autant plus que cela intervient justement au moment où va s’installer à Washington une équipe dirigeante plus agressivement favorable aux positions les plus extrêmes des fascistes au pouvoir en Israël que jamais.

Mais, il y a un énorme “mais”.

Le Conseil de Sécurité “réitère sa vision d’une région où deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivent côte à côte, en paix, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues”.

C’est la formule consacrée pour décrire la mythique “solution à deux États” à laquelle la “communauté interna­tionale” s’accroche envers et contre tout, tout en s’abstenant avec une remarquable constance de faire quoi que ce soit pour qu’elle se concrétise puisque cela supposerait d’exercer une contrainte sur Israël. Ce qui est tabou.

Or, d’une part, Israël (qui n’est pas un État démocratique, mais un État d’apartheid) a créé sans guère rencontrer d’opposition de l’ONU et de la “communauté internationale”, au fil de bientôt 50 ans d’occupation de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et de Jérusalem, une situation telle que la création d’un État palestinien digne de ce nom (avec une continuité territoriale, et doté de tous les attributs dont disposent normalement les États) est devenue une illusion, qu’il est pervers d’entretenir sauf à se donner les moyens politiques et, le cas échéant, militaires, de l’imposer sur le terrain. En effet, le gouvernement israélien a explicitement exclu la création d’un État palestinien, et la priorité qu’il donne à l’intensification de la colonisation ne laisse planer aucun doute à ce propos.

Dans la résolution 2334, le Conseil de Sécurité affirme comiquement qu’il est “résolu à examiner les moyens concrets de faire pleinement appliquer ses résolutions sur la question”. Chaque mot compte : il n’est pas question de faire appliquer les résolutions, mais juste d’examiner comment on pourrait bien faire… Depuis 1967, on n’a pas vraiment eu le temps de se poser la question… Chacun sait que l’ONU ne fera rigoureusement rien.

D’autre part, telle qu’elle a été ébauchée dans les “accords d’Oslo” (violés en permanence par Israël, comme tous les engagements pris par cet État depuis sa création, y compris l’accord d’association avec l’Union Européenne) la “solution à deux États” n’a en fait rien d’une solution conforme au droit et au respect des droits des Palestiniens, puisqu’elle fait fi de plus de la moitié de la population palestinienne, qui vit en exil.

Dans la “solution à deux États”, il n’y a donc ni solution ni deux États, il n’y a qu’un mirage, une illusion, un mensonge. Et dans le “processus de paix”, il y eut à certaines périodes beaucoup de processus (mais ce temps est passé depuis des années), mais il n’y eut jamais rien qui ressemble à la paix.

On en trouvera sur ce site des démonstrations surabondantes.

Dans un de ses e-mails révélés durant la campagne électorale pour la présidence des États-Unis (qui s’est soldée par sa défaite, sans quoi d’ailleurs jamais Washington n’aurait toléré l’adoption de cette résolution [4]), la candidate des “Démocrates”, Hillary Clinton, écrivait que “un processus Potemkine est mieux que rien”. En fait, c’est plus que cela : l’apparence de “processus” est le décor en carton-pâte à l’abri duquel depuis plus de vingt ans Israël poursuit la colonisation et organise la “normalisation” de l’occupation avec la complicité d’une petite oligarchie palestinienne qui s’en nourrit confortablement.

Si désagréable qu’elle soit pour Netanyahou et ses sbires, la résolution 2334 du Conseil de Sécurité ne rompt pas avec cette logique mortifère. A court terme, elle servira d’ailleurs probablement à Netanyahou a resserrer les rangs dans sa majorité gouvernementale fasciste, et il n’est pas impossible que les partisans d’une annexion de la Cisjordanie par Israël s’en trouvent renforcés.

L.D.                       


[1] La résolution était initialement portée par l’Égypte, qui avait cédé à des pressions intenses d’Israël et ne demandait plus sa mise au vote. La Nouvelle-Zélande, le Sénégal, le Vénézuela et la Malaisie ont alors pris le relais et provoqué l’organisation du vote du Conseil de Sécurité. Le Vénézuela et la Malaisie n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël. Le gouvernement israélien a annoncé, aussitôt après l’adoption de la résolution des représailles diplomatiques contre le Sénégal et la Nouvelle-Zélande. Beaux joueurs, comme toujours…
[2] Toutes les résolutions du Conseil de Sécurité depuis 1946 peuvent être consultées (en français) à cette adresse : http://www.un.org/fr/sc/documents/resolutions/
[3] L’ONU est une organisation dont les mécanismes reflètent essentiellement les rapports de force politiques entre puissances tels qu’ils se présentaient au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
Les membres permanents du Conseil de Sécurité disposent, en vertu de ces mécanismes, d’un “droit de véto” : si l’un d’entre eux vote contre un texte celui-ci ne peut être adopté. Les États-Unis utilisent fréquemment ce “droit”, ce qui ne les empêche pas de dénoncer parfois comme un scandale le fait que tel ou tel autre membre permanent en use également.
[4] La campagne électorale de Hillary Clinton était massivement financée par des membres de la communauté juive étatsunienne, tous soutiens inconditionnels d’Israël. Voir par exemple ICI.

Print Friendly, PDF & Email