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Notre Nakba et leur indépendance

Dareen Tatour

L’anniversaire de la Nakba a lieu tous les mois de mai. Mais nous, les Palestiniens de 1948, vivons le souvenir de la Nakba dans des circonstances différentes de celles de tous les autres Palestiniens. Ici, depuis l’intérieur d’Israël, nous pouvons entendre les sirènes annoncer le début de la célébration observée par ceux qui nous occupent alors que nous sommes toujours profondément enracinés au sein même de notre patrie. Nous souffrons parce que nous nous sentons aliénés dans notre propre pays, nous crions et hurlons et personne ne nous entend.

Lors de la Nakba, des Palestiniens gagnent le littoral de Gaza pour fuir à bord de bateaux. (Photo : UNRWA)

La Journée de l’Indépendance d’Israël se situe le 9 mai, cette année, car le jour férié est déterminé par le calendrier hébreu. Les Israéliens fêtent 71 années d’indépendance par des piqueniques, de petites fêtes, des feux d’artifice. Et nous, les Palestiniens, nous commémorons dans la tristesse cette journée qui est celle de notre Nakba, ou catastrophe, en arabe, c’est-à-dire le début de l’épuration ethnique, la destruction de nos villages et la création d’une population de réfugiés. Alors que les lois internationales limitent la notion de l’occupation israélienne des terres palestiniennes à la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza, bien des citoyens palestiniens d’Israël, dont moi-même, estiment qu’eux aussi vivent sous occupation. En effet, dès la fin de la guerre de 1948, les citoyens palestiniens d’Israël y ont vécu pendant deux décennies sous une occupation militaire officielle.

Khadra Ibrahim exhibe ses documents de réfugiée. Ibrahim est née dans le camp de réfugiés de Khan al-Sheikh, en Syrie, plusieurs années après la Nakba. Baharka est son quatrième camp de réfugiés. « Tous les Palestiniens ici sont las », dit-elle. (Photo : Abed Al Qaisi)

La création d’Israël s’est réalisée via la destruction de 531 villages palestiniens par les milices sionistes et par ce qui allait devenir les Forces de défense israéliennes. Dans la région d’Acre, 30 villages ont été détruits, 64 dans le district de Ramla, 31 autour de Bisan, 88 près de Beer Sheva, 46 à Gaza, 59 à Haïfa, 16 dans la zone d’Hébron, 25 autour de Jaffa, 39 à proximité de Jérusalem, 6 près de Jénine, 5 près de Nazareth, 78 à l’extérieur de Safad, 26 dans les environs de Tibériade et 18 dans la région de Tulkarem.

On comprendra aisément que cet autre anniversaire de la Nakba soit commémoré comme l’anniversaire d’un déracinement, d’une déportation, d’une entreprise terroriste et d’une épuration ethnique. Il rappelle 71 années de souffrance, de déportation et, dans le monde, 71 années de condamnation internationale sans résultat. Le peuple palestinien est encore aujourd’hui l’un des rares peuples vivant en tant que réfugié dans sa propre patrie. Ce furent 71 années de privation de nos droits là où le sort de notre terre a été fixé surtout par des gens venus de toutes les parties du monde et qui prétendaient que la Palestine était un pays vide, comme le disait le fameux slogan du 20e siècle : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre. »

En souvenir de la Nakba…

Les Israéliens célèbrent leur Journée de l’Indépendance, mais elle coïncide avec la commémoration des souffrances de nos ancêtres, de la déportation de notre peuple et du souvenir des massacres dont nous sommes les victimes depuis de longues années.

Cette victoire célébrée par les Israéliens l’a été au prix des actes commis par le mouvement sioniste durant ce qu’il appelle sa « Guerre d’Indépendance » : les milices sionistes et, par la suite, les FDI, ont perpétré quelque 70 massacres au cours desquels environ 15 000 Palestiniens ont été tués et quelque 531 villes et villages. Plus de 6 000 Israéliens ont été tués dans les combats. De nos jours, rien que le week-end dernier, les forces israéliennes ont tué 24 personnes à Gaza et les Palestiniens ont tué 4 Israéliens. À ce jour, toutes les guerres menées par Israël ont généré une population de réfugiés de 7 millions de personnes. .  

Célébrer l’indépendance d’Israël signifie célébrer les Palestiniens qui ont été emprisonnés. De 1967 à ce jour, le Bureau central palestinien de la statistique rapporte que, tout au long de son histoire, Israël a emprisonné en tout environ un million de Palestiniens. De 1948 à ce jour, le même Bureau palestinien de la statistique fait état de 100 000 Palestiniens et autres Arabes ayant été tués dans le contexte du conflit avec Israël, y compris 20 000 personnes tuées lors des guerres qui ont frappé le Liban.

Et, ici, on ne parle pas du nombre d’arbres qui ont été détruits depuis la Nakba de 1948 jusqu’à ce jour. Mais le Bureau palestinien de la statistique estime à un million le nombre d’arbres des terres palestiniennes déracinés par Israël depuis l’an 2000.

En souvenir de la Nakba…

Nous la saluons de nos larmes et nous réprimons nos douleurs et nos péchés. Nous la saluons le même jour que les Israéliens commémorent la création de leur État. Depuis les cendres de la Nakba, nous nous lançons dans le combat afin de rester sur notre terre et tenter de préserver notre héritage et notre identité tout en étant confrontés à une série de lois tyranniques et racistes.

Le jour de leur indépendance, le jour de notre Nakba, oh, quelle journée pénible et mortelle ! Nous parcourons les rues de nos villes et voyons les nouveaux drapeaux israéliens plantés partout, au-dessus de nos écoles, dans nos rues, sur les voitures, aux pompes à essence… Nous sommes fatigués de cette existence et on nous tue chaque jour un millier de fois dans le même temps que les Israéliens agitent des drapeaux blanc bleu. Quand nous les regardons, ils nous rappellent nos martyrs, ils nous rappellent nos prisonniers derrières les barreaux.

Nous commémorons les maisons détruites de nos ancêtres, nous commémorons la Nakba par une Marche du Retour et des visites à nos villes tombées dans la désolation, nous envoyons des messages nostalgiques aux réfugiés déportés qui attendent leur retour. Nous renouvelons leur loyauté et visitons les sites de leurs villages détruits. Nous errons sur le sol de nos villes et nous nous asseyons sur les pierres restées des décombres de nos maisons quand elles étaient encore là. Nous souffrons en silence et avec fierté et nous restons ici, en dépit de cette liberté qui n’est qu’un rêve.


Publié le 9/5/2019 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

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