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Netanyahu fait le jeu des antisémites

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu se prend pour le patron du monde juif en se disant « C’est nous contre le monde occidental ».

L’empereur Netanyahu, chef de l’Empire juif, avec sa capitale, l’État d‘Israël, a annoncé le déplacement des armées économiques de l’Occident vers l’Orient. Netanyahu a abandonné nos intérêts dans le continuent européen en perdition, ont clamé les journaux, et a fait remarquer que nos nouveaux intérêts se situaient en Orient.

« Ici, je viens tout juste de signer un accord avec le vice-Premier ministre de la Chine et, la semaine dernière, j’ai signé des accords similaires avec le Premier ministre du Japon. J’ai eu un entretien avec le président du Nigeria, qui m’a demandé d’envoyer de l’aide israélienne dans la lutte contre le terrorisme islamique. Hier, je me suis entretenu avec le président de la Serbie, qui m’a demandé d’envoyer de l’aide israélienne contre les inondations dans son pays », s’est vanté Netanyahu lors de la réunion de la fraction du Likoud à la Knesset.

Et de résumer : « Telle est notre réponse à ceux qui veulent nous isoler. » L’Occident nous répudie ? Recréons-nous nous-mêmes en Orient (du moins jusqu’au moment où ils comprendront qui nous sommes).

Netanyahu et Lieberman à la Commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, le 10 juin 2013. / Photo par Emil Salman

Netanyahu et Lieberman à la Commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, le 10 juin 2013. / Photo par Emil Salman

La crainte de perdre la majorité juive en Israël, qui est une réincarnation moderne de la peur très ancienne des Juifs d’être anéantis, est de la plus grande importance pour le chef de Juifs. Manifestement, ni la paix ni la démocratie ne contribueront à la lutte contre la menace démographique, du moins pour autant qu’elle soit perçue comme une menace. Les seules munitions efficaces dans cette guerre sont les Juifs – et le projet de loi sur « l’identité juive » est leur arme.

Nous assistons à une tendance à vouloir nationaliser les Juifs de la diaspora.

Le projet de loi vise à identifier les Juifs aux Israéliens et à convertir tous les Juifs de la diaspora en Israéliens de fait.

Ce n’est qu’une question de temps avant que les Juifs, où qu’ils soient, aient le droit de vote. Ceci constitue une tentative de consolidation numérique, similaire aux manipulations statistiques qui servent de substitut à la lutte contre la pauvreté. Les Juifs de la diaspora seront comptés parmi les Juifs d’Israël, sans même avoir à immigrer. C’est une application du droit au retour sans que les Juifs aient en fait à effectuer ce retour.

Une telle mesure pourrait s’avérer désastreuse. Il n’est pas inévitable que les Juifs de la diaspora soient confrontés à nouveau à l’antisémitisme. S’ils sont des Israéliens où qu’ils désirent se trouver ou pas, ils ne seront plus en mesure de demander qu’on fasse la distinction entre les protestations contre la politique d’Israël et la haine des Juifs. Ils pourraient être blâmés à nouveau pour leur loyauté duale – vis-à-vis du pays dans lequel ils vivent et vis-à-vis de l’État juif.

Il est possible qu’une telle situation ne soit pas contradictoire avec les intérêts d‘Israël. Le sionisme dans son incarnation actuelle a créé une dépendance déformée vis-à-vis de l’antisémitisme – la migration idéologique vers Israël a été épuisée, de même que la migration des Juifs persécutés et pauvres. Nous restons aujourd’hui des millions de Juifs obstinés qui, sans égard pour le nombre de voyages – dans le cadre de l’organisation sans but lucratif Birthright Israel (Droit de naissance) – que Sheldon Adelson leur offre à ses propres frais, préfèrent encore la vie en dehors d’Israël plutôt que de participer au projet de l’État juif.

Enfin, la seule façon de les ramener ici et de les atteler à la lutte démographique est de leur faire comprendre que, aussi mauvaises soient les choses ici, elles sont encore pires là-bas.

Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman ont emprunté une trajectoire dangereuse. Ils veulent atteler la lutte contre l’antisémitisme à la lutte contre les mouvements hostiles à la politique israélienne. Mais ils ne comprennent pas, ou comprennent en fermant les yeux, que cette démarche va leur valoir un retour de flamme. Elle va tout simplement attiser encore plus la rage et la colère parce qu’elle présente Israël et les Juifs comme un corps sans frontières qui veut s’étendre en dehors de limite de son État. En ce sens, Netanyahu fait le jeu des antisémites en concrétisant leurs fantasmes les plus débridés à propos des Juifs.

Les Juifs d’Amérique essaient depuis quelque temps de faire une distinction entre les Juifs et Israël et de faire passer le message qu’ils ne seront pas en mesure de défendre Israël en tant qu’extension de leur identité, à moins qu’Israël ne décide de filer droit. Mais Netanyahu et Lieberman ne croient pas en la responsabilité et l’amitié dans le monde, ils ne croient que dans les intérêts économiques et dans l’antisémitisme – et dans un ordre mondial qui n’est simplement que leur réorganisation. Ils sont comme le peuple du président russe Vladimir Poutine, qui font très peu de cas des sanctions américaines à propos de l’invasion de l’Ukraine et qui font remarquer qu’au pire, ils ne pourront pas se rendre à Disneyland.


Publié sur Haaretz le 30 mai 2014.
Traduction : JM Flémal.

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