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Netanyahou invité par Macron à la commémoration de la rafle du Vélodrome d’hiver [MàJ]

Dominique Vidal, Bertrand Heilbronn

Mise à jour le 7/7 :
L’Élysée a confirmé que le premier ministre israélien sera présent à Paris le 16 juillet à l’occasion de la commémoration de la Rafle du Vélodrome d’Hiver, en juillet 1942, au cours de laquelle la police française avait arrêté 13.152 hommes, femmes et enfants juifs.

Retenus dans des conditions inhumaines, pendant quatre jours, 1.129 hommes, 2.916 femmes et 4.115 enfants furent entassés sur les gradins du Vélodrome d’hiver (démoli en 1959), avant d’être emmenés dans les camps de Beaune-la Rolande et Pithiviers (Loiret).  Là, quelque 3.000 enfants en bas-âge furent brutalement séparés de leurs parents, déportés les premiers vers Auschwitz via Drancy. Cette rafle représente à elle seule plus du quart des 42.000 juifs envoyés de France à Auschwitz en 1942.

À la libération, l’opération de blanchiment de la police parisienne fut rondement menée, comme l’expliquait Ariane Chemin dans Le Monde le 20 août 2004 :

Le 19 août 1944, en se réveillant, les Parisiens découvrent un spectacle imprévu qui les abasourdit : le drapeau tricolore flotte sur la préfecture de police de Paris, près du pont Saint-Michel, dans le 4e arrondissement. On devine quel symbole vient d’être hissé au-dessus de la capitale : une police
qui s’insurge, c’est le signe que le pouvoir est vraiment sur le point de changer de camp. Les hommes en bleu en ont assez de saluer des hommes en vert. […]

Le 15 août 1944, fait remarquable, les policiers s’étaient d’abord mis en grève, à l’appel des trois organisations de résistance de la préfecture de police (PP), pour protester contrer le désarmement par les Allemands de trois commissariats de banlieue parisienne. […] Le 19, vers 7 heures du matin, 2.000 policiers envahissent la cour et entonnent La Marseillaise. Edgar Pisani, le futur ministre de la VRépublique, occupe le standard téléphonique. “Je me souviens que les policiers avaient peu d’armes et de munitions et qu’ils n’auraient pas pu tenir des jours”, raconte Albert Sernissi, alors membre du réseau résistant Police et patrie, qui s’était rendu ce matin-là “aux nouvelles” à la Préfecture de Police. Cette date occupe une place particulière dans la mémoire de la police française, comme si ces images héroïques devaient, pour un corps qui a incarné la visibilité de la collaboration en traquant pendant quatre ans les juifs et les résistants, en effacer de moins glorieuses. La police parisienne trouve en effet dans cette insurrection l’occasion de sa rédemption. Le général de Gaulle le sait, qui lui réserve sa première visite, le 24 août au soir, avant même de rejoindre le Conseil national de la Résistance (CNR), qui s’impatiente à l’Hôtel de Ville. Pour lui, cette visite, c’est l’État républicain qui rentre “à la maison”. […]

“Au fond, c’est de Gaulle qui écrit, volontairement, cette première page falsifiée de l’histoire de la Libération”, sourit Jean-Marc Berlière, auteur de ‘Les Policiers français sous l’Occupation’ (Ed Perrin, 2001). “Il avait besoin de la police française pour affirmer sa légitimité face aux Alliés. En échange, il l’absout. C’est du donnant-donnant”, ajoute l’historien, qui a été le premier à consulter les archives – inédites – de la police parisienne.

Plus de 70 ans plus tard, l’instrumentalisation de l’histoire à des fins de basse politique est un art plus florissant que jamais.                           L.D. 

Selon des informations concordantes, le président Emmanuel Macron aurait invité le Premier ministre Benyamin Netanyahou à la commémoration du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv.

Cette première, si elle était maintenue, serait extrêmement grave dans le contexte actuel.

En premier lieu, parce qu’elle alimenterait une étrange confusion entre la communauté juive de France et Israël.

La “rafle du Vel d’Hiv”, les 16 et 17 juillet 1942, marque le début du génocide des Juifs de France. Les 13.000 hommes, femmes et enfants arrêtés ces jours-là se retrouveront à Drancy, d’où ils seront déportés à Auschwitz.

Ce n’est pas l’armée nazie, mais la police française qui a procédé à ces arrestations criminelles, comme aux suivantes. Le président Jacques Chirac a eu le courage de le reconnaître en 1995 : « Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français.« 
Cette commémoration indispensable rappelle donc une double tragédie : celle de la déportation et du massacre d’un grand nombre de Juifs français ou vivant en France, et celle de la complicité de Vichy.

En quoi cet événement concernerait-il Israël ?

Cet État n’existait pas à l’époque. La communauté juive de Palestine, le Yichouv, qui l’a précédé, n’a rien pu faire pour sauver les Juifs menacés, en France comme ailleurs [1]. Et Israël ne peut se présenter comme le seul héritier des victimes de la Shoah, qu’il ne saurait transformer de manière posthume en partisans de la création de l’Etat d’Israël, encore moins de la politique anti-palestinienne que symbolise le leader de la droite et de l’extrême droite israéliennes.

D’autant que ses gouvernements successifs ont laissé un grand nombre de survivants du génocide connaître la pauvreté. Dans ce contexte, cette invitation serait une insulte à la mémoire des victimes de la déportation.

Le maintien de cette invitation serait aussi une grave erreur, sur le plan intérieur, comme sur le plan de la politique internationale. 

Sur le plan intérieur, M. Emmanuel Macron a souvent évoqué la nécessité que la France se réconcilie avec elle-même. Cela ne peut pas se faire en laissant un Etat étranger, qui mène une politique criminelle contre un autre peuple, s’immiscer dans notre indispensable travail de mémoire. Les dirigeants communautaires qui poussent dans ce sens mènent notre pays à l’affrontement et à l’impasse. Il est du devoir du président de la République de le leur rappeler.

Sur le plan de la politique internationale, Israël est en train d’accélérer la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem, de resserrer le blocus de Gaza, de bafouer le droit international en toute impunité. L’urgence est aux signaux clairs pour marquer que cette impunité doit cesser, pas à de nouvelles cautions données au pouvoir israélien.

Ce geste choquant pose, en outre, une grave question : le nouveau président va-t-il mettre ses pas dans ceux de son prédécesseur ? Va-t-il, lui aussi, entonner « un chant d’amour pour Israël et pour ses dirigeants » ? Cautionnera-t-il la colonisation, voire l’annexion des territoires palestiniens ? Laissera-t-il Israël déclencher une nouvelle guerre contre la bande de Gaza, le Liban ou l’Iran ?

Il est évidemment trop tôt pour répondre à ces questions. Mais cette invitation, si elle était maintenue, constituerait une indication inquiétante. Le chef du gouvernement israélien, qui est aussi celui de la droite et de l’extrême droite israéliennes, n’a pas sa place à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv.

Dominique Vidal, journaliste et historien
Bertrand Heilbronn, président de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS)


[1]  NDLR : Comme l’a fait opportunément observer Cécile Winter [*] le yichouv avait bien d’autres préoccupations que le sort des Juifs d’Europe, et par la suite les dirigeants sionistes ont fait preuve d’un cynisme sans bornes lorsqu’ils ont cherché à tirer profit, dans tous les sens que le mot peut avoir, de l’extermination par les nazis de millions d’êtres humains, parmi lesquels une forte proportion de juifs. :

«Couvrir d’un voile épais l’histoire réelle du rapport des uns et des autres à l’extermination des juifs d’Europe était tout particulièrement bienvenu pour les sionistes ayant pris pied en Palestine. Leur but suprême était de créer leur État, et, dès les années de guerre, leur ligne de conduite, consciente et déterminée, fut claire : de cette malheureuse affaire tirons le maximum de bénéfice. Les premiers chapitres du livre de Tom Segev, Le Septième million, paru en 1991*, font là-dessus pleine lumière. Les dirigeants sionistes eurent sur le champ clairement conscience du formidable bénéfice moral que la destruction des juifs d’Europe pourrait léguer à leur futur État. C’est en effet dès 1942, rapporte Tom Segev, que le projet du futur mémorial de Yad Vashem fut élaboré. (…) Il n’y eut pas de manifestation plus claire, plus vulgaire et plus macabre que cette tendance à penser le génocide au passé : alors que le yishouv discutait de la meilleure façon de commémorer leur souvenir, la plupart des victimes étaient encore vivantes».

* «Signifiant-maître des nouveaux aryens – Ce qui fait du mot “juif” une arme brandie contre la multitude des “noms imprononçables”» – in Alain Badiou :  Circonstances 3 – Portées du mot “juif” – Ed. Lignes, 2005 – ISBN 9782849380352
* Tom Segev : “Le septième million – Les Israéliens et le Génocide”, Liana Levi – Paris (1998) – ISBN 9782867461828

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