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N’allez pas en Israël ! : lettre ouverte au metteur en scène, Jan Fabre

Lieven De Cauter/ Alain Platel

Le groupe BACBI, Belgian Campaigne for an acadamic and cultural boyott of Israël, a demandé à Jan Fabre, sculpteur, chorégraphe et  metteur en scène belge de ne pas participer au Festival d’Israël avec « Mount Olympus », son spectacle qui s’étend sur 24 heures. Fabre est également l’artiste principal du festival, qui débutera le 24 mai.

lieven-de-cauter-Ci-dessous la lettre ouverte écrite par Lieven De Cauter, au nom du groupe.

Cher Jan,

Au nom des 665 signataires de l’appel belge au boycott académique et culturel d’Israël (BACBI), je dois vous demander avec insistance de vous abstenir de participer au Festival d‘Israël avec « Mount Olympus » et de décliner l’honneur d’être l’artiste principal de cette édition. Il serait inconvenant d’aider à maintenir bien haut la bannière d’Israël sur le plan international ou de lui redorer le blason. Ce Festival d’Israël est précisément ce genre d’événement : les artistes qui y participent contribuent à la légitimation d’Israël.

Outre les récents excès de violence de la part des colons contre les Palestiniens, il y a le Mur, l’extension de plus en plus poussée des colonies, l’accaparement de terres, les check-points, la bantoustanisation de la Cisjordanie, les emprisonnements massifs, et même d’enfants, la destruction des maisons et des oliveraies, la discrimination à l’égard des étudiants palestiniens, etc. – le tout en contradiction avec le droit international.

Nous espérons que vous finirez pas annuler votre participation. Mais, quoi qu’il en soit, nous espérons qu’à l’avenir, vous vous abstiendrez à coup sûr de toute collaboration structurelle institutionnelle avec des institutions culturelles israéliennes (la collaboration avec des individus n’est pas prévue dans le boycott). Les temps sont mûrs pour se distancier de la violente politique d’apartheid d’Israël.

D’avance, nos remerciements chaleureux.

Lieven De Cauter, au nom du groupe de direction du BACBI

PS : Jusque-là, il s’agissait du volet officiel de ma requête. Ce qui suit est entre nous. Si vous vous rendez quand même en Israël, dans ce cas, allez faire un tour du côté de Hébron et voyez comment cette ville est étranglée, allez au check-point de Qalandiya, au camp de Deheisheh Camp, allez voir comment, même à Jérusalem, les colons logés aux étages déversent leurs ordures sur les Palestiniens, à tel point qu’on a dû tendre des filets au travers des rues. Faites-vous traduire les nombreux slogans racistes qui ornent les murs. Allez voir les routes de contournement réservées aux colons et découvrez comment tout le paysage a été placé sous le signe de l’occupation – et même jusqu’aux arbres : les conifères qui se trouvent sur les pentes empoisonnent les vallées. Allez voir, seulement, Jan.

Et alors, j’en suis sûr, ce sera la dernière fois que vous participerez à une initiative institutionnelle officielle en Israël. Sûr et certain, même. C’est quelque chose qu’on ne peut s’imaginer. Et c’est là précisément que réside le problème pour la plupart des gens : ils ne peuvent s’imaginer à quel point c’est grave. Et pas seulement à Gaza – tous les Palestiniens vivent en fait dans des prisons à ciel ouvert. Effectivement, de la Cisjordanie, il ne reste plus que des enclaves. J’y connais nombre de gens. Ils ont ardemment besoin de respirer et ils sont contents quand ils peuvent le faire un peu ailleurs.

Et, ensuite, il y a naturellement le but : qu’ils s’en aillent. L’épuration ethnique de la Palestine, la Nakba de 1948, se poursuit de toutes les façons imaginables ou pas. Et c’est cela que nous qualifions alors de « seule démocratie du Moyen-Orient » et l’Europe, ensuite, de lui faire les doux yeux en instaurant un partenariat spécial ! Israël est à peu près le 29e État de l’Union européenne, il participe au Concours Eurovision de la chanson, aux coupes d’Europe de football ainsi qu’à la recherche scientifique européenne avec ses universités et ses entreprises liées à l’armée. Il est donc grand temps d’instaurer un boycott académique et culturel des institutions israéliennes !

Je sais que vous ne manquez pas de culot, Jan. J’espère aussi de tout mon cœur que vous avez du courage. Mais, quoi que vous fassiez, je vous le dis tout de suite – et je le dis aussi et surtout aux journalistes bien-pensants qui se tiennent prêts : de grâce, ne m’adressez pas ce refrain éculé qui dit que l’art est placé sous le signe du dialogue !

Avec tout mon respect pour votre œuvre et avec toute ma sympathie pour votre personne. Cordialement. Lieven

Voyez ici : l’appel au boycott culturel les signataires culturels, les signataires académiques.

jan fabreJan Fabre a répondu à l’appel en déclarant que lui aussi condamnait toute forme de violence « En Palestine, en Israël et partout ailleurs dans le monde ». Toutefois, estime-t-il, le fait de monter « Mount Olympus » en Israël n’est pas en contradiction avec cette position. « Le spectacle demande à être joué là où la blessure de l’humanité est de plus en plus visible au fil des jours. Jérusalem est l’un de ces endroits. La représentation ne pourra pas guérir la blessure, mais la rendra toutefois plus sensible par le biais unique de l’œuvre d’art. »

Jeroen Olyslaegers, l’auteur de « Mount Olympus », a réagi selon la même optique : « J’ai du respect et de la compréhension pour un boycott culturel en tant que politique. Mais ce n’est pas mon arme. »

Alain Platel, choréographe – metteur en scène, également membre de BACBI s’est mêlé au débat.

Alain PlatelChers Jan et Jeroen,

Vous ne vous étonnerez sans doute pas que je m’immisce dans cette discussion et ce, du fait qu’en compagnie de Les Ballets C de la B, nous soutenons le boycott académique et culturel d’Israël depuis des années. Pour commencer, je ne conseille à personne de faire ce choix pour son propre plaisir ou à partir de l’un ou l’autre idéalisme politique naïf. Ce choix n’entraîne aucune récompense, mais vaut, par contre, que l’on se fasse vilainement éreinter pour l’avoir fait. Ainsi, je puis vous garantir que, si vous deviez soutenir le boycott, il vous serait désormais impossible de jouer dans nombre d’autres endroits du monde. Une nouveauté toute récente, c’est que, désormais, tout est mis en oeuvre pour réduire au silence le mouvement du boycott, pour l’interdire ou même pour le rendre punissable.

N’empêche que, dans cette affaire, nous continuons à plaider en faveur de cette action limpide et non violente qui interpelle bien plus la conscience – et qui, sur place, provoque un certaine nervosité très tangible – qu’elle ne fournit de résultats palpables.

Vos arguments en vue de participer au Festival de Jérusalem sont fondés et je lis aussi et surtout, en fait, dans vos propos, que nous partageons la même passion pour les arts. Nous différons toutefois par la manière dont nous pouvons ou voulons les engager. Votre « Mount Olympus » est une œuvre d’art hors du commun qui mérite d’être vue et vécue par le plus grand nombre possible. Et à Jérusalem aussi. Mais, dans ce cas, peut-être aussi à Ramallah, ou à Hébron, ou encore à… Gaza ?

Chez les artistes mêmes qui entendent participer, je découvre chaque fois le même argument : que leur travail convient parfaitement pour inciter les gens sur place à réfléchir ou pour les confronter à l’atrocité et à l’absurdité de « la situation ». Je crains toutefois que le public du Festival de Jérusalem ne soit pas précisément constitué de personnes devant encore être convaincues de la chose.

Ce public est bien plus embarrassé par le fait qu’il y a des artistes étrangers qui refusent de participer à ce festival. Ou, plus grave encore, qui ne décident que très tardivement de se retirer du festival. Je le comprends parfaitement. Quel effet cela aurait-il sur moi si je savais que des artistes que j’apprécie refusent de se produire ici en raison d’une situation politique ? Cela me toucherait profondément, bien sûr. Mais, ici, je pense à la réponse courageuse que j’ai entendue un jour dans la bouche du cinéaste israélien Avi Mograbi lorsqu’on lui avait demandé « Soutenez-vous le boycott culturel de votre pays ? » : « Tout ce qui vient de l’étranger et qui peut mettre notre gouvernement sous pression est le bienvenu, même un boycott. »

Entre-temps, la discussion ici sur la pertinence ou pas d’un boycott fait le jeu des autorités locales. Elle leur donne même des arguments et nourrit progressivement la conviction qu’il faut discréditer ce mouvement de boycott et le rendre illégal.

Mais je déplore surtout, ici, que l’on ne cherche pas une éventuelle troisième voie. Jusqu’à présent, la discussion s’est enlisée dans « y aller ou ne pas y aller ». Nous partageons toutefois une même préoccupation fondamentale, à savoir que l’occupation israélienne n’est pas seulement méprisable, mais que, depuis plus de 60 ans, elle impose une misère indescriptible à une grande partie de la population (et des deux côtés). Entre-temps, nous en savons plus sur nos arguments mutuels. La question reste toutefois de savoir ce que nous pouvons faire ensemble si nous y sommes allés ou si nous sommes restés chez nous.

Ce choix que nous avons opéré nous oblige à nous occuper de cette affaire jour après jour. Bien que nous ne nous produisions plus en Israël depuis plus de quinze ans, notre travail est passablement bien connu, là-bas. Internet y contribue grandement. Il n’empêche pas de nombreux danseurs israéliens de venir pour des auditions chez nous et, de plus, ces vingt dernières années, dans pratiquement chaque production, nous travaillons toujours avec des danseurs juifs ou israéliens.

Il reste particulièrement captivant (mais également délicat et certainement pas facile du tout !) de mener avec eux le dialogue sur « la situation » ici et dans le contexte d’une création. En outre, nous soutenons la production BADKE (créée par un groupe de danseurs palestiniens en compagnie de Hildegard Devuyst, Koen Augustijnen et Rosalba Torres) qui, depuis, effectue des tournées dans le monde entier et confronte un très nombreux public à une autre facette de la résistance palestinienne : la résistance par le biais d’une production artistique. Enfin, il y a le fait aussi que mes voyages et séjours du passé dans les Territoires occupés ne m’ont pas laissé d’autre choix que de continuer à chercher des manières de faire entendre ici la voix des gens que j’ai appris à connaître là-bas.

Chers Jan et Jeroen, je respecte votre décision et elle ne m’empêchera pas non plus de continuer à apprécier et admirer votre travail. Je crois toutefois, tout comme vous, qu’il serait bon que continuer à mener la discussion sur ce sujet et sur bien d’autres sujets délicats (dont, ces derniers temps, notre monde déborde littéralement!).

Avec mes salutations chaleureuses,

Alain Platel


D’après des articles publiés dans le journal De Morgen du 30 avril et du 2 mai 2016.
Traduction : Jean-Marie Flémal.

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