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Nabil Al-Raee, directeur artistique du Freedom Theater de Jénine, libéré mais maintenu en résidence surveillée

Michael Dickinson

L’art en résistance au Freedom Theater de Jénine
Le théâtre le plus courageux au monde

D’abord les bonnes nouvelles. Le 12 juillet, Nabil Al-Raee, le directeur artistique du Freedom Theatre de Jénine, a été libéré après plus d’un mois de détention, à la suite de son arrestation, à son domicile aux toutes premières heures de l’aube en juin, par les forces armées israéliennes.

Arrêté sans aucune inculpation si ce n’est des soupçons d’ «activité illégale» et la rétention d’informations au sujet de l’assassinat, l’an dernier, de Juliano Mer Khamis, co-fondateur du Freedom Theatre, Nabil, durant les deux premières semaines de sa captivité, n’a pas été autorisé à avoir un quelconque contact avec son avocat ou sa famille, et pendant toute sa détention, il a fait l’objet d’une longue série d’interrogatoires. Lorsque le juge militaire a déclaré, dans une audience, qu’aucune preuve n’avait été établie, le procureur militaire a présenté une troisième accusation d’implication dans des « activités terroristes ».

Les mauvaises nouvelles, c’est que Nabil a été libéré sous caution, et qu’il restera en résidence surveillée avec un bracelet électronique au pied jusqu’à son prochain procès à la fin du mois.

Pendant ce temps, l’ancien commandant des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, Zakaria Zubeidi, qui fut amnistié, quand il renonça à la violence en 2005 et s’engagea dans la résistance culturelle par le théâtre, a été détenu sans inculpation par les forces de sécurité palestiniennes dans la prison de Jéricho depuis le 13 mai. Zubeidi, est le co-fondateur du Freedom Theater de Jénine. Le 29 décembre 2011, Israël a annulé le pardon de Zubeidi pour des raisons inconnues.

nabeel1_freedom_th_248x359«Le théâtre est un projet important», a déclaré Zubeidi. « Il rassemble les enfants sous un même toit, leur donne la possibilité de rêver, de se développer et d’alléger leur fardeau psychologique. »

Qu’est-ce qui peut bien se passer au Freedom Theater pour provoquer l’arrestation dans un raid de nuit de son directeur artistique, la détention carcérale d’un co-fondateur et l’assassinat brutal, l’année dernière, de Juliano Mer Khamis, à l’entrée de ce même théâtre ?

Inspiré et légué par la mère de Juliano Mer Khamis, Arna Mer-Khamis, une femme juive qui, en 1987 est allée à Jénine, pour mettre en place un théâtre et des centres d’activités pour les enfants du camp et qui y a travaillé jusqu’à sa mort, d’un cancer, en 1995, l’initiative de développer le Freedom Theater comme une entreprise juive-européenne-palestino-arabe dans le camp de réfugiés de Jénine est née de l’enthousiasme de deux personnes – l’artiste Dror Feiler, et Jonatan Stanczak, un militant de la paix juif-suédois, qui ont créé une association et sollicité des fonds après avoir visionné l’excellent film de Juliano Mer Khamis « Les enfants d’Arna».

« Le Freedom Theater a été créé à partir de l’inspiration d’Arna», a déclaré Juliano, dont le père, un Palestinien, fut assassiné en plein discours, « et malgré la demande des partenaires du projet de nommer le théâtre d’après elle, j’ai refusé. Arna détestait les commémorations. Nous n’en ferons pas une personnalité-culte. Nous mettons en place un théâtre dans l’esprit de ses réalisations. L’une des raisons pour lesquelles nous avons appelé ce projet, le Freedom Theater, en dehors de connotations politiques évidentes, était l’intention de créer un théâtre qui serait libre de tous les aspects de l’occupation que subit la population. Une partie du travail avec les enfants consistera à les libérer des séquelles de l’occupation, du patriarcat social qu’ils subissent, de l’oppression qu’ils vivent à la maison et à l’extérieur.  »

« La véritable essence du théâtre est d’ouvrir une zone franche pour les enfants afin qu’ils puissent créer et apporter des changements. Je pense que la meilleure façon d’influencer le comportement d’un enfant est de créer pour lui un espace de vie sans lois, ce qui est à l’opposé de sa réalité de vie. Ce n’est pas un effort de pédagogie ou une tentative pour faire face à des phénomènes neurologiques ou pathologique. Nous n’avons pas de prétentions. Certainement pas moi.  »

« Je pense que les adultes, aussi, ont besoin de théâtre. Il ne leur suffit pas d’envoyer leurs enfants ici, nous voulons travailler avec eux. Parce que le réseau des relations dans le camp est basé sur la violence et la hiérarchie – entre le camp et l’occupation, entre les parents, entre les parents et les enfants et parmi les enfants – le travail en groupe dans les ateliers de psychodrame peut enseigner aux participants comment créer des réseaux différents de relations interpersonnelles. »

Le Freedom Theater a produit des pièces de  théâtre, saluées par la critique, qui soulèvent les dilemmes de l’individu face au broyage des âmes par un pouvoir arbitraire, y compris une production musicale originale inspirée par Alice au pays des merveilles, Animal Farm, et une adaptation palestinienne de En attendant Godot. Plusieurs de ces productions ont tourné en Europe et aux Etats-Unis – même si Israël a souvent entravé les performances internationales en refusant aux acteurs et au personnel technique, l’accès aux bureaux consulaires pour la demande de visas ou d’autorisations de traverser la frontière vers la Jordanie, le seul accès des Palestiniens de Cisjordanie aux vols internationaux. Durant les représentations en Cisjordanie, les forces armées israéliennes ont régulièrement encerclé les salles de spectacle avec leurs troupes.

Un groupe français de cirque, qui devait se produire au Freedom Theater, s’est vu refusé l’entrée en Palestine par Israël.

Un acteur de premier plan dans le spectacle Godot a été arrêté par les forces armées israéliennes et détenu en prison au cours des deux derniers mois de répétition.

Les troupes israéliennes ont encerclé le théâtre et ont enlevé des membres du personnel au milieu de la nuit.

« Ce comportement est l’escalade d’un harcèlement systématique du Freedom Theater par l’armée israélienne. C’est scandaleux », a déclaré le co-fondateur Jonatan Stanczak, qui vit à Jénine. « Cela prouve que l’armée israélienne et l’appareil de sécurité sont perdu dans leur enquête ou qu’ils ont l’intention réelle de nuire au théâtre. Il semble aussi qu’après l’assassinat de Juliano Mer Khamis,  le Freedom Theater n’est plus exempté de l’oppression que subit la société palestinienne de manière générale.  »

« Peut-être ont-ils pensé que nous tomberions quand Juliano a été assassiné, mais nous avons tenu bon et maintenant ils essaient de nous étouffer lentement en harcelant les employés, membres et sympathisants avec des accusations diverses, l’une plus absurde que l’autre. Ce harcèlement systématique a lieu depuis un an maintenant. »

Le Freedom Theater bénéficie d’un accueil chaleureux dans le camp de réfugiés de Jénine.

«Les résidents des camps et les organisations militaires comprennent que l’occupation opprime aussi l’infrastructure culturelle et intellectuelle et ne permet pas aux résidents d’évoluer, » a déclaré Mer-Khamis.

Comme l’a exprimé Ashraf, un des «Enfants d’Arna» dans le film (*):
« Quand je suis sur scène, je me sens comme si je jetais des pierres. Nous ne laisserons pas l’occupation nous maintenir dans le caniveau. Pour moi, jouer, c’est comme jeter un cocktail Molotov. Sur scène je me sens fort, vivant et fier ».

Le Freedom Theater poursuivra le message de Juliano Mer Khamis et de sa mère Arna, de promouvoir la liberté – non seulement pour le peuple palestinien mais pour tous les êtres humains. Nous continuerons notre résistance à travers l’art, nous continuerons notre lutte pour faire de notre mieux , un meilleur.

Comme Juliano le dirait: « La révolution doit continuer ! »


Article publié sur Counterpunch le 13 juillet 2012.
Traduction pour ce site : Annick Walachniewicz.

Michael Dickinson est un artiste qui vit à Istanbul.
Il peut être contacté à l’adresse suivante : michaelyabanji@gmail.com.

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