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Mourir pour vivre : les récits de nos grévistes de la faim

Lina Alsaafin

Aujourd’hui, les prisonniers Bilal Diab et Thaer Halahleh sont entrés dans leur 70e jour de grève de la faim ; Hasan Safadi dans son 64e jour ; Omar Abu Shalal dans son 62e jour ; Mohammad al-Taj dans son 51e jour ; Ja’far Ezzedine dans son 47e jour, Mahmoud Sarsak dans son 46e jour.

J’ai interviewé nombre de proches de ces prisonniers. J’ai d’abord rendu visite aux proches de Hasan Safadi dans leur maison de la vieille ville de Naplouse.

Safadi n’en est pas à sa première expérience des prisons israéliennes. La première fois qu’il a été arrêté, en 1994, il avait 16 ans. De 2007 à 2010, il est devenu le prisonnier à la détention administrative la plus longue dans une prison israélienne : sa détention était reconduite tous les six mois, indéfiniment.

Après sa libération, il a été arrêté et incarcéré pendant 48 jours par l’Autorité palestinienne et, au cours des cinq mois qui ont suivi, il a été régulièrement convoqué à des fins d’interrogatoire. Avant son arrestation par Israël en 2007, il avait passé 43 mois en prison. Au total, Safadi a passé dix ans en détention administrative dans les prisons israéliennes, sans jamais avoir été condamné ni même accusé une seule fois officiellement.

Peur de dormir

La mère de Hasan a révélé qu’elle ne dormait pas parce qu’elle craignait de voir Hasan mort dans ses rêves. Elle s’est écroulée plus d’une fois et il a fallu l’emmener à l’hôpital à maintes reprises pour avoir mené sa propre grève de la faim par solidarité avec son fils. Je l’ai revue samedi, quand elle est venue à la tente de la solidarité installée au centre ville de Ramallah et je lui ai demandé où en était son moral. Elle a acquiescé de la tête et a chuchoté : « Hamdulilah ! » (« Dieu soit loué ! »). Ce qui rendait les choses plus douloureuses encore, c’est le fait qu’elle luttait pour conserver un masque de détermination. Cette mère diabétique de 65 ans, dont le fils aîné a été tué par les soldats israéliens en 1995, est manifestement épuisée :

« Je ne veux pas que Hasan sache que je suis en grève de la faim », a-t-elle dit en murmurant. « Je ne veux pas qu’il s’en fasse pour moi. L’un de mes petits-fils voulait parler de ma grève de la faim sur sa page Facebook et je lui ai interdit de la faire. »

Et d’ajouter : « C’est un garçon compatissant. D’humeur vive, mais c’est le plus aimant de mes onze enfants. Safadi m’a souvent dit et répété, en prison ou en dehors, qu’il tirait sa force de moi. S’il me voit pleurer à la TV, par exemple, il me dira que c’est comme si je l’avais mis dans une autre prison. »

Je me suis rendue à Kufr Ra’i, un des villages de Jineen, pour y rencontrer la mère de Bilal Diab, Um Hisham. Une vieille dame très douce, extrêmement accueillante. Ses yeux ne cessaient de se remplir de larmes mais sans jamais les laisser couler. Elle a juré que je ne m’en irais pas avant d’avoir mangé et une somptueuse fête a été préparée là, tout de suite. Elle s’est assise à la table, poussant tout le monde à manger, mais sans toucher à un seul morceau elle-même.

Le harcèlement brutal des supporters

Depuis 2001, le frère aîné de Bilal, Azzam, purge une condamnation à vie dans une prison israélienne et il a lui aussi entamé une grève de la faim pour soutenir son frère. Azzam en est à son 45e jour de grève de la faim. Jusqu’à présent, la tente de solidarité installée à l’extérieur de la maison de  l’autre frère de Bilal, Hamam, et été assaillie à deux reprises par l’armée d’occupation israélienne. Les soldats ont pris des photos des posters et affiches accrochés dans la tente et, lors de leur dernière intrusion, ils ont arrêté quelqu’un du village parce qu’il soutenait la grève de la faim de Bilal :

Diab venait d’avoir 18 ans et était en deuxième année de l’école supérieure quand il a été arrêté la première fois par l’armée d’occupation israélienne, en octobre 2003, dans son village de Kufr Rai. Il a été condamné à sept ans et demi de prison pour ce qu’Israël a appelé « son activisme politique au sein du groupe du Djihad islamique ».

Au moment de son arrestation, il avait bravé les ordres des soldats israéliens lui enjoignant de regarder vers le sol au lieu de les fixer dans le visage et, quand il avait refusé d’obéir, ils avaient menacé de l’abattre. Diab était resté impassible et avait répliqué sèchement que, de toute façon, la mort était inévitable. Ces propos avaient provoqué beaucoup de détresse chez sa mère, qui écoutait l’échange dans l’autre pièce, où les soldats l’avaient enfermée.

Après sa libération en février 2010, la vie n’a plus été la même pour Diab. Il a été arrêté pendant de brèves périodes et a été fréquemment convoqué par les services de renseignement israéliens pour des interrogatoires qui, généralement, duraient plusieurs jours. L’un de ces interrogatoires, en mai, a duré sept jours. Diab a également été arrêté par l’Autorité palestinienne durant 28 jours, et c’est un sujet que sa mère n’a guère envie de mettre sur le tapis.

« Bilal est le dernier de mes 13 enfants », déclare Umm Hisham. « Son père est mort quand il avait huit mois et c’est ainsi qu’il a toujours été gâté par ses frères et sœurs. Je demande à tout le monde, à tous ceux pour qui les droits de l’homme signifient quelque chose, de nous aider, de relâcher Bilal, de libérer Bilal. »

Une famille scindée de force

La sœur de Thaer Halahleh vit à Ramallah. Lors du rassemblement hebdomadaire de la Croix-Rouge pour les familles des prisonniers, elle m’a raconté comment Lamar, la fille de Thaer, qui a deux ans, apprécie l’attention dont son père est l’objet au village de Kharaas, près de Hébron. Lamar est née alors que Thaer était en prison et elle ne l’a vu qu’une seule fois, alors qu’elle avait quatre mois. Lamar est convaincue que, du fait que la tente de la solidarité a été dressée à l’extérieur de la maison de ses grands-parents et qu’il y a un afflux permanent de visiteurs, il y a un mariage chaque jour et elle demande à sa mère de l’habiller de nouveaux habits chaque jour.

Thaer a passé dix ans en tout en prison. Il a été arrêté deux semaines après son mariage et il a passé un an et demi en prison. Après sa libération, on lui a laissé un répit de cinq mois avant de l’arrêter à nouveau en 2010 et il a entamé sa grève de la faim en compagnie de Bilal Diab (les deux hommes sont devenus aussi proches que des frères durant leur emprisonnement vécu ensemble), au moment où sa détention a été reconduite une fois de plus.

Omar Abu Shalal a été arrêté au carrefour de la frontière Allenby entre la Cisjordanie et la Jordanie alors qu’il était en route pour un pèlerinage à La Mecque, en Arabie saoudite. Divorcé sans enfants, son histoire a été la plus malaisée à personnaliser.

Le 15 février 2012, la détention d’Abu Shalal a été prolongée de six nouveaux mois. Inspiré par les grèves de la faim de Khader Adnan et de Hana al-Shalabi, et par les grèves de solidarité de Bilal Diab et Thaer Halahleh, Omar a entamé sa grève de la faim le 7 mars.

« La première fois que j’ai entendu parler de sa grève, j’ai bien pris la chose », a avoué sa sœur Samira. « En même temps, j’avais peur pour lui, puisque je sais que lorsque mon frère se met en tête de faire quelque chose, il ne reviendra pas en arrière tant qu’il n’aura pas réalisé ce qu’il veut. Il a toujours eu une confiance tr ès forte, en prenant de graves décisions comme celle-là. »

Évanouissement en plein tribunal

Hier, l’association de défense des droits des prisonniers, Addameer, et les Médecins pour les droits de l’homme – Israël (PHR-I) ont publié une déclaration commune sur la dégradation plus qu’inquiétante de l’état de santé des prisonniers en grève de la faim, qui refusent toute nourriture depuis plus de deux mois à ce jour. Bilal Diab s’est évanoui au tribunal le 3 mai et les autorités israéliennes ont refusé qu’on l’approche pendant plus d’une demi-heure. Il est actuellement gardé à l’hôpital Aassaf Harofeh de Tel-Aviv, souffre d’hypothermie et il a perdu toute sensation dans les pieds.

L’un des avocats d’Addameer a finalement obtenu la permission des autorités israéliennes de rendre visite à Hasan Safadi, lequel a informé l’avocat que, le 3 mai, on lui avait fait subir un traitement, par injection dans le bras, ce qui constitue une violation manifeste de ses revendications.

« Addameer et PHR-I sont particulièrement préoccupés par cette information, puisque le traitement forcé constitue une violation grave des principes de l’éthique médicale et des principes directeurs, tant de l’Association médicale mondiale que de l’Association médicale israélienne », disait la déclaration. « Selon la déclaration de Malte. Les médecins doivent se satisfaire du fait que le refus de nourriture ou de traitement est un choix délibéré de l’individu. Les grévistes de la faim devraient être protégés de toute forme de coercition. Les médecins peuvent souvent aider à y arriver et devraient être conscients de ce que la coercition peut provenir du groupe de leurs confrères, des autorités ou d’autres personnes encore, tels les membres de la famille. Les médecins ou autre personnel des soins de santé ne peuvent soumettre le gréviste de la faim à la moindre pression que ce soit pour qu’il suspende sa grève. Les traitements ou les soins apportés au gréviste de la faim ne doivent pas dépendre de la condition de la suspension de la grève de la faim. »

L’hôpital de la prison de Ramleh est notre Bloc H. Khader Adnan peut être l’équivalent vivant de Bobby Sands, mais Bilal Diab et Thaer Halahleh sont des martyrs vivants et il est pénible de dire que leurs jours sont comptés. Ils sont en train de mourir pour vivre.


Publié le 7 mai sur Electronic Intifadah.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

Lina Alsaafin a 21 ans. Elle est originaire à la fois de Gaza et de Cisjordanie. Elle a un blog sur le site d’Electronic Intifadah. On peut la suivre sur Twitter : @LinahAlsaafin.

 

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