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Même morts, les colons juifs de Cisjordanie continuent à voler des terres palestiniennes

Une étude récente met en évidence qu’en Cisjordanie des centaines de colons juifs sont enterrés sur (ou plutôt dans) des terres qui sont la propriété privée de Palestiniens, relève Uri Blau dans un article publié dimanche. De nombreux cimetières sont établis délibérément à des centaines de mètres des habitations les plus proches afin d’étendre autant autant que possible l’emprise sur le territoire.

Plus de 40% des tombes d’anciens colons en Cisjordanie ont été creusées dans des terrains qui sont la propriété privée de Palestiniens. Une ONG “de gauche” a procédé à un relevé détaillé et aboutit à la conclusion que 600 sépultures, situées à proximité de dix colonies juives, sont ainsi situées sur des terres spoliées, y compris dans certain cas des terres qui ont été expropriées par l’occupant israélien “pour cause d’utilité publique” en invoquant des impératifs de sécurité (qui sont il est vrai utilisés à tout moment et à tout propos).

La recherche a été entreprise par Dror Etkes de l’ONG Kerem Navot, organisation qui s’occupe de la colonisation israélienne et des politiques foncières de l’État d’Israël en dehors de ses frontières d’avant juin 1967. D. Etkes a utilisé les données du système d’information géographique de l’administration civile israélienne 1, auxquelles il a eu accès dans le cadre de la loi sur la liberté de l’information 2. Il s’agit donc de données officielles. 

Le directeur adjoint du conseil de Yesha, Yigal Dilmoni, a pourtant qualifié les données utilisées par D. Etkes de “inexactes et partiales”.

En tout cas – a-t-il ajouté – nous invitons Kerem Navot à venir et à déplacer les tombes aux endroits qu’il choisira. Il est temps pour ces organisations de gauche d’arrêter de harceler les habitants de Judée et de Samarie 3, même après leur mort”.

Cimetière pour colons juifs à la colonie de Psagot (Ph. Emil Salman)

Jusqu’au milieu des années 1980, il n’y avait que deux cimetières juifs en Cisjordanie, et tous deux étaient construits sur des terres achetées par des Juifs avant 1948 (à Hébron et Kfar Etzion).

Cependant, D. Etkes dit que son projet de cartographie – utilisant des photographies aériennes de différentes époques, les plus récentes datant de juin 2017 – montre qu’il y a maintenant 32 cimetières juifs contenant chacun au moins deux tombes, dispersées un peu partout en Cisjordanie. Il y a aussi deux sites comprenant une seule tombe : une pour le terroriste juif Baruch Goldstein à Kiryat Arba 4; et un autre dans la colonie de Ariel pour Ron Nachman, qui a fondé cette colonie dans les années 1980 et en a été le maire pendant de nombreuses années.

Etkes estime que 1.370 Juifs sont inhumés dans des cimetières en Cisjordanie (pour certains des plus grands cimetières les photographies aériennes ne permettent pas un décompte d’une précision absolue). La majorité des cimetières en question se trouvent dans des zones que l’occupant a déclarées “terres d’État”, et certains des plus grands se trouvent dans les colonies juives à Ariel et à Karnei Shomron (chacun une centaine de tombes) et à Kedumim (50 tombes).

Une dizaine de cimetières au moins se trouvent sur des terres appartenant à des propriétaires privés palestiniens. Cinq parmi eux, totalisant 78 sépultures (en juin 2017), se trouvent sur des terres privées palestiniennes, mais à proximité directe des colonies juives de Kochav Hashahar, Psagot, Mehola, Hinanit Shaked et Yitzhar.

Trois cimetières, quant à eux, sont construits sur des terres qui appartenaient à des Palestiniens avant qu’Israël ne les exproprie pour un “usage public” (y compris par des Palestiniens) : Ofra (40 tombes); Barkan (300); et Mishor Adumim (100). Deux cimetières de colonies, à Beit El et à Shavei Shomron, se trouvent sur des terres palestiniennes privées qui ont été confisquées par Israël pour «raisons de sécurité» (respectivement 70 et 10 tombes). Cette méthode d’expropriation a souvent été utilisée pour l’établissement de colonies juives, jusqu’à ce qu’en 1979 la Cour suprême, saisie du cas de la colonie d’Elon Moreh,  ait décidé que l’armée n’avait le pouvoir de prendre des terres qu’à des fins militaires. Cependant, la saisie de terres par l’armée prive leurs propriétaires initiaux du droit de les utiliser jusqu’à ce que la “situation de sécurité” ait pris fin… c’est-à-dire probablement à la fin de l’occupation israélienne.

L’évacuation des tombes de colons des colonies de Gush Katif, dans la Bande de Gaza en août 2005, avait donné lieu à un psychodrame israélien – (Reuters)

Les données rassemblées par Etkes montrent que les cimetières sont souvent situés à des centaines de mètres des habitations. Par exemple, le cimetière de Kochav Hashahar – qui compte environ 35 fosses creusées sur des terres palestiniennes privées – se trouve à 470 mètres des habitations les plus proches de la colonie. Le cimetière Mehola, qui compte cinq sépultures, se trouve à environ 300 mètres des habitations les plus proches. Et le cimetière de huit tombes de Yitzhar se trouve à 650 mètres des habitations actuelles.

Cela n’a certainement rien de fortuit, il s’agit d’une tactique utilisée depuis l’origine de la colonisation, qui vise à occuper par tous les moyens la plus grande étendue de terres possible. On note ainsi, en Cisjordanie, que des stations-service sont souvent installées aux endroits à première vue les plus improbables. Le choix du lieu de leur implantations sert à affirmer la présence israélienne dans le paysage. Dans le cas des cimetières, D. Etkes se déclare convaincu que “l’emplacement d’un cimetière ‘n’est pas choisi sans raison. C’est un investissement à très long terme et dans le judaïsme, celui qui enterre des gens dans un certain endroit le fait en sachant qu’ils ne seront pas déplacés. De toute évidence, il y a une intention délibérée cachée derrière le choix de l’emplacement de ces cimetières, et l’on peut supposer que quiconque enterre les morts sur des terres palestiniennes privées sait exactement ce qu’il fait”. Il en voit un signe supplémentaire dans le fait que “il n’y a aucun cimetières desservant les colonies ultra-orthodoxes dans les territoires occupés. Pas un seul”.

L’évacuation de tombes juives des territoires occupés est devenue un problème très sensible en Israël en 2005, avec le désengagement militaire d’Israël de la bande de Gaza. À l’époque, les principaux rabbins israéliens ont décidé que les occupants des 48 tombes de colons juifs situées dans le cimetière régional desservant les colonies (connues sous le nom de Gush Katif) devraient être exhumées et ramenées en Israël.

«Un cimetière n’est pas une simple addition hasardeuse de tombes. En Israël, les cimetières ont été le lieu où s’est construit un discours mythologique organisé, un récit plaçant le drame de la mort au centre du renouveau de la coloni­sation juive dans les territoires. En dehors de l’ancien cimetière juif d’Hébron et du cimetière de l’ancienne colonie de Kfar Etzion […] , il n’ y avait pas de cimetières dans les colonies jusqu’au milieu des années 1980. Les colonies étaient des communautés de gens jeunes et en bonne santé, et elles n’en avaient généralement pas besoin. Les quelques morts qu’elles avaient à déplorer étaient enterrés dans leurs lieux d’origine, à l’intérieur de la Ligne verte. Les diverses couches de signification et d’interprétation qui s’associeraient plus tard aux tombes n’étaient pas encore apparues. La première intifada, qui éclata à la fin de l’année 1987, exigea son prix de sang et manifesta à quel point l’existence des Juifs était précaire dans les territoires, combien les vivants étaient constamment exposés à la mort. La mort était politique, et elle était interprétée comme un élixir de vie. De nouvelles tombes furent creusées dans les colonies, des tombes qui visaient à manifester ostensiblement un processus d’enracinement. Elles consolidaient les fondations des maisons en leur apportant des racines plus profondes. La vie est mobile et peut exister dans divers endroits. On peut abandonner une maison dans laquelle on vit, même si c’est à regret, mais une tombe, une sépulture ne peut jamais être abandonnée, du moins selon les colons. […]

Dans le cadre de la lutte des colons pour la Terre d’Israël, la mort n’a jamais été une affaire privée, le deuil n’a jamais été quelque chose de personnel, et les morts sont, au même titre que les vivants, des soldats entièrement dévoués à une cause plus haute que leur vie et leur mort», écrivaient en 2007 Idith Zertal et Akiva Eldar dans leur livre “Les Seigneurs de la terre – histoire de la colonisation israélienne des territoires occupés5.

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Notes   [ + ]

1. c’est-à-dire la branche de l’armée d’occupation qui régente les aspects civils de la vie de la population dans les territoires occupés.
2. Il s’agit d’une loi qui permet, au moins théoriquement, d’obtenir l’accès au données officielles des administrations israéliennes. Il y a cependant de nombreuses exceptions, et par ailleurs les médias israéliens restent soumis à la censure. La “liberté de l’information” en Israël est donc toute relative. Au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières en 2017, Israël se situe en 91èmeposition (la Belgique en 9ème position et la France en 39ème position). Dans son article Uri Blau indique que l’armée a refusé de communiquer une série de documents ou de réponse à des questions qu’il a lui-même posées sur les conditions dans lesquelles des Palestiniens sont dépossédés de terrains leur appartenant pour y établir des cimetières juifs. – NDLR
3. Le nom biblique de la Cisjordanie, utilisé par les sionistes et l’administration de l’occupant
4. Goldstein a assassiné 29 fidèles musulmans au Tombeau des Patriarches à Hébron en 1994
5. P. 287, 288 et 297 – Edition du Seuil, 2013 – ISBN 9782021080025