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« Monsieur le Recteur Torfs, les violations des droits de l’homme ne sont pas un sujet de plaisanterie (de mauvais goût) »

Le recteur Torfs de la KUL a posté un tweet des plus condescendants à propos d’un article de Solidaire qui critiquait la participation de la KUL au projet de recherche « Law-Train » de l’UE, mis sur pied en collaboration avec une université israélienne et la police d’Israël. Le professeur émérite Herman De Ley réagit par le biais de la présente lettre ouverte.

Cher et estimé Recteur Torfs,

N’étant pas moi-même un usager de Twitter, j’ai été informé par quelques lecteurs indignés du tweet que vous avez fait circuler : « “La KU Leuven aide Israël dans ses techniques d’interrogatoire illégales.” Enfin, un peu d’humour dans le journal communiste Solidaire ! », et ce, à propos d’un article de ce périodique concernant la participation de la KU Leuven au projet «Law-Train» d’Horizon 2000.

Par votre réaction, vous semblez à première vue mettre en doute les inquiétudes justifiées – les faisant même passer pour «ridicules», lis-je dans l’une des réactions – exprimées par certains collègues de votre propre institution. Plus encore, vous suscitez l’impression que la politique israélienne de violation du droit international et des droits de l’homme peut faire l’objet de plaisanteries (de mauvais goût).

Mais sans doute cela avait-il trait au titre de l’article, «La KU Leuven aide Israël dans ses techniques d’interrogatoire illégales» ? À ce propos, je voudrais vous renvoyer aux «Ethical Guidelines and Ethical Procedures» (Directives et procédures éthiques) élaborées par l’Université coordinatrice de Bar-Ilan et qui engagent tous les partenaires du projet «Law-Train».

J’y lis les exigences suivantes : «Chaque partenaire respectera les lois et réglementations des autres pays partenaires participants» (par. 2.4) et «(…) ce concept est fondamental pour l’exécution de Law-Train» (ibid., p. 14). Mais il est possible que cette clause ait échappé aux commissions éthiques de votre université qui ont approuvé le projet.

Aussi le «respect» requis ici par le coordinateur du projet est-il (également) de mise pour les lois et réglementations israéliennes (une organisation israélienne des droits de l’homme en répertorie une cinquantaine) qui officialisent la discrimination et le racisme à l’égard de la population palestinienne en les cautionnant dans la législation. De même, la Commission des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale a constaté que cette dernière était profondément enracinée dans «le système juridique israélien et ses institutions, et en particulier au sein même du pouvoir judiciaire».

Avec de telles exigences quasi juridiques, les partenaires européens participants se font non seulement clouer le bec, mais leur participation les rend de facto complices de la politique israélienne à l’égard de la population palestinienne, non seulement d’un point de vue éthique mais aussi – hasarderais-je, n’étant pas juriste – d’un point de vue juridique. Et c’est le cas ici pour la KU Leuven en tant que seule et unique université européenne à s’être engagée dans ce projet. Le titre de l’article de Solidaire ne me semble donc absolument pas tiré par les cheveux.

Moi-même, professeur retraité de l’Université de Gand, je n’ai naturellement pas à donner de leçons d’éthique au recteur d’une institution catholique. Une préoccupation d’ordre éthique, toutefois, même dans la politique de recherche menée, me semble un minimum pour toutes les universités et il ne convient pas, en tout cas, comme cela a déjà été suggéré, de la déléguer au secteur social extérieur à l’université.

Cher et estimé Recteur,

Pour en terminer quand même par une note «humoristique» : si je devais être prêtre – et je ne le suis naturellement pas : en dépit de mon nom, je ne puis même pas revendiquer la qualification de «laïc» – je vous imposerais comme pénitence la lecture du dossier détaillé que nous avons élaboré autour du projet «Law-Train» (38 pages, notes et bibliographie incluses). En janvier, nous présenterons également ce rapport au ministre Geens.

Comme vous le savez sans aucun doute, son ministère est également un partenaire de ce projet. Quoi qu’il en soit, j’aimerais vous demander de parcourir effectivement ce dossier. Il n’a pas de prétention stricte­ment scientifique mais il répertorie bel et bien ce que la journaliste israélienne Amira Hass qualifie de «politique israélienne de la cruauté».

Vous pouvez consulter ce rapport sur le site http://www.bacbi.be/pdf/lawtraindossier_NL.pdf.

D’avance, je vous souhaite une bonne lecture.

Le signataire de la présente est membre du Comité de direction de la plate-forme BACBI (signée par plus de 460 universitaires de toutes les universités belges), mais vous écrit ici en son nom propre.

Avec mes salutations amicales,

Prof. émérite et Dr Herman De Ley
Département de Philosophie et Sciences morales
Université de Gand (Belgique)

 

Les rapports de force entre occupant et population occupée résumés en une seule image (Photo: Middle East Monitor)


Publié sur le 13/12/2016 sur De Wereld Morgen
Traduction : Jean-Marie Flémal

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