Dans l'actu

Miko Peled : «La Palestine gagnera son combat pour la liberté»

Propos recueillis par Charlotte Silver

Le 19 septembre, Miko Peled, l’auteur israélien du livre très applaudi, The General’s Son (Le fils du général), s’est adressé à un nombreux public à Berkeley, lors d’une activité sponsorisée par la Middle East Children’s Alliance (MECA Alliance des enfants du Moyen-Orient), une organisation à but non lucratif qui a consacré ces 25 dernières années à lever des fonds en vue de soutenir des projets au profit des enfants en Palestine, de même qu’en Irak et au Liban.

Alice Walker, auteur de The Color Purple (La Couleur pourpre), était dans l’assistance en compagnie d’amis de la MECA et de nombreuses autres personnes intéressées par le récit de Miko Peled sur son parcours personnel et ses points de vue politiques. Feu Matti Peled, le père de Miko, était un général de haut rang dans l’armée israélienne et il fut l’une des premières voix à critiquer Israël de l’intérieur en raison de sa politique à l’égard des Palestiniens.

Après la mort de Smadar, la jeune nièce de Miko, dans un attentat suicide à Jérusalem en 1997, Miko se sentit forcé de comprendre que ce qui se passait en Palestine allait bien au-delà des platitudes proposées par les hommes politiques et les nationalistes israéliens.

Aujourd’hui, Miko Peled affirme que son vécu personnel est de ceux qui, à tous points de vue, « contredisent l’histoire nationale d’Israël ». Avant son exposé, Peled s’est entretenu avec Charlotte Silver, de The Electronic Intifada.


Charlotte Silver. Dans votre livre, vous intégrez sans hiatus le contexte historique à vos propres souvenirs d’enfance. Comment avez-vous mené vos recherches, pour ce livre ?

Miko Peled. J’ai effectué deux sortes de recherches. Je suis retourné chez ma mère – ma sœur m’a été d’une grande utilité aussi – mais c’est ma mère qui a été ma source principale. Ainsi, je m’asseyais des heures entières avec elle, lui posais des questions et, en fait, nous ne faisions que parler sans arrêt.

L’autre aspect de mes recherches renvoyait aux archives, où j’examinai tout ce que mon père avait écrit. Je suis remonté à 1969, l’année où il a commencé à écrire, juste après avoir quitté l’armée, et j’ai continué jusqu’en 1995, l’année de son décès.

Ensuite, suivant le conseil de [la journaliste israélienne] Amira Hass, je suis allé aux archives militaires israéliennes, uniquement pour examiner sa carrière. J’ai passé d’innombrables heures à passer au crible du matériel qui n’était pas intéressant – des notes et des fiches, etc. Mais il y avait aussi des choses intéressantes – comme le rapport sur Gaza que mon père avait rédigé quand il était gouverneur militaire de Gaza en 1956. Et, ensuite, j’ai examiné les minutes des réunions qui allait aboutir à la guerre de 1967 [la guerre des Six-Jours].

CS. Quelles furent les opinions exprimées par votre père dans le préambule de la guerre de 1967 ?

MP. Eh bien, on a écrit beaucoup de choses à ce propos. La première chose qui m’a frappé – et mon père l’avait dit d’abord et, ensuite, les autres généraux n’ont plus cessé de le répéter – dans leurs discussions internes aussi bien que dans les discussions avec le cabinet pour essayer de convaincre ce dernier d’approuver une frappe préemptive, c’est que les Égyptiens n’étaient pas préparés à la guerre. Aujourd’hui, l’histoire prétend qu’Israël a été attaqué par trois importantes armées arabes qui avaient l’intention de le détruire. Voilà l’histoire telle qu’elle a été pas mal acceptée. [Mais j’ai découvert que] les généraux disaient que les Égyptiens n’étaient pas préparés à la guerre, que les Égyptiens auraient eu besoin d’une autre année et demie pour se préparer à la guerre. C’est quelque chose de très différent.

Ainsi, en réalité, en envoyant des troupes dans la péninsule du Sinaï, ce qui constituait la menace perçue, les Égyptiens se sont affaiblis, en fait et ils ont fourni une meilleure occasion à l’armée israélienne de détruire l’armée égyptienne. Et bien, c’est énorme. Cela contredit non seulement le mythe, mais cela prouve qu’il existait bel et bien une intention d’attaquer qui n’avait rien à voir avec une menace !

Ainsi, ensuite, une fois que l’attaque contre l’Égypte se fut si bien déroulée, les généraux, en compagnie de Moshe Dayan, le ministre de la Défense, furent vraiment bien décidés à s’emparer de la Cisjordanie et des hauteurs du Golan. Parce qu’ils voulaient plus et qu’ils en avaient l’opportunité.

CS. Dans votre livre, vous présentez deux genres de sionistes. L’un est le sioniste conquérant, voulant l’expansion et colonisateur. Et l’autre, représenté par votre père, se situe dans la minorité. Il croyait en un État juif mais, dès le départ, il s’est opposé à l’occupation des territoires palestiniens. Le point de vue de votre père est devenu beaucoup plus fréquent, mais il ne représente plus votre position, qui reflète celle de nombreux Palestiniens qui aimeraient voir un seul État binational. Pourquoi pensez-vous qu’il est important de vous distinguer du « camp de la paix » israélien et des partisans de la solution à deux États ?

(David Hebble)

(David Hebble)

MP. Vous avez raison. Il y avait un camp sioniste plus modéré et un autre plus agressif et, à chaque intersection où il fallait prendre une décision, les extrémistes plus militants avaient toujours le dessus et remportaient la mise. Ce fut vrai en 1955 et 1956, ce fut vrai en 1967 et ce fut vrai chaque fois depuis lors.

Les sionistes plus modérés disaient : « OK, nous avons un État, nous avons 80% des terres d’Israël, faisons la paix. Nous avons fait ce que nous avions besoin de faire pour nous établir. Le rêve sioniste a été matérialisé. Et continuons et voyons comment nous pouvons faire partie du Moyen-Orient. »

L’autre camp disait : « Non, il n’y a pas de place pour la paix, nous allons être le plus gros caïd, nous allons être l’armée la plus forte. Le premier qui nous touche, seulement, nous allons le détruire. Nous allons prendre le plus de terres possible – c’est un jeu du tout ou rien. »

Après 1967, il y a eu un changement. Il y a eu un changement partout, dans le Moyen-Orient. Mais mon père est allé un pas plus loin dans le point de vue des sionistes modérés : en fait, il s’est mis à parler des Palestiniens.

C’est à ce moment qu’il s’est brusquement retrouvé marginalisé. Parce que tout le monde comprenait que cette conquête devait être irréversible le plus tôt possible. Et c’est pourquoi le projet de colonisation massive a commencé immédiatement après la guerre à Jérusalem et en Cisjordanie et dans la vallée du Jourdain.

Ainsi, il n’est rien resté de cet aspect plus modéré du sionisme. Il y a eu le sionisme traditionnel, qui a poursuivi le projet des colonies — le Parti travailliste et Shimon Peres et tous ces gens — et, ensuite, il y a eu les gens comme mon père, qui étaient complètement marginalisés parce qu’ils avaient prononcé le mot « Palestiniens ». Et, alors, il a prononcé le mot « OLP » [Organisation de libération de la Palestine] et il a affirmé qu’il nous fallait en fait négocier avec l’OLP.

Au fil des années, il y a eu ces lueurs de modération – les lueurs du mouvement de la paix. Mais quand nous y regardons à deux fois, en fait, ce mouvement de la paix n’a jamais poussé vers rien. Le projet des colonies s’est poursuivi, que ce soit sous les travaillistes ou sous le Likoud. Le projet de colonisation n’a jamais cessé, des milliers et des milliers de Palestiniens ont été incarcérés comme prisonniers politiques, et on n’a jamais touché à ces problèmes. Tous les symptômes de l’occupation ont été maintenus indépendamment de qui était au pouvoir.

Ce n’est qu’en 1993 que l’Israël traditionnel, dirigé par Yitzhak Rabin, a accepté de parler de « paix ». Mais qu’est-ce qui s’est passé, entre 1967 et 1993. La conquête a été rendue irréversible. La Cisjordanie a disparu. Ils étaient sûrs qu’il n’y avait pas la moindre chance au monde qu’un État palestinien pût naître, pût être établi, à ce moment. Ils avaient accompli leur but et, ainsi donc, parlons maintenant de paix, ça ne peut pas faire de mal et c’est bien pour tout le monde, politiquement, de le faire.

Ma perspective, c’est qu’Israël en fait a créé un État en gommant la ligne verte. Ainsi, la seule possibilité aujourd’hui, est de le transformer à partir d’un État sioniste – comme l’Afrique du Sud a été transformée à partir d’un État d’apartheid – et d’accorder des droits égaux à tout le monde.

CS. Votre histoire est celle d’une découverte et d’une évolution personnelles. Pensez-vous que votre compréhension élargie reflète une tendance plus large parmi les Israéliens et les Américains juifs ?

MP. Absolument pas. Les Israéliens sont de plus en plus cramponnés à leur sentiment d’avoir raison et à leur droit de faire ce qu’ils font. Et, en fait, [pour eux], le problème palestinien n’est pas « leur » problème, parce que nous avons donné aux Palestiniens leur chance et ils l’ont galvaudée – ils l’ont galvaudée à Gaza avec le Hamas, ils l’ont galvaudée avec les accords de Camp David, et les Israéliens sont heureux de vivre dans ce mythe et dans cet état d’esprit.

CS. Un trope commun parmi les sionistes libéraux, c’est que l’occupation corrompt la société israélienne. Par exemple, le but prétendu de Breaking the Silence [Rompre le silence, un groupe d’anciens soldats israéliens] est de montrer ce qu’une occupation militaire fait à une société. À quel point, pensez-vous, la société israélienne est-elle déjà consciente de ce qui se passe en Cisjordanie et de la façon dont l’armée traite les Palestiniens ?

MP. C’est certainement nouveau, pour certains Israéliens. Mais savoir quelque chose et l’admettre sont deux choses différentes. Exprimer ce genre de chose est important, que tout le monde ou pas soit au courant. Je pense qu’ils font un travail important, parce que je pense qu’il est important pour les Israéliens d’apprendre ces choses, parce que, soit ils le savent et ils ne l’admettront pas – ils sont en position de refus – soit ils ne le savent pas parce que peu leur chaut.

CS. Vous avez travaillé comme activiste de la solidarité et avocat depuis près d’une décennie. Vous avez commencé par collecter de l’argent pour des chaises roulantes en Israël et en Palestine – ce que certains appelleraient la normalisation —, après quoi vous avez participé à des actions directes contre les activités des colonies à Bilin, Beit Ommar et Nabi Saleh. Dites-moi comment vous percevez le rôle des activistes de la solidarité. Pourquoi est-il important et comment ce rôle a-t-il évolué depuis vos débuts ?

MP. Il y a deux problèmes ici. Il y a les Israéliens qui travaillent dans la solidarité, qui participent aux protestations, etc. et je vois la chose plutôt comme un partenariat. J’étais à Nabi Saleh cet été et je suis resté avec Bassem Tamimi [résident de Nabi Saleh et l’un des dirigeants des protestations en cours contre le vol des ressources du village par Israël, protestations qui ont été brutalement réprimées par l’armée occupante] et j’ai passé la nuit chez lui et j’ai passé beaucoup de temps avec lui.

Bassem a dit : « Les Israéliens qui viennent ici et qui protestent avec nous, je ne les perçois pas comme exprimant leur solidarité, je les perçois comme des partenaires. Parce que nous partageons cette terre et, en fin de compte, il nous faut partager l’État. Ainsi, nous étions des partenaires, ils ne viennent pas exprimer leur solidarité, ils viennent lutter avec nous parce que nous luttons en vue de réaliser le même but. C’est l’avenir de chacun qui est en jeu. »

Et je ne parle pas seulement de l’occupation de 1967, je parle de la totalité de la Palestine ou de la totalité d’Israël qui est sous occupation et chaque ville israélienne est une colonie. Ainsi, donc, tout cela doit changer et le nouveau paradigme doit être un paradigme non sioniste dans lequel nous partagerons la terre et nous partagerons l’État.

Je pense qu’exprimer sa solidarité avec les Palestiniens est la chose la plus importante que les gens peuvent faire. Je pense que c’est la chose morale à faire. Je pense que politiquement c’est la chose juste à faire. Je pense que, si vous considérez tous les problèmes dans le monde – la famine, la pauvreté, etc. –, ceci, comparé à cela, est un problème très facile à résoudre. On pourrait s’y mettre demain. C’est quelque chose qui a été fait par l’homme et qui peut être arrangé par l’homme de façon relativement simple.

CS. Mais ces deux prétendus partenaires ne sont pas égaux. Et l’avenir n’est pas le même pour les Palestiniens et les Israéliens. Par exemple,  les Palestiniens sont confrontés à une détention indéfinie, à des confiscations de terres, leurs maisons sont démolies et leurs enfants se font abattre. En outre, tous les activistes israéliens ne voient pas comme but une solution à un État. En tenant compte de cela, pouvez-vous faire un autre commentaire sur la façon dont vous percevez votre rôle et celui d’autres Israéliens dans la lutte de la Palestine ?

MP. Je pense que les activistes israéliens devraient se considérer comme des partenaires et lutter pour l’égalité des droits. Il est vrai que nous ne sommes pas égaux et c’est précisément pourquoi nous devons lutter pour la justice. Si nous focalisons la lutte sur la justice et l’égalité, nous en tirerons tous un profit égal et le résultat final sera une meilleure place pour chacun d’entre nous. C’est pourquoi je veux absolument passer des jours et des nuits en Cisjordanie avec des amis palestiniens, en guise de défi aux lois racistes d’Israël. Garder des Israéliens comme moi en tant que privilégiés, c’est une partie de tout ce qui doit changer.

CS. Pouvez-vous parler de la question de la normalisation ? Que signifie ce mot pour vous et quel inconvénient voyez-vous à ce qu’il ait trait à la lutte de la Palestine pour sa libération ?

MP. Le mouvement BDS [boycott, désinvestissement et sanctions] a très bien défini la normalisation et je suis d’accord avec sa définition. [La définition fait référence à des événements qui prônent la « réconciliation » entre Israéliens et Palestiniens sans s’occuper des injustices et inégalités auxquelles sont confrontés les Palestiniens].

CS. Selon votre perspective, comment la résistance s’est-elle développée et a-t-elle changé au cours des sept années écoulées, depuis que vous avec commencé à vous rendre aux protestations en Cisjordanie ?

MP. Ce qui a changé, c’est qu’il y a davantage de check-points tout au long de la route qui mène à ces endroits. La violence de l’armée israélienne est la même. Les militaires sont aussi agressifs qu’avant. Les tabassages, les gaz lacrymogènes et les gens qu’ils abattent.

La chose étonnante, c’est que la détermination des Palestiniens n’a pas faibli. Ces sept dernières années, de plus en plus de villages ont rallié ces protestations populaires. Des Palestiniens ont été arrêtés, ils ont été tabassés, ils ont été tués, ils ont inhalé plus de gaz lacrymogène qu’on ne peut l’imaginer, leurs villages et leurs terres sont polluées par des cartouches de gaz lacrymogène et par des balles en tous genres, et il ne leur vient même pas l’idée d’arrêter. Leur détermination est l’une des choses les plus remarquables que j’aie vues.

CS. Avez-vous perçu un surcroît de mécontentement à l’égard de l’Autorité palestinienne (AP) ?

MP. Absolument. Les gens en parlent très ouvertement. Ils utilisent des mots beaucoup plus fort que « mécontentement ». Il est clair pour tout le monde que l’AP est complètement inutile. Les gens disent que les gens de l’AP sont des collaborateurs, les gens les voient comme des petits copains d’Israël – ici, je dis ce que j’entends. Qu’ils se moquent bien des meilleurs intérêts des Palestiniens. Ils disent que l’AP doit s’en aller. Il y a un énorme changement, à ce propos. J’entends partout des gens qui en parlent en ces termes, et très ouvertement.

CS. Avez-vous de l’espoir dans le futur ?

MP. Vous savez, je pense que si vous vous muez en activiste, il vous faut avoir de l’espoir. Et je pense que la fin, ce sera une démocratie binationale. Il ne fait aucun doute à mes yeux que c’est la seule solution qui sortira de cela et c’est là qu’on ira. Et je pense que c’est quelque chose qui pourrait aller très vite et j’aimerais parier que ça se fera dans les dix prochaines années. Je veux dire qu’il y aura plus de 2,5 millions de personnes [à Gaza] en l’an 2020. Israël peut ignorer les Palestiniens autant qu’il le veut, mais il y aura 2,5 millions de personnes qui vivront à Gaza et, ainsi donc, leur économie reposera-t-elle sur les tunnels ? On parle de 800.000 enfants à Gaza, aujourd’hui !

Israël ignore la réalité mais la réalité ne peut être ignorée pour toujours. Ce que je crains, c’est que cela n’aille plus mal, avant d’aller mieux. Il y a un an, tous les grands généraux de l’armée israélienne se sont réunis dans une conférence spéciale pour discuter de la façon de combattre la résistance non violente et ils en sont venus à la conclusion qu’ils n’avaient pas de réponse à cette résistance non violente. Ce qui signifie que leur réponse va devenir de plus en plus violente.

Plusieurs personnes ont déjà été tuées, il y a des fusillades en permanence, des enfants se font tabasser et arrêter au beau milieu de la nuit. Je crains que cela n’empire. Parce que l’État sioniste ne va pas se soumettre et mourir, l’armée israélienne ne va pas renoncer facilement. Ainsi, je crois qu’il va y avoir une bataille très pénible, mais je n’ai aucun doute à ce propos : c’est une bataille qui sera gagnée.


Publié sur le 3 octobre 2012 sur The Electronic Intifada
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal.

charlotte silverCharlotte Silver est une journaliste résidant en Palestine occupée et à San Francisco. Suivez-la sur : @CharESilver.

Print Friendly, PDF & Email