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Message à Saeb Erekat : «Retournez au peuple !» (Mazin Qumsiyeh)

Mazin Qumsyeh

Certains de mes amis au sein du Fatah et d’autres n’aimeront pas ce ce que j’ai à dire ici. D’autres respecteront et apprécieront même, y compris certains membres du comité central du Fatah.

La situation devient intolérable et certains d’entre nous pensent que nous ne pouvons pas rester silencieux. Personnellement, je le dois à 50.000 d’entre vous qui lisez occasionnellement mes e-mails et aux nombreuses personnes qui m’écrivent pour demander mon avis sur cette question de septembre.

La goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui m’a amené à écrire cet article a été un e-mail du Dr. Saeb Erekat, reçu aujourd’hui même et qui comprend un document prétendant reprendre des stratégies de la direction palestinienne dans sa démarche vers l‘ONU pour la reconnaissance en septembre. Le même jour, les autorités israéliennes lançaient des propositions de lois à la  Knesset pour rendre l’État d’Israël encore plus juif et approuvaient la construction de 930 nouvelles maisons pour une nouvelle colonie juive à Har Homa C.

C’est une colline adjacente à Har Homa A et B et elle sera construite à Jabal Al-Deek, sur les terres de mon village de Beit Sahour. Les propos de représentants non-élus peuvent se perdre dans le vacarme des marteaux-pics et des bulldozers qui déchirent le paysage ancien. Les déclarations dans les médias concernant la reconnaissance de la Palestine par 122 pays (plus ou moins le même nombre qu’en 1989) signifient peu de chose pour les villageois et les réfugiés qui perdent quotidiennement la bataille pour que leurs préoccupations soient entendues par ceux qui roulent en SUV ou en Mercedes dans les rues de Ramallah et qui franchissent sans encombre les checkpoints grâce à leurs cartes de VIP.

Je discute et je travaille tous les jours avec les militants sur le terrain. Le message qu’ils relaient tous est qu’il y a un fossé grandissant entre tous les partis politiques et le peuple.  Ils le savent et l’admettent (de nombreux dirigeants ont dit qu’ils ne pouvaient plus mobiliser les gens). La réponse est connue : retournez à la population et relancez l’esprit révolutionnaire qui existe en chacun de nous.

Les remèdes à la croissance métastatique des colonies sur des terres palestiniennes, à la montée des lois racistes israéliennes, au sort des réfugiés ne concernent pas les documents écrits par Erekat ni les recours à des forums internationaux biaisés qui résultent en des  résolutions qu’ils n’ont jamais été disposé à mettre en œuvre.  

Dans la catégorie des « Que faire? » le document Erekat commence par : « 1. Ouvrir un dialogue stratégique avec l’administration américaine sur la question de l’adhésion. Il est évident que l’utilisation du ‘véto’ américains rendra impossible à la Palestine de devenir un État membre. »

Après 37 ans de « dialogue stratégique » et d’ouverture avec les États-Unis, 18 ans de négociations directes sous les auspices des États-Unis, comment, logiquement, un tel dialogue pourrait-il mener à quelque chose ? Il suffit de penser aux ovations adressées à Netanyahou, ce criminel de guerre, par le Congrès américain pour comprendre que ce n’est qu’une illusion.

Si l’AP ne pouvait même pas obtenir d’Obama qu’il s’en tienne à ses propres mots sur des questions simples (par exemple : il faut mettre un terme à  l’activité de colonisation), comment Erekat et consorts peuvent-ils penser qu’avec davantage de pourparlers ils décideraient Obama à établir un Etat palestinien ? Nos propres représentants refusent même de boycotter les responsables israéliens (notre représentant à l’ONU participe à une fête d’adieu au représentant d’Israël).

Bien sûr tout le monde sait que nous, Palestiniens, sommes ceux qui sont sous pression et non pas le gouvernement israélien. Le piège d’Oslo qui a créé une classe de personnes dépendantes de l’aide pour leur subsistance a rendu impossible toute prise de décision palestinienne indépendante. Dans ces circonstances, comment peut-on penser qu’il soit possible de changer le statu quo sans supprimer les structures de dépendance créées par le piège d‘Oslo?

Dans un deuxième point de «Que faire?« , Erekat déclare que «Avec la reconnaissance d’un État palestinien dans les frontières de 1967 et en devenant membre de l’ONU, il sera facile pour la direction palestinienne de prendre une décision concernant le statut final des négociations dans l’immédiat et sur toutes les questions sans exception (Jérusalem, les frontières, les colonies, les réfugiés, l’eau, la sécurité et la libération des prisonniers et détenus). »

Ceci est extrêmement dangereux et trompeur. Pourquoi la reconnaissance de l’ONU est-elle liée au retour inconditionnel aux négociations infructueuses ? Qu’est-ce qui pourrait faire croire à quelqu’un doté d’un peu de logique que les États-Unis changeraient d’optique sans que nous changions d’abord en appliquant une certaine pression réelle ?

Et depuis quand la lutte du peuple palestinien est-elle réduite à un «État» palestinien dans une partie de la Cisjordanie (aucun dirigeant palestinien ou israélien ne croit même plus pouvoir obtenir l’ensemble de la Cisjordanie) ?

Beaucoup de Palestiniens soulignent que les dossiers des précédents «négociations» montrent que Qoreï,  Erekat et Abou Mazen étaient prêts à renoncer aux droits des réfugiés et autres droits en échange de cet état émasculé (voir fuite des documents Palestine, l’arrangement Abou-Mazen – Beilin et les accords de Genève).

Dans un troisième point, il est dit : «À la lumière du discours du président Obama du 19/05/2011 dans lequel il a parlé de notre choix d’aller à l‘ONU, disant : »les efforts des Palestiniens pour délégitimer Israël finiront par échouer, les actions symboliques pour isoler Israël à l’ONU en septembre ne vont pas créer un Etat indépendant ». Il est clair que l’administration Obama comprend que nous allons à l‘ONU pour :
– une tentative d’isoler et de délégitimer Israël.
– qu’il s’agit d’un acte symbolique.
– que ces efforts n’entraîneront pas la création d’un État indépendant.

Cette compréhension est contraire à ce que nous voulons atteindre via une adhésion de l’État de Palestine sur les frontières de 1967 et Jérusalem-Est comme capitale. Nous ne cherchons pas à délégitimer Israël ou à l’isoler ; il ne s’agit pas non plus d’un acte symbolique.  »

Vous en connaissez beaucoup des mouvements de libération dans le monde  qui refusent même d’essayer d’isoler un régime d’apartheid répressif ?

Tout comme lors de nombreuses autres situations précédentes, cette Autorité palestinienne veut épargner Israël.

Tout comme lorsqu’ils ont abandonné l’examen du rapport Goldstone ou quand ils ont fait pression sur Israël contre la libération des prisonniers politiques palestiniens (soi-disant pour que le Hamas ne  marque pas des points).

Tout comme lorsque plusieurs d’entre eux ont déclaré publiquement qu’ils ne boycottent pas les produits israéliens, mais seulement « les produits des colonies » (comme s’il y avait une différence dans les produits de l’apartheid).

Tout comme quand ils émis des instructions à leurs services de sécurité afin d’arrêter les activités de résistance populaire (en permettant seulement des veillées au milieu des villes, mais sans frictions avec les soldats de l’occupation israélienne).

La liste s’allonge encore et encore.

Quant à l’événement à l’ONU comme acte symbolique, en effet, c’est ce qui est envisagé. L’AP devrait plutôt aller au-delà du symbolisme et poser des actes sérieux tels que demander à l’ONU d’annuler l’adhésion d’Israël (car il ne respecte pas la charte des Nations unies et il a violé ses propres promesses de se conformer à ses obligations).

Un réel effort consisterait à demander aux États membre de l’ONU de traiter Israël, comme ils ont traité l’état d’apartheid sud-africain puisqu’Israël répond à toutes les exigences d’un régime d’apartheid, d’après la convention internationale concernée.

Il y a quelques années, M. Erekat est venu faire une tournée aux États-Unis. Quand certains leaders palestiniens américains ont commencé à l’interroger sur l’échec d’Oslo, il s’est juste mis en colère et a dit à environ quarante d’entre nous qu’il disposait d’un doctorat et nous lançait «Qui êtes-vous tous pour poser des questions pareilles !».  Ceci est tout simplement inacceptable.

La cause de 11 millions de Palestiniens ne peut pas être laissé à quelques individus (peu importe qu’ils soient ou pas bien intentionnés).

La peur de voir l’aide coupée

L’aide américaine à l’Autorité palestinienne est accordée de manière à mettre en œuvre la politique américaine, qui à son tour (à cause de l’AIPAC et d’autres lobbies) sert la politique israélienne d’occupation. Par exemple la plupart des dollars de l’USAID vont à des infrastructures (principalement des routes) qui créent des emplois temporaires et qui allègent la responsabilité de l’occupant. (NDLR : voir à ce propos un autre article récent)

La plupart des routes sont des routes alternatives qui contribuent à renforcer le système d’apartheid (par exemple, les routes autour des blocs de colonies, etc.) L’essentiel de l’aide sert directement à financer les salaires des Palestiniens employés par l’Autorité palestinienne. Et la plus grande partie de ce budget passe dans les salaires des employés de sécurité.

En application d’Oslo II, ces forces de sécurité doivent assurer qu’il n’y ait pas de friction avec les Israéliens (par exemple, en supprimant toute résistance, y compris la résistance non-violente). Parce que les salaires et la stabilité politique de l’Autorité palestinienne subordonnée est dépendante de cette aide, il est très facile à s’en servir comme d’un moyen de pression sur les fonctionnaires de haut niveau.

Nous l’avons vu par exemple lors de la mise au rebut du rapport de la Commission Goldstone. Nous l’avons vu en 2006 et en 2007 (où l’aide a été coupée au lendemain des élections ;  rapidement les élites avaient agi pour saper le gouvernement et retourner à soutenir le statu quo). En bref, l’aide des États-Unis nuit à l’intérêt national palestinien et sert à perpétuer l’occupation, car elle consacre le statu quo, soulage les coûts de l’occupation pour Israël et restreint la liberté politique pour nous libérer.

J’exhorte le comité central du Fatah, qui a agi avec audace afin d’écarter Dahlan de son poste, à agir avec la même audace pour aller sur la voie de changements nouveaux et plus audacieux. Limiter les mandats dans le temps serait une première étape appropriée pour Fatah et pourrait ouvrir la voie aussi pour limiter les mandats dans le temps pour les postes de l’Autorité palestinienne.

Ma recommandation humble et ouverte est que la direction palestinienne revienne à la population et qu’elle se renouvelle périodiquement de sang neuf. Avec ce sang neuf, une mobilisation des Palestiniens en exil peut se faire et avoir comme effet un réel changement par la mise sur pied appropriée de stratégies à court, moyen et long terme. Par exemple via le lobbying, le travail des médias, et via le BDS (boycott, désinvestissement et sanctions). Au niveau interne, la maison palestinienne a besoin d’une remise en ordre par l’application des accords existants afin de créer un Conseil national palestinien représentatif (de l’OLP). Ceci créerait une atmosphère de résistance populaire réelle qui pourrait bien changer rapidement la dynamique sur le terrain.

Il y a des centaines d’avocats palestiniens, professeurs de science politique, et autres experts palestiniens que l’on peut consulter afin de bâtir une véritable stratégie et direction vers la libération. S’engager dans un dialogue ouvert sur ces choses est bon pour tout le monde. Le statu quo ne peut être toléré. Il est préférable de le faire maintenant au lieu d’attendre jusqu’en septembre, quand les gens (qui auront en vain mis leurs espoirs dans la fin de l’occupation) verront les dirigeants, qui ne cessaient de parler avec eux de Septembre, tergiverser avant de céder définitivement.

Il n’y a aucune différence, que l’on soit apathique ou de connivence avec le statu quo d’une occupation rentable pour les occupants (grâce aux accords d’Oslo). Après tout, ne rien dire, c’est être complice.

Mazin Qumsyeh *, le 4 août 2011


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Publié sur : http://popular-resistance.blogspot.com/2011/08/september.html

Mazin Qumsyeh est professeur à l’université de Bir Zeit et actif dans les comités populaires. Il était aussi, avec Lubna Masarwa, l’initiateur de la campagne « Bienvenue en Palestine ».

Il est l’auteur du livre : « Popular resistance in Palestine »(

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