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Main basse sur les ressources naturelles : Israël ne laisse aux Palestiniens que 5,05% de l’eau du Jourdain

« Si des actions immédiates ne sont pas entreprises, le fleuve Jourdain sera asséché d’ici 2011 », selon Baha Afaneh, coordinateur jordanien du “Projet fleuve Jourdain” des “Amis de la Terre” au Moyen-Orient (FOEME) Deux récents rapports rédigés par une coalition d’écologistes israéliens, jordaniens et palestiniens brossent en effet  un tableau alarmant de l’état du Jourdain.

FOEME constate que ce fleuve autrefois majeur n’est plus aujourd’hui qu’un maigre cours d’eau, alimenté par des eaux salines et usées provenant de Jordanie, des territoires administrés par l’Autorité palestinienne (AP) mais surtout d’Israël.

« Israël a dévié des eaux salines issues de sources vers le fleuve. Aujourd’hui, quelque 20.000 millions de mètres cubes [d’eau saline] se jettent dans le fleuve chaque année », dit Gideon Bromberg, directeur israélien de FOEME.  Environ trois millions de mètres cube d’eaux usées non traitées se déversent également dans le fleuve chaque année en provenance de la municipalité de Beit Shea’an en Israël, dit-il encore.

L’apartheid israélien est également hydraulique !

Israël détourne la plus grosse partie des eaux du fleuve, soit 46,47%, la Syrie 25,24%, la Jordanie 23,24% et l’AP seulement 5,05%.

Israël consomme de 1.900 à 2.000 millions de m3 ce qui dépasse très largement les ressources dont le pays dispose à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues (1 400 millions de m3). Les ressources en eau douce d’Israël sont faibles : 190 m3/an habitant. Les Israéliens ponctionnent par conséquent largement les ressources en eau de la Cisjordanie. Israël pompe chaque année 470 millions de m³ à partir des ressources souterraines de Cisjordanie soit le 1/4 de la consommation du pays ! La politique en vigueur est conçue pour assurer prioritairement un approvisionnement en eau suffisant aux colons juifs et au réseau hydraulique israélien. Ce n’est qu’une fois ces priorités assurées que les droits et les besoins des Palestiniens sont pris en considération.

Au cours des 50 dernières années, le débit du Jourdain a chuté de 1,3 milliards de mètres cube par an à moins de 100 millions de mètres cubes.Tandis  qu’Israël, la Jordanie et la Syrie prélèvent dans le fleuve autant d’eau potable qu’ils le peuvent, ce sont aujourd’hui, ironiquement, les eaux usées qui maintiennent le fleuve en vie, selon FOEME.

Au sortir du lac de Tibériade, le débit “naturel” du fleuve est estimé à 500 millions de m3/an; il n’est en réalité que de 100 ! Les faibles apports du Jourdain ne compensent plus l’évaporation et le niveau de la mer Morte baisse (15 mètres entre 1955 et 2000 et un mètre par an actuellement). Sa superficie a diminué d’un tiers entre 1960 (950 km²) et 2006 (637 km²).

Israël doit laisser l’eau douce alimenter le fleuve, tandis que la Jordanie et l’AP doivent développer des plans directeurs permettant aux habitants de la vallée du Jourdain d’utiliser à nouveau le fleuve à des fins de tourisme et d’agriculture, soulignent les auteurs du rapport.

Le deuxième rapport de FOEME identifie plus d’un milliard de mètres cube d’eau qui pourraient être récupérés si des économies appropriées étaient introduites en Israël, en Jordanie et même dans  les territoires administrés par l’AP.

« Au milieu du désert, on continue à tirer la chasse d’eau avec de l’eau douce plutôt que d’utiliser des eaux usées ménagères ou même encore mieux – des toilettes sèches ; et on cultive des fruits tropicaux pour l’exportation. On peut faire beaucoup mieux pour réduire les pertes d’eau, et il faut que nous traitions et réutilisions toutes les eaux usées que nous produisons », a dit M. Bromberg dans un communiqué.

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Les ressources en eau du Jourdain sont exploitées à outrance sans aucun respect pour la nature. Ici, des rejets d’eaux usées sans aucun traitement. Photo: Yaron Kaminsky

Ce n’est pourtant pas la direction qu’emprunte Israël : après avoir planté dans la vallée du Jourdain 1 million de palmiers-dattiers, qui sont exploités en utilisant dans des conditions absolument inqualifiables proches de l’esclavage la main d’oeuvre palestinienne, et dont les fruits inondent le marché international, Israël a des plans pour en planter un autre million.

D’après FOEME, si 400 millions de mètres cube d’eau douce (soit un tiers du débit historique du fleuve) ne sont pas injectés chaque année dans le fleuve, les jours de ce dernier sont comptés.

Dès les origines, les sionistes ont souhaité contrôler l’ensemble des eaux du Jourdain et même celles du fleuve Litani (Liban). Au lendemain de la déclaration Balfour (1917), les représentants du mouvement sioniste ont demandé sans succès à la Grande Bretagne d’intégrer l’ensemble des sources du Jourdain dans la Palestine et de fixer la frontière nord sur le cours aval du Litani ! En 1920, dans le même état d’esprit, le Président de l’organisation sioniste mondiale, Chaim Weizman, adresse au premier ministre anglais Lloyd George, une lettre dans laquelle il affirmait que :

«les frontières (du « Foyer national juif » envisagé) ne sauraient être tracées exclusivement sur la base des limites historiques (= bibliques) …nos prétentions vers le Nord sont impérativement décidées par les nécessités de la vie économique moderne»

Il ajoutait ensuite :

«tout l’avenir économique de la Palestine dépend de son approvisionnement en eau pour l’irrigation et pour la production d’électricité, l’alimentation en eau doit provenir des pentes du Mont Hermon, des sources du Jourdain et du fleuve Litani. Nous considérons qu’il est essentiel que la frontière nord de la Palestine englobe la vallée du Litani sur une distance de 25 miles ainsi que sur les flancs ouest et sud du Mont Hermon.»

Il suggérait donc que les frontières du furtur “état juif” soient déterminées à partir de considérations hydrauliques. Au même moment, Chaim Weizman précisait au ministre anglais des affaires étrangères l’importance considérable du Litani pour la Palestine :

«Même si la totalité du Jourdain et du Yarmouk se trouvaient inclus dans la Palestine, il n’y aurait pas assez d’eau pour satisfaire nos besoins. L’irrigation de la Haute Galilée et l’énergie nécessaire, fût-ce à une activité industrielle restreinte doit provenir du Litani. Si la Palestine se trouvait coupée du Litani, du Haut Jourdain et du Yarmouk, elle ne pourrait être indépendante au plan économique».

C’est notamment ce qui explique qu’Israël ait multiplié les tentatives pour contrôler plus ou moins directement les terres et les eaux du Sud-Liban. David Ben Gourion estimait ainsi qu’il était sage “de pousser le Liban, c’est à dire les maronites de ce pays à proclamer un État chrétien !”. Ses successeurs ont quant à eux multiplié les aventures militaires aux dépens du Liban, dans lesquelles les eaux du Litani jouaient un rôle certain.

L.D.

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