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Mahmoud Al Mabhouh : un assassinat en fin de compte bien ordinaire

Les agents du Mossad, dont on ne doute plus guère qu’ils soient les assassins du dirigeant du Hamas Mahmoud Al Mabhouh, ont été suivis minute par minute par les caméras de surveillance de Dubai (elle sont apparemment très nombreuses).

Cet assassinat  a été commis par au moins onze agents israéliens se faisant passer au moyen de faux passeports pour trois Irlandais, six Britanniques, un Français et un Allemand, et crée un certain embarras pour Israël, dont les mœurs d’état-voyou sont une fois de plus mises en lumière de façon particulièrement éclatante.

Les média occidentaux s’obstinent à parler de cette exécution extra-judiciaire, qui s’inscrit dans une très très longue série d’assassinats de leaders palestiniens par les services israéliens ,comme d’une opération “d’espionnage”, alors qu’il ne s’agit évidemment pas d’agents de renseignements mais d’un commando de tueurs similaire à ceux au sein desquels la très distinguée Tzipi Livni a opéré en Europe dans les années 1980 (voir ici, à propos de son rôle dans d’autres assassinats du même genre).

LE PALMARES EUROPEEN DES TUEURS DU MOSSAD

Voici une liste (probablement incomplète) des assassinats commis par des commandos du Mossad en Europe (source : Palestine Think Tank ), à laquelle il faut donc ajouter ceux qui ont été commis dans d’autres parties du monde et les assassinats attribués à tort ou à raison à d’autres que le Mossad, mais que les services israéliens pourraient avoir plus ou moins téléguidés (comme par exemple celui de Naïm Khader, repris dans la liste ci-dessous). Evidemment, dans bien des cas les responsabilités ne peuvent être établies avec une absolue certitude, comme il se doit dans les affaires mettant en cause les services secrets :

Wael Adel Zuaiter (Rome – Oct. 1972)
Hussein Ali Abu al-Khmer (Chypre – avr. 1973)
Bassel Rauf al-Kais (Paris – avr. 1973)
Mahmoud Abu Daieh (Paris –  juin 1973)
Mahmoud Walad Saleh (Paris – févr. 1977)
Said Hamami (Londres – févr. 1978)
Ezz al-Din al-Kalak (Paris – août 1978)
Ibrahim Abed al-Aziz (Paris – déc. 1979)
Samir Tokan (Chypre – déc. 1979)
Zuheir Mohsen (France – juil. 1979)
Josef Mubarak (Paris – fév. 1980)
Majed Abu Sharar (Rome – oct. 1981)
Naim Khader (Bruxelles – juin. 1981) – VOIR ICI
Mohammad Taha (Allemagne –  1982)
Kmal Hasan abu Dalo et Nazeh Matar (Rome – juin1982)
Fadel Sad Anani (Paris – juillet 1982)
Ma’amon Imresh al-Sghaier (Athènes – août 1983)
Jamel Abed al-Khader Abu al-Rob (Athènes – déc. 1983)
Hnna Meqbel (Nicosie – mai  1984)
Khaled Ahmad Nazzal (Rome – juin 1986)
Monther Jode abu Ghazale (Athènes –  oct. 1986)
Mohammad Hasan Behias (Limassol. – fév. 1988)
Mohammad Basem Hamdi (Limassol. – fév. 1988)
Marwan al- Kayali
(Limassol. – fév. 1988)

…..

On ne manquera pas aussi, évidemment, pour justifier l’injustifiable, de nous resservir une fois de plus la fable du pauvre petit état juif à l’existence perpétuellement menacée par ses méchants voisins arabes, dont – pour faire bonne mesure – on ne manquera pas de laisser entendre qu’ils sont tous peu ou prou des sympathisants nazis et qu’ils ne rêvent jour et nuit que d’une “nouvelle Shoah”. Pour avoir déjà beaucoup servi, ces manipulations grossières n’en restent pas moins d’une certaine efficacité, grâce notamment à la nombreuse domesticité médiatique qui se charge de les propager.

La presse israélienne, qui ne semble accorder aucun crédit aux dénégations gouvernementales, est extrêmement critique et évoque la possible émission d’un mandat d’arrêt international contre Benjamin Netanyahou par Dubai. En revanche, la convocation des ambassadeurs d’Israël en France et en Grande-Bretagne, à qui les gouvernements de ces pays demandent des explications, n’inquiète guère en Israël : cette pseudo-crise diplomatique est seulement pour la galerie, et personne n’imagine que Paris et Londres aient réellement l’intention de prendre des mesures de rétorsion contre Israël.

Si certains commentateurs de la presse israélienne se félicitent du résultat de la mission du commando du Mossad, d’autres considèrent que ses agents ont fait preuve d’un grand amateurisme.

Personne – du moins pour le moment – ne condamne l’opération dans son principe : les éditorialistes israéliens, comme la majeure partie de la population sans doute, ont définitivement métabolisé l’idée que le gouvernement d’Israël a le droit de tuer qui il veut, où il veut, comme il veut, et que personne n’a à lui demander d’en rendre compte.  Après tout, Israël est bien “la seule démocratie du  Moyen-Orient”, non ?

Comme souvent, Gideon Levy, de Haaretz, fait exception. Il écrit :

Nous avons éliminé Abbas al-Musawi ? Bien joué, les  “Forces de défense d’Israël”. Nous avons eu la peau de Hassan Nasrallah. Nous avons tué Ahmed Yassine ? Bien joué, le Shin Bet. Nous avons ainsi obtenu un Hamas beaucoup plus puissant qu’avant. Abu Jihad a été éliminé ? Bravo aux Sayeret Matkal (unité des forces spéciales) bien sûr (selon des rapports de l’étranger). Nous avons tué un partenaire potentiel, relativement modéré et charismatique. En prime, nous avons eu des représailles comme après que “l’Ingénieur” Ayash Yihyeh Engineer ait été tué. Nous avons également obtenu le danger qui plane sur tous les Israéliens et les Juifs dans le monde à chaque anniversaire de l’assassinat d’Imad Mughniyeh, qui a également été imputé à Israël. (…)

Voulons-nous vraiment vivre dans un pays qui a des escadrons de la mort, qui envoie la crème de sa jeunesse pour étouffer les gens avec des oreillers dans les chambres d’hôtel, qui a un homme qui aspire à organiser des actions aventureuses à la tête de son organisation de renseignement et un homme qui les approuve comme son premier ministre ?

Que racontent ces assassins à leurs enfants quand ils rentrent sains et saufs à la maison ? Qu’aujourd’hui, ils ont tué quelqu’un avec un oreiller ? Qu’ils  se sont déguisés en joueurs de tennis, tout comme dans les films ? Et que se disent-ils à eux-mêmes quand ils se regardent dans le miroir ? Que tout est juste et droit dans la “guerre contre la terreur” ? Qu’ils ont contribué à la sécurité de l’État ?

Et que se serait-il passé s’ils s’étaient trompés de cible ? Ce sont des choses qui arrivent. C’est arrivé à Lillehammer en 1973, par exemple. Et si leur action mettait en danger les Israéliens et avait précipité le pays dans le chaos ? Bien que les assassinats ne soient ni efficaces, ni licites, et parfois immoraux – lorsque la cible est un leader politique ou quelqu’un qui pourrait avoir été fait prisonnier – nous gratifions les assassins non seulement d’un « certificat de cacherout », mais aussi d’une aura d’héroïsme. Oh, combien nous aurions été fiers de ces étrangleurs de Dubaï si seulement ils avaient mené à bien leur mission sans y mêler des Israéliens innocents dont les identités ont été volées !

Comment nous aimons échanger des clins d’œil et nous sentir fiers du Mossad, dont le long bras peut atteindre n’importe quel hôtel dans le monde, selon la presse étrangère. Comme nous aimons être le Rambo israélien, tout bleu et blanc (…). Entre vous et moi, de quoi sommes-nous les plus fiers : les tomates cerises que nous avons développées ici ou les assassinats ? (…)

Quelques semaines  seulement se sont écoulées depuis que les meilleurs experts en sécurité ont été se répandre dans les magazines, selon un plan bien orchestrée, pour pondre des articles élogieux et raconter des histoires à la gloire du chef du Mossad, Meir Dagan. Ces articles ont presque totalement passé sous silence son sombre passé à Gaza et au Liban et ont vanté son aventurisme.

Nous avons depuis longtemps oublié que le Mossad est censé être une organisation de collecte de rensei­gnements, pas un service qui sème la mort, et qu’un État de droit ne fonctionne pas avec des escouades de tueurs. Après les rugissements d’admiration des experts, Dagan vient de voir son mandat prolongé d’une année supplémentaire, la huitième. Pourquoi ? En partie parce qu’il est un spécialiste de la liqui­dation physique *.

Mais il ne faut pas se plaindre de Dagan. Il a le droit de proposer des actions inconsidérées selon son bon plaisir, de celles  qui lui vaudront des compliments et des budgets. La responsabilité de ces liquidations incombe à la personne qui les approuve, à savoir le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui n’a rien appris du fiasco de Khaled Mechaal en 1997 et a encore frappé (si toutefois c’est bien Israël).  Encore un élément à verser au débat à propos de la question de savoir si Bibi a changé, s’il y a un «nouveau Netanyahou. »

 

INTERVIEW DE ROBERT FISK

Ce spécialiste reconnu du Moyen-Orient souligne que certains des passeports (britanniques et/ou canadiens) utilisés par le commando semblent être des documents authentiques, et non des contrefaçons, ce qui suggère une possible collusion entre le Mossad et les services secrets occidentaux.
D’autre part R. Fisk souligne que si cette affaire mettait en cause quelque autre pays que ce soit, les pays occidentaux concernés ne se contenteraient pas de « demander des explications » (que d’ailleurs ils n’obtiennent pas) comme ils le font quand il s’agit d’Israël.


* Dagan, est « un faucon parmi les faucons », et fut responsable opérationnel d’un “escadron de la mort” anti-palestinien dans les années 1970, avant de prendre du galon. En un mot comme en cent, c’est un serial killer de la pire espèce.

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