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Mohammed Tamimi, une fois de plus enlevé en pleine nuit par l’occupant et malmené

Tessa Fox

NABI SALEH, Cisjordanie occupée – À trois heures du matin, Mohammed Tamimi a été réveillé par des hurlements et des coups frappés contre la porte d’entrée du domicile familial. Alors qu’il était encore dans son lit, la porte de sa chambre s’est ouverte et il a vu des soldats israéliens arriver vers lui, son père dans leur sillage.

Il savait qu’il était sur le point d’être arrêté.

Le village palestinien de Nabi Saleh, situé au nord-ouest de Ramallah, en Cisjordanie occupée, est habitué aux raids nocturnes des forces israéliennes. Mohammed, 15 ans, ainsi que dix autres jeunes Palestiniens du village ont été arrêtés tôt dans la matinée du 26 février. Tous sauf deux ont moins de 18 ans.

Le cas de Mohammed est particulier, lui qui n’est sorti de l’hôpital que fin décembre. Mohammed a passé quatre jours dans le coma et subi deux opérations pour enlever une balle en acier recouverte de caoutchouc logée à l’arrière de son cerveau après avoir été touché presque à bout portant par les forces israéliennes. Sa blessure l’empêche d’aller en cours pour au moins six mois.

La mère de Mohammed, Emthal Tamimi, s’est montrée terriblement préoccupée au sujet de son fils après son arrestation.

Mohammed a passé quatre jours dans le coma et subi deux opérations pour enlever une balle en acier recouverte de caoutchouc logée à l’arrière de son cerveau. Une chirurgie reconstructrice de sa boîte crânienne sera probablement tentée ultérieurement. (MEE/Tessa Fox)

Une expérience traumatisante

« Je suis devenue folle », a confié Emthal à Middle East Eye. Elle a demandé aux soldats de laisser son fils tranquille en raison de la fragilité de son état de santé. « Nous nous sommes disputés, je leur ai dit qu’il était inutile de le prendre, qu’il était blessé, qu’il devait prendre des médicaments tous les matins et tous les soirs », a raconté Emthal.

Désobéissant aux soldats qui lui avaient ordonné de rester à l’intérieur de la maison, Emthal a couru après son fils alors qu’il était emmené dans un véhicule blindé. « Je les ai suivis et je leur ai demandé de le menotter devant parce qu’il a mal à l’épaule, mais ils lui ont laissé les menottes derrière », s’est-elle souvenue.

Contrairement aux autres jeunes de Nabi Saleh, Mohammed a été libéré le jour même, en milieu d’après-midi.

L’avocat de la famille a pu localiser l’endroit où les soldats l’avaient emmené et le faire libérer. « Il a subi une autre opération samedi, c’est pour cela qu’ils ont pu obtenir son retour anticipé », a expliqué Emthal.

Après avoir été avertie que Mohammed serait ramené au village dans l’heure, Emthal a attendu patiemment chez elle, entourée d’amis et de sa famille. « J’espère qu’il ira bien », a confié Emthal, nerveuse face à son état de santé et à la brutalité des soldats.

Toujours le moral

Après être rentré à la maison, Mohammed était tout sourire. Il a pris sa mère dans ses bras dans la salle de séjour de leur maison. Emthal aurait voulu que cette accolade dure un peu plus longtemps. Elle ne voulait manifestement pas le perdre une nouvelle fois.

Mohammed paraissait détendu et calme, mais lorsqu’il s’est assis à côté de sa mère, il a été submergé par l’émotion et a dû retenir ses larmes. Pourtant, quand il a commencé à parler, il s’est mis à plaisanter.

« Je pense que c’est juste de la malchance », a-t-il affirmé. Il a ensuite expliqué, en plaisantant, que les forces israéliennes l’avaient arrêté parce qu’il avait déplacé les meubles de sa chambre.

« Quand j’ai changé la position de mon lit, ils sont venus m’arrêter », a déclaré Mohammed. « Au début, c’était comme ça, a-t-il expliqué en formant la pièce avec ses mains, et ils ne sont pas venus ».

« C’est la deuxième fois. Ils m’ont arrêté une fois auparavant, également après avoir déplacé mon lit », a indiqué Mohammed en agitant les bras et en riant, tentant de confirmer l’exactitude de sa théorie. Ne sachant plus comment positionner le lit pour éviter d’être arrêté, Mohammed a affirmé qu’il allait désormais « déplacer [le lit] dans une autre pièce ».

Mohammed s’est dit surpris d’avoir été libéré le même jour que son arrestation, même compte tenu de son état. « J’étais en train de dormir, ils m’ont réveillé et ils m’ont dit que je pouvais rentrer chez moi », a-t-il raconté.

Il lui manque encore une partie de son crâne car les chirurgiens attendent que son cerveau dégonfle pour pouvoir effectuer une greffe. Il ne peut s’exposer aux rayons du soleil et doit faire très attention à ce que rien ne heurte sa tête.

Les soldats israéliens ont ignoré le fait que son cerveau n’est pas protégé. « Ils m’ont frappé aux jambes, ils m’ont giflé le visage et ils faisaient comme s’ils ne remarquaient pas ce que j’ai à la tête », explique Mohammed.

« J’ai fait de mon mieux pour protéger ma tête parce qu’ils n’en avaient rien à faire. Ils ont continué à me frapper et à me donner des coups de pied. »

PURETÉ ET INNOCENCE DE L’OCCUPANT

Le 15 décembre 2017, Mohammed Tamimi a été très gravement blessé à la tête par un tir de l’armée d’occupation, dans des circonstances racontées par le journaliste Gidéon Levy dans l’article qu’on lira ICI. C’était environ une heure avant la fameuse gifle infligée par sa cousine Ahed Tamimi à un soldat, qui a si cruellement blessé non pas le soldat mais l’orgueil des Israéliens.

Cette gifle, a aussitôt déclaré le Ministre de l’éducation Naftali Bennet, devrait valoir à cette toute jeune fille de finir ses jours en prison. Le même Bennet, on s’en souvient, réclamait à hauts cris la plus grande clémence pour le soldat franco-israélien Elor Azaria, qui avait froidement achevé un Palestinien blessé et totalement réduit à l’impuissance, à Hébron. (Ce soldat s’en serait à l’évidence sorti sans subir le moindre reproche de ses chefs si malheureusement pour lui son acte n’avait été filmé et la vidéo diffusée).

Ahed Tamimi est depuis lors en détention, et le tribunal militaire qui se préparé à la condamner (comme 99,7% des Palestiniens qui sont traînés devant lui) pourrait lui infliger jusqu’à 10 ans de prison.

Mais ce traitement ignoble des Tamimi et des habitants de Nabi Saleh ne suffit pas à satisfaire les pulsions des occupants. Il faut qu’ils salissent, qu’ils insultent, qu’ils avilissent ceux qu’ils martyrisent. On a donc vu se répandre sur les médias sociaux et les sites web sionistes de tombe­reaux de propos diffa­ma­toires, (sur le thème “les Tamimi ne sont pas des saints”, comme si  il était naturel d’exiger d’eux qu’ils en soient) tendant à faire croire que ce sont les vilains civils, spécialement des gamins et des gamines, qui font subir avec sadisme des mauvais traitements aux pauvres troupes d’occupation, victimes de leur bonté naturelle et de leurs hauts standards de moralité qui les empêchent de répliquer comme les infâmes Palestiniens le mériteraient cent fois…

Selon le Major-Genéral Yoav Mordechai, le chef du gouvernement militaire qui règne sur les Palestiniens en Cisjordanie, lors de son interrogatoire Mohammed Tamimi aurait “avoué” que sa blessure à la tête est le résultat non pas d’une balle tirée par un soldat mais… d’un accident de vélo, que sa tête a heurté le guidon.

Conférence de presse de l’armée : “la blessure à la tête de Mohammed Tamimi a été causée par une bicyclette. Et voici la bicyclette…”

Il est évident pour tout personne douée d’un minimum de bon sens, et accessoirement de sens du ridicule, qu’un enfant blessé, craignant légitimement pour sa vie, que des soldats viennent d’arracher avec brutalité à son lit une fois de plus et dont une bonne moitié de la famille est dans les prisons israéliennes, dira n’importe quoi pour rentrer chez lui, à fortiori s’il est interrogé sans la présence d’un parent ou d’un avocat. Au besoin il avouera l’assassinat de John F. Kennedy et celui de Yitzakh Rabin.

Mais Mordechai, dont le travail consiste à superviser et à diriger la vie quotidienne de millions de civils palestiniens, et qui jusque là n’avait jamais démenti que Mohammed Tamimi avait été blessé le 15 décembre par un tir d’un de ses hommes, n’a pas résisté au plaisir de salir les Tamimi, les témoins des faits et jusqu’au personnel de l’hôpital où l’ado a été opéré. Tout le monde ment, dit-il, le garçon est tombé de son vélo.

Pourquoi ? Parce que l’agresseur sioniste, par définition, et en toutes circonstances, est pur et innocent.

La preuve : en dépit de l’accumulation pratiquement surnaturelle de ses crimes, malgré la constance qu’il manifeste dans la violation de toutes les normes de la civilisation depuis plus de 70 ans, la vertueuse “communauté internationale” toute entière taxe d’antisémitisme ceux qui remettent en cause cette pureté et cette innocence. C’est pas une preuve, ça ?

L.D.                        

Libéré pour porter un message

Mohammed et le reste de sa famille savent qu’il a été arrêté avec les autres garçons de Nabi Saleh pour en faire un exemple. Libéré plus tôt, il se retrouve en position de messager des Israéliens pour le reste de la communauté. « Le premier message [qu’ils m’ont donné pendant ma détention] était : “Toutes les nuits, nous en arrêterons six jusqu’à arriver à quarante” », a rapporté Mohammed

« L’autre message s’adresse aux plus âgés : ils arrêteront la plupart d’entre eux, tous ceux qui parlent », a-t-il poursuivi, ajoutant qu’ils viseraient en particulier les leaders de la résistance de Nabi Saleh.

« Ils ont essayé de me faire avouer des noms, parce qu’ils savaient que j’avais peur qu’ils me donnent des coups de pied et touchent ma tête ».  Ces messages et ces rafles font partie de la punition collective qu’Israël continue d’infliger à Nabi Saleh depuis que le village a commencé à protester contre l’occupation israélienne en 2010.

Naji Tamimi, le père de Noor Tamimi, âgée de 20 ans et arrêtée avec sa cousine Ahed à la mi-décembre, a également été menacé lors du raid nocturne. « Ils m’ont posé des questions sur la résistance à Nabi Saleh, ils veulent que j’en endosse la responsabilité », a déclaré Naji à Middle East Eye.

« Je leur ai dit que le problème était l’occupation, que la résistance était un autre volet de l’occupation. Que s’ils voulaient mettre fin à la résistance, ils devaient mettre fin à l’occupation. »


L’article de Tessa Fox ci-dessus a été publié le 28 février 2018 par Middle East Eye en français.
Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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