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L’université “libre” de Berlin suspend un professeur pour cause d’adhésion à BDS

Le boycott académique, scientifique et culturel d’Israël n’est pas, il faut en convenir, le plus facile à expliquer, et dans les milieux les plus concernés en Europe beaucoup sont encore sensibles aux pseudo-arguments des défenseurs inconditionnels de la politique israélienne, habiles à faire vibrer les cordes sensibles des “libertés académiques”, de la “science qui rapproche les hommes”, de “la culture qui favorise le dialogue et la paix”…

Une rhétorique qui ne sert qu’à masquer à quel point tout cela est quotidiennement foulé aux pieds de la manière la plus cynique par le régime d’apartheid israélien, tant en Israël que dans les territoires occupés. On n’entend d’ailleurs jamais les mêmes élever si peu que ce soit la voix quand l’armée israélienne pénètre dans les universités palestiniennes, balance des grenades lacrymogènes dans les amphithéâtres ou les labos palestiniens,   ferme les théâtres palestiniens et emprisonne leurs animateurs, etc. On ne les entend pas plus à propos du rôle actif des universités israéliennes dans la mise au point de technologies militaires toujours plus meurtrières.

De même, il y a gros à parier que les vertueux défenseurs sionistes des libertés universitaires n’auront pas un mot pour défendre Eleonora Roldán Mendívil, qui jusqu’il y a quelques jours enseignait au sein du département des sciences politiques de l’“Institut Otto Suhr” de l’Université libre de Berlin, et que celle-ci vient de décider de la suspendre de toute charge d’enseignement en raison de son adhésion à la campagne “Boycott Désinvestissement Sanctions” (BDS) et de son jugement politique sur la nature de l’État d’Israël, ce qu’elle assimile à “des activités antisémites”.

Eleonora Roldán Mendívil a en effet écrit sur son blog personnel – intitulé “cosas que no se rompen” (“des choses qui ne se rompent pas”) – “il est logique que les différents groupes se rencontrent et que ceux qui adhèrent à la campagne BDS ou les militants de BDS se battent contre la répression, l’occupation et l’exploitation arbitraire”. Et d’ajouter : “Israël est un État colonial… Point à la ligne”. Des propos simplement marqués au coin du bon sens élémentaire qui s’impose à quiconque a laissé tomber ses œillères.

Le lobby déclenche la curée

Mais évidemment, il n’en fallait pas plus pour que le lobby sioniste entre en ébullition. Le Jerusalem Post rapporte que le Dr. Efraim Zuroff, directeur du bureau de Jérusalem du Centre Wiesenthal et “chef de l’organisation de chasse aux nazis” a déclaré que “il est évident que cette personne est antisémite. Il est dommage que quelqu’un qui a des opinions fortement antisémites soit autorisé à promouvoir ces opinions dans le système éducatif allemand”.

Le mensuel allemand “Jüdische Rundschau” s’est empressé d’ajouter que Eleonora Roldán Mendívil apparaît dans un clip vidéo de rap intitulé “Longue vie à la Palestine” dont les paroles proclament “Pas de paix avec le régime d’occupation”. On mesure l’ampleur du sacrilège !

Sur un site web bien connu pour ses thèses ultra-sionistes fascisantes, le journaliste allemand Alex Feuerherdt, dont le Jerusalem Post fait un “expert en antisémitisme européen contemporain” (on ne rit pas !) assure que Eleonora Roldán Mendívilminimise le terrorisme antisémite des organisations palestiniennes et tient l’État juif pour responsable du terrorisme”. Elle aurait commis le crime suprême d’affirmer qu’elle “soutient le combat des Palestiniens” et que “on peut comprendre pourquoi le Hamas a gagné du soutien”.

Eleonora Roldán Mendívil aurait aussi émis l’idée que la création d’Israël en 1948 est la source de la situation déplorable dans laquelle se trouvent actuellement les réfugiés palestiniens au Liban, et pour le développement du Hamas (dont on sait de manière irréfutable qu’Israël l’a jadis encouragé dans l’espoir de nuire à l’OLP en semant la division parmi les Palestiniens) [1].  En 2014, elle a signé une pétition contre l’agression militaire israélienne contre la population de Gaza, connue sous le nom de “Opération bordure protectrice” (qui s’est soldée par 2.310 morts, dont plus de 500 enfants, et 10.626 blessés selon les chiffres du Ministère de la Santé de Gaza).

En gros, on peut donc suppose, sur base de ces petits bouts de phrases cités hors contexte, que les positions de cette professeure berlinoise doivent être assez proches de celles que Amira Hass ou Gideon Levy défendent méritoirement dans le quotidien israélien Haaretz…

C’est un groupe de pression sioniste, auto-d »signé sous l’étiquette “Contre toute forme d’antisémitisme” – il y a tout lieu de croire qu’il adhère à la définition de l’antisémitisme qui a cours dans les sphère du pouvoir israélien, lequel considère par exemple comme antisémite la réglementation de l’Union Européenne sur l’étiquetage des produits des colonies juives de Cisjordanie – qui a alerté la direction de l’Université libre de Berlin. Ce groupe “considère inacceptable qu’une anti-sioniste radicale, qui qualifie Israël d’État colonial et d’apartheid et manifeste sa solidarité envers un groupe de résistance maoïste et le mouvement BDS, dispose qu’une tribune en tant qu’enseignant universitaire. Quiconque en appelle à l’abolition de l’État d’Israël – le seul État juif dans le monde – ne peut occuper un poste consistant à enseigner dans un séminaire universitaire, spécialement sur le sujet du racisme.”

Eleonora Roldán Mendívil avait la charge d’un séminaire traitant du thème “le racisme dans le capitalisme”. Sa réflexion va sans aucun doute s’enrichir de considérations sur la propagation dans le monde entier d’un nouveau MacCarthysme par Israël et ses supporters.

L.D.             


[1] Voir par exemple ce qu’écrit Shlomo Sand, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Tel-Aviv, dans “La fin de l’intellectuel français ?” (Ed. La Découverte – 2016 – ISBN 978-2707189394) : 
«Dans les années 1970, Israël a encouragé les organisations musulmanes dans les territoires occupés et a même aidé à créer les premières structures du Hamas avec l’objectif d’affaiblir le nationalisme laïque et la gauche palestinienne. Les résultats ont largement dépassé ses espérances.»

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