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L’Union Européenne finance les PME technologiques… en Israël

Luc Delval

La devise du “Fonds Européen d’Investissement” (EIF – European Investment Fund), que l’on peut lire en tête de la page d’accueil de son site web, est : «Supporting entrepreneurship and innovation in Europe» (Soutenir l’entreprenariat et l’innovation en Europe).

«Nous soutenons les les petites et moyennes entreprises (PME) en Europe en favorisant leur accès au financement à travers un grand nombre d’intermédiaires financiers sélectionnés. À cette fin, nous concevons, promouvons et mettons en œuvre les instruments financiers en actions et obligations qui ciblent spécifiquement les PME. Dans ce rôle, nous favorisons les objectifs de l’UE en faveur de l’esprit d’entreprise, la croissance, l’innovation, la recherche et le développement, et l’emploi», proclame fièrement le Fonds [1].

Mais voilà, c’est à la banque israélienne Leumi – via sa filiale LeumiTech – que cette agence européenne, filiale de la Banque Européenne d’Investissement (BEI), vient de décider d’apporter des moyens financiers destinés à accroître le volume des financements qu’elle-même consent à des PME israéliennes “innovantes”. Nul n’ignore qu’en Israël “innovation” et “haute technologie” sont le plus souvent des synonymes d’armements et de technologies sécuritaires, de contrôle des populations (colonisées, en l’espèce), etc…

Leumi, la deuxième plus grande banque israélienne, disposera de 100 millions de dollars (93 millions d’Euros) pour financer des PME “technologiques” israéliennes à des conditions très favorables (ce qui, les taux étant actuellement très bas sur les marchés financiers ne peut signifier qu’une seule chose : ce sera de l’argent pratiquement gratuit), grâce à une garantie de 50 millions de dollars qui lui est apportée par le Fonds Européen d’Investissement, dans le cadre des accords dits “Horizon 2020”, le programme-cadre de l’U.E. pour la recherche et l’innovation.

C’est la première fois que le Fonds Européen d’Investissement conclut un tel accord en Israël, et on peut dire que le moment est particulièrement “bien” choisi. Il y a quelques mois, en effet, le Conseil européen des Affaires étrangères (CEAE) avait estimé que l’U.E. est en infraction vis-à-vis de ses propres règles et qu’elle doit agir avec beaucoup plus de fermeté envers Israël, notamment pour imposer une nette distinction entre ses transactions avec Israël et les activités d’Israël en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, qu’Israël occupe depuis 1967.

Formulant diverses recommandations, le CEAE avait en particulier recommandé une beaucoup plus grande vigilance de l’U.E. à l’égard des banques israéliennes, qui opèrent couramment dans et avec les colonies en Cisjordanie. Reuters avait signalé que les actions de plusieurs banques, dont Leumi, avait plongé à la Bourse de Tel Aviv après la publication de ces recommandations. Mais au lieu de la mise en  œuvre de ces recommandations, on a eu droit à des lignes directrices” sur l’étiquetage des produits des colonies, qui accordent paradoxalement à ces produits un sauf-conduit alors qu’ils sont directement le fruit du vol et de la spoliation au détriment des Palestiniens. En plus, ce fut l’occasion pour le gouvernement Netanyahou de crier comme d’habitude à l’antisémitisme et de poser Israël en éternelle victime d’une haine fantasmée, suite à quoi Federica Mogherini s’est évidemment sentie obligée d’aller se rouler à ses pieds pour le rassurer : l’U.E. est toujours aussi hostile à tout boycott (alors que ce serait la seule attitude lui permettant de respecter ses obligations juridiques).

Titre du quotidien Haaretz le 22 juillet 2015

Titre du quotidien Haaretz le 22 juillet 2015

Leumi, le doute n’est pas permis, est un acteur important de la colonisation illégale de la Cisjordanie. L’organisation israélienne WhoProfits est à ce propos sans équivoque :

«La banque Leumi fournit des financements pour la construction de logements dans les colonies israélienne des territoires occupés. Elle apporte une aide financière à la construction de 78 unités de logement dans six immeubles à Har Homa, construits par Heftziba.

La banque accorde des prêts et des services financiers aux autorités locales des colonies. La banque gère, avec la Banque Hapoalim, les fonds de CLAL finance et Jerusalem Equity Portfolio, propriétés de la colonie de Efrat. La colonie de Alfei Manashe a ouvert des comptes auprès de la banque Leumi pour son fonds de développement et son fonds pour l’éducation. La colonie de Maale Adumim a signé un accord avec Leumi en tant que conseiller financier. Les fonds provenant des taxes d’habitation de la colonie de Kiryat Arba sont en dépôt à la banque Leumi.

La banque a financé le tramway de Jérusalem, qui a été conçu pour connecter les colonies qui encerclent Jérusalem avec le centre de la ville. […]

La banque fournit des prêts hypothécaires aux acquéreurs de logements dans les colonies de Arial, Beitat Illt et de Katzrin, sur le plateau du Golan. Elle a des succursales en Cisjordanie  dans les colonies de Maale Adumim, de Oranit, Pisgat  Ze’ev et de Kiryat Arba, ainsi que dans les quartiers colonisés de Jérusalem-Est et à Katzrin (plateau du Golan).

La banque Leumi bénéficie de l’accès au marché palestinien des capitaux, en tant que marché captif.»

Carte figurant sur le site du Fonds Européen d’Investissement

Leumi figure aussi parmi les cinq banques israéliennes que le fonds de pensions de l’Église Méthodiste Unifiée (7 millions de membres aux États-Unis) a décidé récemment de placer sur une “liste noire” pour des raisons éthiques.

Voilà donc à qui l’Union Européenne, par le biais du Fonds Européen d’Investissement, décide d’apporter des moyens pour développer ses entreprises de “hautes technologies” – plus que probablement guerrières pour une notable part – alors même qu’Israël ne figure pas sur la liste des pays où ce fonds est supposé apporter des financements, selon les informations figurant sur son propre site web. Ce qui est quand même assez logique, Israël n’étant aux dernières nouvelles ni en Europe du point de vue strictement physique, ni membre de l’U.E. (quoique le doute à cet égard soit souvent permis, son statut ambigu permettant surtout à Israël d’échapper aux inconvénients qu’une adhésion en bonne et due forme peut comporter).

Rappelons une fois encore que la Cour internationale de Justice a explicitement énoncé, en 2004 que les États membres de la communauté internationale ont pour obligation de « ne pas reconnaître » la situation illicite découlant de la construction du “mur de séparation” construit par Israël en majeure partie sur le territoire de la Cisjordanie et de « ne pas prêter aide et assistance » au maintien de cette situation. Ces principes sont évidemment égale­ment applicables aux colonies, dont la Cour internationale de Justice rappelait l’illégalité.

Une fois de plus, par conséquent, s’impose la constatation qu’en dépit d’une fausse fermeté affichée en ce qui concerne l’étiquetage des produits des colonies juives de Cisjordanie et du Golan, l’Union Européenne poursuit sa politique qui la rend complice de la violation constante du droit international, des droits humains élémentaires, et des droits nationaux des Palestiniens.

L.D.


[1] les connaisseurs des affaires européennes apprécieront le gouffre qui sépare cette proclamation triomphante des résultats catastrophiques des politiques économiques de l’U.E., mais tel n’est pas ici notre propos central – NDLR

 

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