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L’irréprochable geôlier israélien dont les ordres ont causé la mort de 21 civils palestiniens à Gaza

Amira Hass

Oublier la mort d’une famille au cours de la guerre à Gaza en 2008-2009, et des milliers d’autres civils palestiniens, fait partie intégrante de la philosophie de la vie israélienne

Le général de brigade (de réserve) Ilan Malka a récemment été nommé Commissaire en chef adjoint du Service des Prisons israélien, et ensuite promu au rang de Commissaire (un grade assimilé à celui de Major Général dans l’armée israélienne). Personne n’est plus digne d’être nommé au sommet de la pyramide hiérarchique des geôliers israéliens qu’un homme qui a été innocenté, à la fois anticipativement et rétroactivement, du massacre de civils palestiniens.

Malka, un ancien commandant de la Brigade Givati, est l’un de ceux, nombreux, qui symbolisent ce grand talent d’Israël : se situer au-dessus et au-delà de la loi.  C’est aussi la raison pour laquelle le Premier ministre Benjamin Netanyahou fait actuellement feu sur tout ce qui bouge. Ce n’est pas à cause de la résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU – qui est “trop peu, trop tard” – mais dans le but d’effrayer et de décourager quiconque oserait mettre en doute notre confortable position qui nous exempte de toute punition, à la fois à l’avance et à posteriori, tant en Israël que de par le vaste monde.

Un gamin paralysé de Gaza défie la loi israélienne

La nomination de Malka devait être soulignée cette semaine, qui marque le huitième anniversaire du massacre de l’hiver 2008-2009 contre les Palestiniens vivant dans la Bande de Gaza. L’opération “Plomb fondu” a commencé en ce funeste samedi du 27 décembre 2008.

Dans la communauté internationale, Israël a été exonéré de tout reproche, et exempté de punition pour le massacre de quelques 760 Palestiniens assiégés, qui n’avaient ni endroit où s’abriter ni la possibilité de fuir, et de quelques 260 policiers de ville ordinaires, qui furent attaqués dans leur commissariat.

En Israël, Malka fut exonéré du meurtre de 21 membres de la famille Samouni, qui vivaient dans le quartier de Zeitoun. Comme d’habitude, l’Armée israélienne a enquêté sur elle-même, et elle est arrivé à la conclusion qu’elle était à l’abri de tout reproche.

Le désastre qui a anéanti la famille Samouni en a fait un symbole de l’agression de 2008-2009. Un ordre donné par Malka d’appuyer sur le bouton, au matin du 5 janvier, a expédié quelques missiles contre le bâtiment à l’intérieur duquel une centaine de membres de la famille s’étaient rassemblés. Ses soldats de la Brigade Givati avaient conquis le quartier 24 heures auparavant, avaient tué un garçon et trois adultes désarmés à l’intérieur ou à proximité de leur maison, et avaient extrait des civils terrorisés de leurs maisons, dont certaines avaient été transformées en bastions de l’armée israélienne.

Les soldats avaient examiné de près le rang formé par des hommes et des femmes âgés, des hommes et des enfants, et des femmes portant des bébés, qui marchaient dans le froid et pensaient qu’ensemble, dans un même immeuble, ils seraient en sécurité. Qui plus est, la position où s’était installée l’armée israélienne n’était distante que de quelques dizaines de mètres. Les soldats pouvaient voir que quelques hommes étaient sortis pour chercher des planches afin d’allumer un feu et de cuire un peu de pain pour les enfants, qui pleuraient à cause de la peur et grelottaient à cause du froid.

Mais le poste de commandement avancé de haute technologie interpréta [les images] des longues planches comme s’il s’agissait de lance-grenade à propulsion par fusée, et Malka ordonna un bombardement. Les hommes qui portaient les planches furent condamnés à mort, ainsi que les autres civils présents dans l’immeuble, dont les soldats de Malka savaient parfaitement qu’ils se trouvaient là.

Au cours d’une veillée à la mémoire des morts de la famille Samouni, en 2009, des Palestiniens prient à côté des ruines laissées par l’armée israélienne. – Photograph: Anja Niedringhaus/AP

Souvenons-nous des 10 bébés et enfants de la famille Samouni qui ont été tués sur ordre de Malka ce matin-là : Mohammed (qui avait moins d’un an), Muatasam (1 an), Aza (une fillette de 2 ans), Nassar (5 ans), Fares (12 ans), Ishak (13 ans), Rizka (une fillette de 14 ans), Ismail (15 ans), Walid (16 ans), et Huda (une fille de 16 ans). Que leur mémoire soit bénie.

Maintenant, à l’abri de tout reproche et de toute sanction, Malka peut être à la tête de l’institu­tion [pénitentiaire] dont un tiers des prisonniers (environ 6.200 selon des infor­mations fournies ce mois-ci au Centre pour la Défense des Individus) sont des résidents palestiniens de la Bande de Gaza, de Cisjor­danie ou de Jérusalem-Est. 

Rares parmi eux sont ceux dont on pourrait dire qu’ils ont le sang de 21 civils sur les mains.

Pendant ce temps, il y a 572 “détenus administratifs”. Tout comme Malka, et d’autres officiers supérieurs israéliens, ils n’ont jamais comparu devant un tribunal. Non seulement ils n’ont pas tué 21 personnes, dont 10 enfants, mais contrairement à Malka ils subissent une longue détention, d’une durée indéfinie, sur base de soupçons dont ils n’ont pas le droit d’être informés.

Oublier, et nous pousser à oublier, les morts de la famille Samouni, et les milliers d’autres civils palestiniens qui ont été tués, fait partie intégrante de la philosophie israélienne de l’existence.

Nous avons tous les droits, et quiconque s’oppose à notre tyrannie est un criminel.

Amira Hass           


Cet article de Amira Hass a été publié par Haaretz le 28 décembre 2016. Traduction : Luc Delval

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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