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Lina Khattab et cinq comparutions au tribunal plus tard

Le matin du 9 janvier, dans le froid engourdissant, juste après une tempête de neige, la famille de Lina Khattab attend à l’extérieur du tribunal militaire de la prison d’Ofer, en Cisjordanie. Lina Khattab est détenue à la prison israélienne de Hasharon depuis un mois. Quatre comparutions au tribunal plus tard, sa famille n’a que peu d’espoir de la voir libérée. « Je n’ai plus d’espoir qu’elle sera relâchée. Je n’ai plus d’espoir », explique sa mère, qui attend sur un banc, en essayant de se tenir au chaud sous les rayons du soleil. « Elle a tout juste 18 ans. Qu’est-ce qu’ils lui veulent ? C’est une petite fille, elle ne connaît encore rien. »

Libérez Lina Khattab. (Photo : Samidoun)

Libérez Lina Khattab. (Photo : Samidoun)

Les familles des prisonniers sont rassemblées dans la cour clôturée de tous côtés. Elles attendent le procès de ceux qui leur sont chers. « Ha ! Regardez-moi ça, c’est exactement comme une prison ! La clôture, la porte qui est gardée, on ne peut entrer ou sortir sans leur permission. On est à leur merci. C’est exactement comme une prison ! », explique le père de Lina tout en tirant sur sa cigarette. Comme tout le monde se plaint du front mordant, son père plaisante avec l’oncle de Lina : « Si elle est libérée aujourd’hui, tu cuis de la viande ; sinon, du poulet suffira. » Tout le monde éclate de rire. Un soldat s’approche de la clôture, tout le monde se rassemble autour de lui en espérant que le prochain nom sera celui de Lina. Ce n’est pas son nom, et le suivant non plus. L’audition de Lina est la dernière des affaires traitées par le tribunal militaire, aujourd’hui. Sa famille a passé huit heures dans le froid à attendre la séance. Quand c’est l’heure, onze d’entre nous s’entassent dans une sorte de petite remorque qui sert de salle d’audience. Lina entre, des fers aux pieds, les cheveux maintenus en arrière par un bandeau rouge et elle sourit d’une joue à l’autre. Elle ne cesse de souffler sur ses doigts pour les tenir au chaud et, chaque fois qu’elle se sent gagnée par l’émotion ou au bord des larmes, elle fixe aussitôt les yeux de sa famille et elle sourit de nouveau. La femme qui représente le Ministère public, qui n’a que 28 ans, observe attentivement toutes les personnes assises sur le banc. Sans aucun contact oculaire avec Lina, elle se met à expliquer pourquoi Lina ne devrait pas être libérée sous caution. Quand la défense plaide sa cause, la représentante du Ministère public se rassied, croise les jambes et se met à jouer avec son téléphone. Son visage n’exprime guère d’intérêt pour ce qui se dit sur le moment. Elle continue à jouer avec son téléphone. Alors que le traducteur ne parvient pas à traduire ce qui est dit en hébreu, Lina attend patiemment, puis demande à son avocat ce qui se passe, espérant comprendre l’absurdité de cette parodie de procès qui se tient sous un masque de justice. La défense suggère qu’elle soit libérée sous caution et placée en résidence surveillée chez son oncle, qui habite en zone C. Le juge rejette la proposition et, au moment d’ajourner l’audience, il fait remarquer : « Quand je la regarde, je vois les caractéristiques d’une meneuse. » Lina a dû subir cinq audiences de tribunal, jusqu’à présent, sans avoir été accusée de quoi que ce soit. Cette fille de 18 ans n’est plus chez elle depuis un mois et, chaque fois qu’elle doit aller au tribunal, elle doit endurer un trajet difficile, passant d’un bus à l’autre. Dissimulées dans ces bus, il y a de minuscules cellules avec des chaises de métal et sans lumière. Le trajet dure des heures et est entrecoupé d’arrêts multiples à diverses prisons. Il commence généralement à 3 heures du matin. L’audience de Lina, elle, a débuté à 17 heures. Lina n’est pas ce qu’on a voulu en faire. Elle n’est pas simplement l’héroïne des posters qui ont pullulé dans les médias sociaux. C’est une fille de 18 ans qui refuse de céder face à l’oppresseur. C’est une fille qui danse la dabka palestinienne et elle vient d’entamer sa première année à l’Université de Birzeit. Lina, la gentille Lina. Dans une jaquette trop large pour son corps frêle et avec ses cheveux noirs ramenés en arrière. Lina au sourire radieux, la douce Lina qui ne cesse de rassurer ses parents en leur disant qu’elle va bien et qui détourne les yeux pour retenir ses larmes. La douce Lina. Lina, à 18 ans, dans un système injuste qui se dissimule derrière une façade de démocratie. En sortant, la mère de Lina tente d’embrasser sa fille. La petite Lina, noyée dans une jaquette bien trop large, tente d’embrasser sa mère à son tour, mais les soldats l’écartent et sa mère ne peut qu’effleurer une paume froide. Quand nous quittons la remorque et que Lina est menottée, sa mère et sa sœur lui crient : « As-tu reçu les vêtements que nous t’avons envoyés, Lina ? Réclame-les ! Nous t’avons envoyé des vêtements. As-tu bien chaud, Lina ? » Avant qu’elle ait le temps de répondre, deux femmes de l’armée l’emmènent. Une fois que Lina n’est plus en vue, sa mère s’écrie : « Ils essaient de la briser. Ils voient son sourire et sa volonté de se battre et ils essaient de la briser. Qu’est-ce qu’ils veulent, de cette gamine de 18 ans ? Ils veulent nous voler notre joie à nous tous et briser Lina. Ils veulent la briser ! » Alors que nous marchons vers la sortie de la prison, Lina est emmenée à la cellule numéro 1 à Ofer, où elle va attendre le bus qui la ramènera à Hasharon. Les cellules ont été conçues pour être extrêmement froides et dénuées d’hygiène. Il n’y a qu’un banc de béton, qui fait le tour de la cellule avec ses murs où les anciens détenus ont gravé leurs noms. La prochaine audience, pour Lina, aura lieu le 18 janvier. Alors que ses parents attendront une fois de plus à l’extérieur des salles d’audience, Lina entamera un autre voyage à l’issue duquel elle se retrouvera une fois de plus en face d’un juge qui a déjà décidé qu’elle était coupable et qui ne cherche tout simplement qu’une justification pour expliquer le maintien de son emprisonnement.


Publié sur RamallahBantoustan.com. Traduction : JM Flémal.  

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