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L’idée que les gens vivant sous une occupation militaire violente doivent être formés à la non-violence pose problème

Michael Merryman-Lotze

Ce matin, je lisais encore un autre commentaire de quelqu’un aux États-Unis qui met en évidence la solution américaine au « conflit » en Palestine et en Israël. Apparemment, il faudrait que les femmes palestiniennes se mettent à insister pour qu’on recoure à la non-violence telle que la concevait Gandhi et à s’opposer à leurs maris qui sont naturellement plus enclins à la violence (comme tous les hommes). Il faut qu’elles enseignent à leurs enfants la valeur qu’est la non-violence. Apparemment, si les Palestiniens parviennent à enseigner à une nouvelle génération de jeunes comment assimiler pleinement la non-violence, dans ce cas, le « cycle de la violence » peut être renversé et on pourra réaliser la paix. Je suis heureux de voir qu’une autre personne aux États-Unis peut offrir sa sagesse aux Palestiniens.

Photo : Anne Paq

Mais comment des gens extérieurs à la Palestine peuvent-ils prétendre montrer aux Palestiniens comment ils doivent éduquer leurs enfants ? Le message ici, c’est que les Palestiniens éduquent « mal » leurs enfants. Il est présumé ici que, d’une façon ou d’une autre, les Palestiniens considèrent leurs enfants différemment de nous, les « Occidentaux » et qu’ils élèvent leurs enfants dans une appréciation positive de la violence. Il est présumé que nous devons enseigner aux Palestiniens la façon dont ils doivent élever leurs enfants. Cette implication accepte une variante de la position raciste israélienne prétendant que les Palestiniens chérissent davantage la mort que leurs enfants. Ici, il nous faut mettre les pieds dans le plat. Nous ne pouvons continuer à faire uniquement remarquer que dire ce genre de chose équivaut à ignorer la clef du conflit. Il s’agit d’une position raciste.

En même temps, des positions de ce genre, insistant en faveur de la non-violence palestinienne face à l’oppression, témoignent d’une incompréhension totale de la clef du conflit. À quoi cela ressemble-t-il d’enseigner la « non-violence » à vos enfants dans une situation structurelle extrême de violence et d’inégalité ? Prenons comme exemple l’enfant qui vivait en bas de chez moi quand j’étais à Ramallah, lors de la Deuxième Intifada. Ce gosse venait d’une famille active dans les milieux pacifistes. Ses parents étaient impliqués dans des groupes de dialogue, des programmes de paix et diverses autres formes de militantisme non violent. Ils élevaient leur enfant dans un environnement où la paix et la non-violence constituaient des sujets permanents de conversation.

En 2002, ce gamin devait avoir six ans environ. Aujourd’hui, il doit avoir près ou un peu plus de vingt ans, il est de la génération des actuels protestataires en Palestine. En 2002, l’armée israélienne avait envahi les villes palestiniennes et les avait placées sous couvre-feu. Des snipers avaient été disposés sur les toits des immeubles et toute personne quittant son domicile était abattue à vue. Des chars patrouillaient dans les rues. Les soldats effectuaient des raids maison après maison et procédaient à des perquisitions. Ma rue, ainsi, en a subi trois coup sur coup.

La première fois que les soldats israéliens ont perquisitionné dans mon immeuble, on m’a sorti de chez moi avec une arme dans la nuque pendant qu’un autre soldat marchait à mes côtés, prêt à tirer lui aussi. Les soldats effectuaient des perquisitions similaires dans chaque appartement.

Quand les soldats israéliens étaient arrivés au domicile de la famille susmentionnée, les parents étaient justement en visite chez leurs voisins. Leur jeune fils était nu dans son bain quand les soldats avaient fait irruption dans l’appartement. Ses parents n’avaient pas pu le rejoindre tant que les soldats étaient à l’intérieur. Il avait été forcé de rester tout seul là, nu, enveloppé d’une serviette, au moment où les soldats avaient fait irruption. Quand les soldats avaient quitté l’immeuble, une autre voisine avait été si effrayée qu’elle avait été prise de vomissements.

Cette expérience ne rendrait-elle pas creux tous les propos d’une mère sur la non-violence ?

La veille du jour où les militaires avaient perquisitionné dans notre immeuble, un autre groupe de soldats avaient fouillé les immeubles en face de chez nous. Ils avaient été violents. Ils avaient défoncé les portes, détruit des biens, agressé les résidents. La famille propriétaire de l’immeuble juste en face de chez moi n’était pas chez elle. Une voisine avait la clef de leur maison, qui était fermée. Alors que les soldats tentaient de défoncer la porte fermée à clef de l’appartement inoccupé, la voisine qui avait la clef avait allumé chez elle pour venir aider. Le véhicule blindé transporteur de troupes garé en face de chez moi avait ouvert le feu sur son appartement pendant cinq minutes. Elle n’avait pas été blessée, mais son appartement avait été complètement dévasté. Nous tous, de peur, nous étions couchés sur le sol, loin des murs extérieurs, pendant toute cette fusillade, en espérant que les tirs ne seraient pas dirigés sur nos appartements.

Cette expérience ne rendrait-elle pas creux tous les propos d’un père sur la non-violence ?

Plusieurs jeunes gens avaient été sortis d’un immeuble de l’autre côté de la rue. On les avait trimballés à travers tout la ville, puis on les avait abandonnés en rue. C’était précisément à un moment où, si vous vous trouviez dans la rue, on vous tirait dessus. Ils avaient trouvé refuge dans une maison toute proche et n’avaient pu rallier notre quartier avant trois jours, c’est-à-dire avant que le couvre-feu n’ait été levé pour quelques heures. D’autres hommes avaient été emmenés et n’étaient pas revenus avant des mois.

Qu’est-ce que tout cela suggère sur le pouvoir, aux yeux d’un enfant ?

Nous en avons su davantage sur les snipers et le couvre-feu quand, deux rues plus loin, une femme est sortie le premier matin de l’invasion et a été abattue d’une balle dans la tête. Deux jeunes hommes à quatre blocs d’ici ont été abattus et blessés dans une situation du même genre. Et nombre d’histoires du même genre ont fait le tour de la ville.

Qu’est-ce que cela dit à un enfant, sur la valeur de la vie ?

L’invasion durait depuis une semaine, quand notre eau a été coupée. Nous n’avions plus eu d’eau courante pendant trois semaines. Cette année-là, nous avions été sous couvre-feu pendant neuf mois. Des jeeps de l’armée patrouillaient dans les rues, durant ce temps. Plus tard, le couvre-feu n’a plus été contrôlé par des snipers, mais les gens qu’on surprenait à violer le couvre-feu étaient tabassés, on noyait leurs appartements sous les gaz lacrymogènes, on arrêtait des gens.

Qu’est-ce que cela dit à un enfant, sur les droits ?

Le jour où les militaires israéliens ont quitté Ramallah, après l’invasion de mars-avril 2002, tous les enfants de mon quartier, y compris le garçonnet en dessous de chez moi, se sont rassemblés dans la rue en face de notre immeuble et se sont mis à jouer aux Israéliens et aux Palestiniens. Ils ramassaient des douilles dans les alentours et faisaient semblant de se tirer les uns sur les autres avec des armes factices qu’ils avaient bricolées eux-mêmes.

Les propos des parents reflètent la réalité de la vie.

Dans les années qui ont suivi, les raids violents à Ramallah et dans d’autres villes palestiniennes se sont poursuivis. Nous avons été témoins lorsque des F-16 ont bombardé les installations de la police dans la vallée en face de chez nous. Des hélicoptères Apache se livraient à des assassinats en ville. Des Palestiniens se faisaient tuer régulièrement sans que quelqu’un fût tenu de rendre des comptes. Les blocages routiers étaient devenus la norme officielle et n’avaient pas tardé à être remplacés par des check-points permanents. Jérusalem avait été complètement coupée du reste de la Cisjordanie. On avait construit le mur. Les déplacements étaient continuellement limités. Gaza avait été complètement coupée du reste de la Palestine. Gaza avait subi des attaques et avait été mise sous blocus. Des milliers de personnes avaient été tuées et le monde avait soutenu ces attaques. La violence des colons s’était accrue sans que quelqu’un fût tenu de rendre des comptes. Les raids nocturnes au sein des communautés palestiniennes étaient quotidiens. Des milliers de maisons palestiniennes avaient été détruites.

Les enfants apprennent, de la vie.

Éduquer les enfants en faveur de la paix, cela sonne bien pour ceux d’entre nous qui ont le privilège de vivre dans la sécurité et le confort, mais les enfants voient la réalité qui les entoure. Les enfants palestiniens voient l’occupation militaire. Ils reconnaissent la violence inhérente à un système qui pratique la discrimination à leur égard. Ils voient comment les valeurs enseignées dans un cours sur la non-violence ne font pas le poids face à la réalité dans laquelle ils vivent. Les efforts des parents pour enseigner la « non-violence » se heurtent constamment à la réalité de la vie quotidienne sous apartheid.

L’idée que les gens vivant sous une occupation militaire violente doivent être formés à la non-violence pose problème. L’idée qu’il faut enseigner la non-violence aux personnes qui vivent sous une occupation militaire violente et sous l’apartheid pose problème. L’idée que la violence à laquelle ils peuvent recourir pour résister légalement à l’occupation et à l’apartheid est précisément la violence qu’il nous faut d’abord combattre pose problème.

Je soutiens la non-violence sur des bases idéologiques, mais ce que je crois doit tout d’abord et surtout influencer mes propres actions. Je ne puis dicter aux personnes vivant sous l’injustice et la violence les actions qu’elles doivent entreprendre et je ne puis affirmer qu’elles n’ont pas le droit de recourir à des tactiques dont les lois de la guerre disent qu’elles sont légales, des tactiques que leurs oppresseurs, eux, ont la permission d’utiliser sans être condamnés pour autant. En tant que personne nantie de privilèges, je n’ai pas le droit de dicter à qui que ce soit qui vit sous une violence structurelle et sous le racisme les actions qu’il doit entreprendre en vue de sa propre libération.

Ceux d’entre nous qui sont dehors et qui réclament des actions ne doivent pas s’acharner à dire aux Palestiniens comment ils doivent se libérer. Il vaudrait mieux au contraire intensifier les actions énergiques déjà existantes qu’ils entreprennent pour s’opposer à l’injustice. Nous devons écouter les Palestiniens et les autres personnes qui vivent sous l’injustice, puiser ce qui nous motive chez eux, dans leurs combats pour la justice, bâtir des relations avec eux, soutenir leurs efforts, éliminer nos propres privilèges et œuvrer à mettre un terme à notre complicité dans cette injustice.

Ceux d’entre nous qui sont engagés dans la non-violence devraient travailler pour obtenir des changements qui mettront un terme à toute violence, mais nous devrions commencer par travailler à mettre un terme à la violence systémique, structurelle qui se trouve aux racines de la situation néocoloniale et d’apartheid régnant en Palestine. Détruisez ce système d’injustice et la résistance violente à l’injustice disparaîtra.


Publié le 6 novembre 2015 sur Mondoweiss

Traduction : Jean-Marie Flémal

Mike Merryman-Lotze

Mike Merryman-Lotze travaille avec l’American Friends Service Committee à Philadelphie en qualité de directeur de son programme en Palestine et Israël. Il est engagé dans le militantisme pour la Palestine depuis 1996. De 2000 à 2003, Mike a travaillé comme enquêteur pour Al-Haq à Ramallah et, de 2007 à 2010, il a travaillé pour Save the Children UK en qualité de directeur du programme des droits de l’enfant en Palestine, et il est responsable de programmes mis sur pied en Cisjordanie ainsi qu’à Gaza.

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