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L’exploitation des Palestiniens dans les zones industrielles des colonies

Jonah Walters

L’occupation représente de grosses affaires, pour Israël, comme le montre clairement un rapport de Human Rights Watch (HRW).

L’establishment israélien définit les colonies comme des enclaves résidentielles inoffensives, des oasis suburbaines implantées dans un désert qui, autrement, resterait inoccupé, et où de jeunes couples juifs peuvent élever leur famille loin des centres urbains surpeuplés et très onéreux. Mais il y a là plus de propagande que de vérité.

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Zone industrielle de la colonie de Barkan, en Cisjordanie, qui comprend 120 usines exportant 80% de ses produits à l’étranger. Au fond, le village palestinien de Qarawat Bani Hassan. © 2004 David Silverman

Quand on dit que les implantations résidentielles prolifèrent en Cisjordanie, empiétant sur les terres palestiniennes et violant les lois internationales, cela ne constitue qu’une partie de l’histoire.

Bien plus essentielles pour le projet d’implantation, il y a les « zones industrielles d’implantation » – des districts d’activités rentables où des usines et entreprises agricoles israéliennes exploitent les terres et la main-d’œuvre palestiniennes pour produire des milliards de dollars de marchandises chaque année.

Israël gère quelque vingt zones de ce genre en Cisjordanie occupée. Officiellement baptisés « zones industrielles sous administration israélienne », ces sites occupent 1 365 hectares en Zone C, c’est-à-dire une étendue de terrain d’une importance vitale.

La Banque mondiale dit de la Zone C qu’elle est « la clé de la cohésion économique » en Palestine, du fait qu’elle contient la majeure partie des terres cultivables, de l’eau et des autres ressources de cette région.

L’occupation israélienne de ce territoire est illégale, selon les lois internationales. Quasiment toute son étendue appartient à des Palestiniens « absents », autrement dit, des Palestiniens qui ont été chassés de leurs terres par l’expansion israélienne et qui n’ont jamais été consultés ni dédommagés avant la mise en place des colonies.

Et une partie d’au moins une zone industrielle implantée se trouve sur les terres d’un propriétaire palestinien non absent, en violation des lois mêmes d’Israël.

Outre les 1 365 hectares accueillant des usines – qui manufacturent de tout, et cela va des métaux aux plastiques et aux textiles, – 9 300 hectares supplémentaires sont occupés par des conglomérats agricoles. Les terres contrôlées par des entreprises industrielles et agricoles sont près de deux fois plus vastes que celles occupées par les résidences des colons, qui ne représentent que 6 000 hectares.

Bien que les responsables israéliens préfèrent garder le silence à propos des zones industrielles implantées, il semble évident que ce sont les intérêts d’affaires, plus que tout autre chose peut-être, qui motivent l’expansion israélienne en Cisjordanie.

Le développement, mais au profit de qui ?

Du fait que les entreprises israéliennes injectent des millions de dollars chaque année dans les territoires occupés, certains observateurs ont l’audace de suggérer que ces investissements sont profitables aux Palestiniens.

Il n’en est rien.

La Banque mondiale estime que les activités israéliennes en Zone C – y compris les restrictions sur les terres et le siphonnage de l’eau – coûtent à l’économie palestinienne environ 3,4 milliards de dollars par an, soit quelque 35 pour 100 de son produit intérieur brut (PIB).

Un dirigeant palestinien cité dans l’enquête de HRW a rapporté que le cheptel de son village avait diminué, passant de dix mille têtes à une centaine seulement après que la construction d’une colonie israélienne avait considérablement réduit leur zone de pâturage.

En perturbant grandement les moyens d’existence des Palestiniens, Israël accroît le chômage et fait baisser les salaires, fournissant ainsi une main-d’œuvre captive aux employeurs israéliens.

Dépossédés de leurs terres et empêchés de monter leurs propres entreprises en raison des lois restrictives d’Israël sur le plan des permis, les Palestiniens n’ont souvent guère d’autre choix que d’accepter des emplois pour le compte d’entrepreneurs israéliens, où ils sont grossièrement sous-payés et soumis par leurs employeurs à de multiples abus, abus qui sont en outre facilités par l’État.

Les autorités israéliennes justifient les zones industrielles implantées en prétendant qu’elles sont là pour fournir de l’emploi aux colons israéliens. Mais les chiffres montrent que ce sont les Palestiniens qui constituent une majorité écrasante de la main-d’œuvre de ces zones industrielles.

En 2013, à peine 6,8 pour 100 des colons occupaient des emplois dans les usines ou dans les mines, malgré la prolifération d’usines et de carrières à ciel ouvert israéliennes dans les colonies. Et moins de 1 pour 100 des colons travaillaient sur les 10 000 hectares de terres exploitées par des firmes israéliennes. En fait, sur les 17 000 personnes qui travaillaient officiellement dans les colonies en 2009, 11 000 étaient des Palestiniens.

Il n’est guère surprenant que les travailleurs palestiniens soient nettement moins bien traités que leurs homologues israéliens.

Souvent, les travailleurs palestiniens ne gagnent que 8 shekels (ou deux dollars) environ de l’heure, soit un tiers du salaire minimum israélien. En 2007, lors d’un procès, la Cour suprême avait décrété que la législation israélienne du travail s’appliquait de la même façon aux travailleurs palestiniens et israéliens, mais le gouvernement israélien avait refusé de faire appliquer cette décision. Il prétend qu’il ne peut enquêter sur les pratiques dans l’emploi en Cisjordanie ni y imposer le respect des normes en matière de travail.

Pour corser encore les choses, les travailleurs palestiniens dépendent de permis de travail fournis par l’armée israélienne, s’ils veulent chercher et conserver un emploi dans les colonies, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux représailles de la part des employeurs hostiles.

Les zones industrielles des colonies ne contribuent pas à l’émancipation des Palestiniens, elles les exploitent. Selon le raport de HRW, prétendre le contraire n’équivaut à rien de plus qu’à « une minable excuse des abus dans l’emploi ». Mais cela n’empêche nullement certains colons de s’y essayer.

Le blanchiment de l’occupation

Malgré toutes les preuves du contraire, certains colons israéliens prétendent encore que les entreprises implantées constituent une source vitale d’emploi pour les Palestiniens sans travail des territoires occupés. Certains vont même jusqu’à décrire les entrepreneurs des colonies comme des jeteurs de ponts multiculturels, rapprochant Israéliens et Palestiniens par le blais du partage de l’emploi.

En 2000, Ron Nahman — fondateur de la plus grande zone industrielle d’implantation et maire d’Ariel, l’une des plus anciennes colonies de Cisjordanie – répondait aux critiques en disant : « J’ai un meilleur développement partagé avec les Arabes dans la zone que n’importe laquelle des administrations gauchistes et je contribue à la paix exactement de la même manière que tous les gens de gauche. »

Le « plan de développement partagé » de Nahman, semble-t-il, consiste à exploiter la main-d’œuvre palestinienne bon marché tout en maintenant le contrôle israélien sur les ressources naturelles vitales.

Les autorités israéliennes se font l’écho des affirmations de Nahman. L’ancien ministre de l’Économie Naftali Bennett qualifiait les zones industrielles implantées de « ponts économiques vers la paix » et l’actuel président Reuven Rivlin décrivait Barkan — l’une des plus importantes de ces implantations – d’« grand centre de coexistence ».

Peu importe si, tout récemment encore, Barkan accueillait une entreprise à laquelle les travailleurs palestiniens avaient intenté un procès pour extorsion de salaire et discrimination. Comme d’habitude, les faits ne risquent pas d’entraver la passion avec laquelle les sionistes défendent l’occupation et l’exploitation.

Ce genre de discours apparaît également dans les organes d’informations américains comme The New York Times. L’an dernier, le journal encensait l’installation illégale d’un grand magasin d’alimentation générale en Cisjordanie – le qualifiant de « symbole de coexistence », parce qu’il employait en même temps des caissiers israéliens et palestiniens.

La caractérisation des zones industrielles implantées comme des centres de coopération est transparente et peu honnête, puisqu’elle détourne l’attention de la dynamique réelle de la dépossession et de l’exploitation qui définit les relations entre colons et travailleurs palestiniens.

Bien des marchandises produites dans les colonies sont exportées à destination de partenaires commerciaux à l’étranger et, de façon plus significative, vers l’Union européenne. Une partie importante de ces marchandises sont étiquetées « made in Israel », en dépit des lois internationales qui interdisent spécifiquement cette pratique.

En 2012, Israël rapportait à la Banque mondiale que les exportations en provenance des zones industrielles implantées et à destinations de l’Union européenne avaient atteint un total annuel de 300 millions de dollars.

La Banque mondiale a considérablement accru ce chiffre – suggérant un montant de 5,4 milliards de dollars par an – du fait que les entreprises israéliennes transfèrent souvent, avant de les exporter, des matières premières et des composants manufacturés vers l’autre côté de la frontière, c’est-à-dire dans les limites internationalement reconnues d’Israël.

En fait, les producteurs des territoires occupés sont tellement tributaires des consommateurs étrangers que les administrateurs de Barkan estiment que la zone fait sortir de la région environ 80 pour 100 de ses marchandises.

La nécessité pour Israël de vendre ses marchandises sur les marchés étrangers met en évidence l’importance stratégique du mouvement boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui invite les consommateurs internationaux à boycotter les produits israéliens, et tout particulièrement ceux qui proviennent des territoires occupés.

La production illégale de nourriture, de ressources métallurgiques et de produits manufacturés en Cisjordanie occupée constitue une branche terriblement productive et profitable de l’économie israélienne. Mais elle ne contribue en rien au bien-être des Palestiniens. Au contraire, elle reproduit les conditions mêmes de leur indigence.

S’opposer aux colonies israéliennes en Cisjordanie n’a rien à voir avec un appel à la réconciliation ou à la coexistence, et cela n’a certainement pas pour but non plus de garantir les conditions d’une solution à deux États, comme Shapiro semblait le suggérer.

L’implantation de colonies est un projet économique, s’appuyant sur l’appropriation des ressources palestiniennes et sur l’exploitation de la main-d’œuvre palestinienne.

Exiger la fin de l’occupation israélienne revient en fait à l’exiger la fin de l’oppression de la Palestine.


Publié le 11  juin sur Jacobin
Traduction : Jean-Marie Flémal

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