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Lettre ouverte à Larry, détracteur israélien de BDS plein de sollicitude envers les Palestiniens

Luc Delval

Faut-il que les adversaires de BDS manquent d’arguments pour qu’ils soient à ce point obligés de recycler à l’infini toujours les mêmes idioties cousues de fil blanc ! Intéressons-nous spécialement à la prose de Larry Derfner, dans Haaretz, c’est un bon exemple. Je préviens, il m’a bien énervé.

Une des antiennes préférées des adversaires de BDS  est, à n’en pas douter, l’affirmation selon laquelle “les travailleurs palestiniens sont les premières victimes de BDS”. Comme il est réconfortant – attendrissant même ! – de voir à quel point le sort des travailleurs palestiniens leur tient à cœur ! 

Au point qu’on s’étonne de ne pas tellement les entendre élever de véhémentes protestations quand les mêmes travailleurs palestiniens, ou leurs enfants, se font froidement assassiner par des soldats ou des flics israéliens (au moins 174 Palestiniens ont été tués depuis le mois d’octobre, dont les deux tiers sur les lieux même d’un incident les mettant aux prises avec les forces israéliennes). Ou quand des études fouillées et sérieuses démontrent que toute l’économie palestinienne est gravement lésée par l’occupation (il y a sur ce site des dizaines d’articles qui le démontrent).

Et lorsqu’un demandeur d’asile venu d’Erythrée meurt lynché par une foule israélienne haineuse qui le prend à tort pour un “terroriste”, et qu’il agonise pendant 18 minutes baignant dans son sang, vous les entendez hurler, ces humanistes israéliens qui craignent que BDS cause du tort aux exploités palestiniens des usines juives en Cisjordanie ? Vous ne les entendez pas plus que quand une fillette palestinienne est abattue comme un chien et que soldats et colons la regardent agoniser en interdisant qu’on lui porte secours. Ou alors, c’est que vous avez l’ouïe exceptionnellement fine ! 

Mais s’agissant de BDS, ils ne se lassent pas de répéter encore et encore le même argumentaire débile. Dernier exemple en date, dans le quotidien israélien Haaretz : un certain Larry Derfner entreprend de nous expliquer que «le mouvement BDS devrait se concentrer sur la bataille pour l’opinion publique mondiale plutôt que sur une campagne économique qui punit principalement les Palestiniens eux-mêmes».

Brave Larry, il n’a que de bonne intentions, il sait mieux que les Palestiniens – ces éternels mineurs indolents et un peu débiles – ce qui est bon pour eux, et il veut que tout le monde en profite !  C’est que Larry Derfner ignore, ou veut ignorer, A) que ce sont les organisations de la “société civile” palestinienne qui ont lancé la campagne BDS et B) que l’avis des gens qui comme lui sont imprégnés d’une mentalité colonialiste n’ aucune importance. Donc, ta gueule, Larry !bds-2014-1

Mais non, Larry veut convaincre de ses bonnes intentions et de celles des patrons israéliens qui s’implantent en Cisjordanie. Et il a un exemple parfait : Sodastream !

«Il y a pas mal de gens qui, sans être des doctrinaires de gauche, aimeraient faire quelque chose qui ait un réel impact sur l’occupation. Le problème, c’est que le seul mouvement qui ait un tel impact c’est BDS, et que le mouvement BDS est dominé par des doctrinaires de gauche, dont la rigidité et l’aveuglement sont illustrés par une de ses “victoires” qui lui tiennent lieu de signature, et qui se concrétisera à la fin de ce mois».

«BDS a contribué à la fermeture forcée, l’an dernier, de l’usine que le producteur de boissons carbonatées SodaStream exploitait en Cisjordanie, et à sa relocalisation dans le Neguev, sagement à l’intérieur des frontières [israéliennes] de 1967. SodaStream procurait à environ 500 ouvriers palestiniens le meilleur emploi qu’on puisse trouver dans l’industrie en Cisjordanie, avec un salaire équivalent à environ trois fois ce qu’ils auraient gagné en travaillant dans une entreprise appartenant à un patron palestinien, plus une assurance-santé, plus des transports organisés par l’employeur entre le domicile et le travail.» 

Bref, Larry nous assure que SodaStream apporte (ou apportait) à des travailleurs palestiniens un avant-goût du paradis sur terre, mais assez curieusement, Larry n’a pas du tout la même vision que l’ONG « WhoProfits« , qui s’attache quant à elle à répertorier avec un soin maniaque et une objectivité froide les entreprises qui tirent profit de l’occupation des territoires palestiniens par Israël et de l’implantation illégale de colonies :

«La principale implantation de la société [SodaStream] est située dans la zone industrielle de Mishor Edomim, qui est une colonie israélienne en Cisjordanie. En dépit de cela, la société étiquette faussement ses produits “Made in Israël”.

La zone industrielle de Mishor Adumim assure à la colonie voisine de Ma’ale Adumim des revenus et des emplois, puisque la colonie perçoit de SodaStream des taxes municipales. La particularité stratégique de l’emplacement de la colonie et de sa zone industrielle est de renforcer le contrôle israélien sur la Cisjordanie en assurant une continuité territoriale de l’occupation israélienne entre les colonies à l’est de Jérusalem et la vallée du Jourdain.

Sodastream bénéficie des avantages structurels des entreprises dans les colonies israéliennes de produc­tion : de bas loyers, des incitants fiscaux particuliers, une application laxiste des réglementations sur la protection de l’environnement et la protection des travailleurs. Elle repose aussi fortement sur l’exploitation intrinsèquement abusive du travail salarié dans le contexte de l’occupation.

Selon Kav LaOved, une ONG qui se consacre à la protection des droits des travailleurs [1], entre 2008 et 2010 les travailleurs de SodaStream ont souffert de conditions de travail pénibles, de bas salaires, et d’une politique de remplacement constant de la main d’œuvre [2]. En avril 2008, SodaStream a licencié un groupe de 17 travailleurs palestiniens qui avaient protesté contre les conditions de travail et les bas salaires. A la suite de la publication de cette affaire dans la presse suédoise et à l’intervention de Kav LaOved, ils furent réengagés avec de meilleures conditions, licenciés une deuxième fois en 2010 et à nouveau réengagés. Cependant, deux leaders dans cette lutte ont perdu définitivement leur emploi.

En réponse à un flot de critiques, la société a proclamé à plusieurs reprises être un employeur éthique et la seule source de revenus pour ses travailleurs palestiniens et leurs familles.

En dépit des affirmations de SodaStream selon lesquelles tous les travailleurs “travaillent côte à côte avec des salaires égaux, des avantages égaux et des opportunités égales”,  les conditions de travail discriminatoires et relevant de l’exploitation abusive dans les installations de l’entreprise continuent. En juillet 2014, SodaStream a licencié 60 travailleurs palestiniens qui s’étaient plaints de recevoir trop peu de nourriture pour la rupture du jeûne durant le Ramadan. En septembre 2014, des travailleuses appartenant à la communauté bédouine, occupées dans la nouvelle usine de SodaStream dans le Néguev (en territoire israélien) se sont plaintes d’être obligées de travailler 12 heures sans interruption.»

Le tableau est donc beaucoup moins enchanteur que celui qu’essayait de nous tracer notre ami Larry-l’ami-des-travailleurs-palestiniens quand, brandissant son sens moral à toute épreuve, il essayait de les protéger des coups cruels que, selon lui, leur inflige BDS.

Oui mais, proteste Larry :

« SodaStream a essayé d’obtenir des permis de travail pour tous ses 500 travailleurs palestiniens [2] pour transférer leur emploi dans la nouvelle usine dans le Néguev, mais le gouvernement n’a accordé que des permis temporaires à 74 d’entre eux. Le 29 février, ces permis expireront, et les derniers des employés de SodaStream de Cisjordanie devront rentrer chez eux, ainsi que l’a rapporté Yedioth Ahronoth [4] la semaine passée.

Le patron de SodaStream, Daniel Birnbaum, a décrit la situation : “nous sommes le plus important employeur de Palestiniens en Cisjordanie. Nous procurons un gagne-pain à près de 6.000 personnes, les employés et leurs familles”».

Pour Larry, les choses sont donc simples : si des Palestiniens habitant en Cisjordanie n’ont pas le droit de se déplacer librement et sont soumis à toutes sortes de tracasseries administratives et à un harcèlement permanent du fait de l’occupation illégale de leur pays par Israël, c’est évidemment la faute des sales gauchistes qui ont fait main basse sur la campagne BDS. Et Daniel Birnbaum est un bienfaiteur de l’humanité que l’on empêche de répandre ses largesses sur les Palestiniens. La logique de Larry n’est-elle pas aveuglante de simplicité et de rigueur à la fois ?

Mais Larry n’en démord pas (il doit être très très friand des boissons sucrées de SodaStream) :

«Parmi toutes les compagnies israéliennes, SodaStream aurait dû être la dernière qu’on boycotte. BDS est supposé aider les Palestiniens, mais le mouvement leur coûte 500 emplois d’un genre qui est rare là où ils vivent. Je suis d’accord :  l’occupation est immorale, mais est-ce à eux d’en payer le prix ? Est-ce que BDS n’aurait pas pu oublier SodaStream et concentrer ses efforts ailleurs, disons sur des compagnies ou, peut-être, il n’y a pas de Palestiniens qui travaillent ?».

Parce que, bien évidemment, pour Larry et ses semblables – qui appartiennent à cette “gauche morale” israélienne qui est contre l’occupation mais ne veut surtout pas qu’on lutte concrètement contre elle – s’il y a si peu d’emplois pour les Palestiniens c’est encore la faute de BDS. En tous cas, ce n’est pas celle d’un système qu’il trouve immoral mais dont il s’ac­com­mode fort bien car les “élites” sociales israéliennes, dont il fait partie, fondent en bonne partie leur prospérité et leur pouvoir sur ce système colonialiste et intrinsèquement raciste qui se résume en un mot : le sionisme.

Larry n’a pas fini de râler et de pleurnicher. Comme il l’explique, SodaStream se déplace dans une zone misé­rable du Néguev, mais pour autant n’a pas cessé d’être la cible de BDS, car la société participe maintenant au nettoyage ethnique des Bédouins du Néguev, dont l’habitat traditionnel est presque quotidiennement ravagé par les bulldozers israéliens pour faire place à des localités exclusivement peuplées de Juifs.

Les Bédouins, eux, sont parqués dans une ville-ghetto, réservoir de main d’œuvre à bas prix taillable et corvéable à merci pour patrons israéliens comme celui de SodaStream (les Bédouins aussi sont théoriquement Israéliens, mais pas des “vrais Israéliens”, on se comprend…).

En conclusion, Larry assure qu’il n’est pas par principe hostile à BDS. Il voudrait seulement une campagne BDS qui ne fasse pas mal à son copain Daniel Birnbaum et à tous les autres patrons israéliens qui ne veulent, il en est sûr, que du bien aux Palestiniens. A condition qu’ils soient dociles et subissent leur sort en silence, cela va de soi.

Et qu’est-ce qu’il propose concrètement, Larry ?
Et bien il trouve une très bonne chose que des personnalités connues et respectées refusent de se rendre en Israël. Par exemple quand Stephen Hawking refuse d’aller à Jérusalem, il applaudit, Larry. Si Beyonce ne se produisait pas à Tel Aviv pour protester contre l’occupation, cela le comblerait d’aise.

Il n’est donc pas d’accord avec la Maire de Paris et les “socialistes” français parisiens, pour qui «les échanges culturels sont, par essence, vecteur de paix et de tolérance…», car il sait qu’ils sont en fait instrumentalisés par la propagande du gouvernement israélien. Larry, il vaut la peine de le noter, est donc moins con (ou moins de mauvaise foi) que Mme Anne Hidalgo et la majorité du Conseil de Paris. Ce n’est pas rien. Mais il est contre le boycott académique (probablement parce qu’il y a du pognon à la clé, des contrats de recherche, etc. Mais pas un mot sur les soldats qui envahissent périodiquement les universités palestiniennes)

Mais malgré tout, Larry oublie une chose importante. Ce sont des Palestiniens qui ont lancé la campagne BDS, qui la contrôlent, donnent les impulsions et décident. Et qui acceptent les sacrifices que cela peut comporter, comme en ont toujours comporté les luttes de libération nationale.

Et ils n’ont, je crois, que faire de ton avis, Larry.

Alors, Larry, mon ami, puisqu’on est entre nous je te le redis : ta gueule !

L.D.


P-S : en dactylographiant cet article, j’ai commis une faut de frappe involontairement délicieuse : j’ai tapé « SoldaStream ». Ce « L » excédentaire faisait sens… 🙂

[1] les travailleurs palestiniens ne bénéficient pas de la liberté de se syndiquer (mais néanmoins dans certains cas le syndicat officiel israélien Histadrout prélève unilatéralement à la source, sans leur consentement, des cotisations sur leur salaire, sans leur assurer pour autant aucune protection ni aucun avantage) – NDLR
[2] en anglais : ‘revolving door’ employment policies – NDT
[3] vraiment tous, Larry ?  SodaStream n’aurait pas saisi l’occasion pour sélectionner les plus dociles ? Difficile à croire au vu de l’histoire récente dans l’entreprise telle que la racontent WhoProfits et Kav LaOved !
[4] Yedioth Ahronoth est un quotidien israélien de droite.

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