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Les soldats doivent tirer sur les Palestiniens : C’est la façon pour Israël de les maintenir sous contrôle

Amira Hass

Israël l’admet. L’armée est en Cisjordanie pour protéger les colonies. La notion prétendant que nous voulons la paix n’est qu’un vieux bobard.

17 avril 2019. Une photo prise depuis la colonie israélienne de Gilo, à Jérusalem, montre une tour de surveillance de l’armée israélienne et, à l’arrière-plan, la ville occupée de Bethléem, en Cisjordanie. (Photo : AFP)

Les soldats n’ont d’autre choix que de tirer. Ils n’ont d’autre choix que de frapper les manifestants, les lanceurs de pierres et les paramédicaux qui se portent volontaires lors des confrontations, que de tuer ceux qui brandissent des couteaux. La surprise de voir des soldats qui tirent même sur des jeunes menottés et aveuglés par un sac ou un bandeau fait partie d’un temps révolu.

Elle appartient aux années 1970 ou 1980, quand nous pensions encore que la domination militaire sur une population de non-citoyens était un accident, une déviation temporaire qui n’allait pas tarder à être rectifiée. Quand nous n’avions pas encore reconnu que le rôle des militaires était de protéger le butin de guerre plutôt que notre existence. Quand il n’y avait pas encore de caméras partout pour faire voler en éclats notre naïveté.

Si les Palestiniens ne reçoivent pas un message clair chaque jour où ils risquent leur propre vie en résistant à notre domination, demain ils marcheront par milliers et dizaines de milliers, les mains vides ou armés de pelles et de pierres, vers les colonies, avant-postes, check-points et bases militaires d’Israël implantés au cœur même d’une population civile.

Ils marcheront et diront : Nous voulons récupérer notre terre. Nous voulons de l’eau. Nous voulons être en mesure de nous déplacer. Nous voulons une industrie. Nous voulons aussi planifier, construire et nous construire. Imaginez des dizaines de milliers de personnes marchant vers les colonies à Jérusalem, imaginez les manifestations d’octobre 2000 multipliées par 100, imaginez des centaines de flottilles et marches du retour. Et alors nos soldats et policiers devront tirer pour tuer et blesser des douzaines, des centaines, des milliers de gens en une seule journée.

Cette tuerie mesurée mais résolue maintient tout cela sous contrôle. Elle est destinée à enseigner à la majorité de se ternir tranquille, d’être effrayée, de se terrer dans ses enclaves de crainte que l’armée ne s’engage demain dans des tueries massives. Non seulement à Gaza mais en Cisjordanie. Et, en Israël, à Sakhnin et, sur la côte, à Acra aussi.

La raison d’être

Les amis, nous avons fait un long chemin, nous vivons à une époque différente. Il n’y a pas de fausses nouvelles, ici. Au contraire, les fausses nouvelles – disant qu’Israël veut la paix – appartenaient aux années 1970 et 1990.

Aujourd’hui, nous disons la vérité : Les soldats sont en Cisjordanie pour protéger le projet d’implantation. À Jérusalem-Est, qui a été occupée et annexée, les policiers et les employés des firmes de sécurité privées sont déployés pour donner la possibilité aux colons de pourrir la vie de plus de Palestiniens encore de sorte qu’ils évacueront leurs maisons pour qu’on installe plus de colonies encore, lesquelles pourriront la vie de plus de Palestiniens encore de sorte qu’ils abandonneront ou vendront leurs maisons et s’enfuiront.

Le projet d’implantation est l’essentiel. C’est la raison d’être d’Israël. C’est ce qui prépare le terrain en vue des expulsions mineures et majeures.

Les commandants n’ont d’autre choix que de soutenir complètement leurs soldats qui tirent sur des paramédicaux, les blessent et les tuent, tirent dans le dos des gens ou en plein visage, criblent de balles une voiture qui ne se mêlait de rien d’autre que de ses affaires.

Ils n’ont d’autre choix que de dire que tout se déroule selon les règlements, que tout est propre et net. Et, en effet, il n’y a pas de déviation par rapport aux ordres et aux réglementations de l’engagement.

Si nous nous conduisons différemment, les Palestiniens concluront que nous reconnaissons qu’ils sont chez eux dans cet endroit situé entre le fleuve et la mer, que nous reconnaissons leur droit de vivre comme tout le monde, leur droit à l’eau, à l’espace, à la planification, à leur terre. Le fait qu’on tire ne fait que mettre un point final à d’autres activités dont le but est d’entasser les Palestiniens dans des cages.

Allez dans la zone du Triangle – les villages et villes arabes au centre d’Israël – et en Galilée, et comparez un village palestinien, devenu une ville surpeuplée et ravagée par la pauvreté, à une nouvelle communauté juive installée au sommet d’une colline. Derrière les énormes différences, il y a des planificateurs, des bureaucrates et des ministres. Allez en Cisjordanie et voyez ces barrières jaunes attachées à des blocs de béton à la sortie des autoroutes. À tout moment, deux soldats peuvent fermer ces barrières et couper un village, une ville ou un district afin de permettre à plus d’Israéliens encore de rafler une autre parcelle de terrain immobilier.

Ceux qui sont chargés de la loi et de l’ordre n’ont d’autre choix que de fermer les yeux sur les colons qui attaquent les Palestiniens dans leurs villages, vergers, routes, pâturages et champs de blé, d’accaparer leurs sources et leurs nappes d’eau agricoles. Les agresseurs font à petite échelle (quoique dans des débordements de violence physique sacrée) ce que la bureaucratie de l’Administration civile, l’avocat général de l’armée et les ministres du Logement et de l’Agriculture ont fait et font toujours à grande échelle. Déporter les gens. Les effrayer. Les entasser dans des enclos. Les forcer à renoncer. Les tromper.

Oubliez Trump 

Les amis, il ne nous faut pas attendre le « contrat du siècle ». On en est déjà à l’annexion. La Cisjordanie n’existe pas. Ce sont seulement des morceaux qui ont été arrachés, faute d’avoir le choix, de la Cisjordanie et qui se sont mués en réserves clôturées parce qu’il est impossible aujourd’hui de réaliser l’expulsion que nous avions réalisée en 1948 et 1949. C’est-à-dire que c’est toujours impossible… pour l’instant.

Chaque colonie produit des vagues de violence ostensiblement privée et de violence officielle autorisée, avec licence, et d’autres parcelles de terre volée que l’on octroie ensuite aux membres sélectionnés du Peuple élu.

Chaque nouvelle parcelle a besoin d’une autre compagnie ou d’un autre bataillon pour la garder. Les soldats comprennent qu’ils doivent faire tout leur possible pour protéger le droit des Israéliens à continuer à s’implanter, et que les colonies ont le droit de continuer à s’étendre, à construire un autre centre commercial et des routes de contournement, et à créer des parcs de verdure pour elles-mêmes à partir de ce qui fut jadis des vergers ou des champs palestiniens. Et le peuple d’Israël a vu que c’était bon, et il en a demandé davantage.

Et on s’étonnera que le fait d’abattre un garçon menotté ne les intéresse pas ?

Un Palestinien, ça ne compte pas. Ce n’est pas un citoyen dont l’homme politique de premier plan, naguère officier commandant dans l’armée, recherche le soutien. Un Palestinien, ça ne vote pas. Ce n’est pas repris comme une personne, dans les calculs. Plus il y aura de colons et de soldats pour le tenir à l’œil, plus il y aura d’Israéliens qui concluront que le Palestinien est de trop.

À une époque où certains d’entre nous envisagent de discuter de solutions, les colonies, l’armée et les experts juridiques civils qui défendent les colonies et leurs architectes esquissent le futur. Un futur de sang, d’expulsion et de destruction.


Publié le 28/4/2019 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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