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Les “sionistes modérés” se font traiter d’antisémites au sommet anti-BDS organisé par Israël à l’ONU

La mission diplomatique (!) israélienne à l’ONU et le Congrès Juif Mondial,ont organisé dans les locaux de l’ONU à New York un “sommet” destiné à élaborer des stratégies pour vaincre le mouvement de boycott, désinvestissements et sanctions (BDS), surtout dans les médias sociaux et sur les campus des universités étatsuniennes.

Le mouvement estudiantin sioniste “progressiste” ou “éclairé” J Street U – qui se définit comme fondamentalement attachés à Israël mais opposé à l’occupation et aux colonies en Cisjordanie – y avait envoyé des délégués, qui se sont fait traiter d’antisémites, rapporte Haaretz. En fait, tout ceux qui n’étaient pas dans le camp de “ultras” colonialistes et des religieux conquérants n’étaient clairement pas les bienvenus.

A la fin des travaux de la session de mercredi, rapporte la journaliste Debra Nussbaum Cohen, deux étudiants appartenant à “J Street U” (la branche universitaire du mouvement J Street) ont posé une question.

Un étudiant de l’université Barnard et un autre de Princeton ont demandé ce qu’ils pourraient dire à leurs amis étudiants qui soit de nature à les convaincre que BDS a tort. Dès que le duo s’est identifié comme faisant partie de “J Street U” des sifflets ont fusé de toutes parts dans le vaste auditoire des Nations Unies (photo).

Tout au long de la journée, des orateurs avaient recommandé aux militants anti-BDS de travailler avec des progressistes, afin de pouvoir atteindre des étudiants “de gauche”, mais Alan Clemmons, un Républicain de Caroline du Sud n’était apparemment pas convaincu que ce soit une bonne idée. «Personnellement, déclara-t-il à l’intention des deux étudiants de “J Street U”, je considère que l’organisation que vous représentez est une organisation antisémite qui choisit d’ignorer la loi [1] et la réalité pour repousser Israël et la nation juive. Il n’y a pas d’occupation illégale».

A ces mots, une grande partie des 2.000 participants se sont levés pour ovationner Alan Clemmons, poussant des cris de joie.

Pendant cette journée qui tenait pour une part du rassemblement de soutien et pour une part d’un entraînement pour étudiants militant contre BDS, des orateurs – parmi lesquels l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley, le Président de l’Agence Juive l’ancien refusenik russe Natan Sharansky, et l’avocat Jay Sekulow, pour “Jews for Jesus” – avaient chacun à leur tour assuré à l’assistance que BDS est en train de perdre et qu’Israël triomphe.

Un “sous-texte” pas très subtil semblait être de chercher à démontrer qu’Israël dispose d’un large soutien à l’intérieur même des locaux de l’ONU, organisation qui l’a tant et tant de fois condamné. L’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Danny Danon, a affirmé que les Nations Unies ont adopté 20 résolutions condamnant Israël en 2016, contre seulement six visant toutes les autres nations du monde.

Nikki Haley quant à elle a promis un soutien sans faille des États-Unis : “Nous soutiendrions un boycott de la Corée du Nord. Nous désinvestirions de la Syrie, mais pas d’Israël. Cela n’a aucun sens. Sachez que vous avez un ami aux Nations Unies, et sachez que vous avez un ami et un combattant aux États-Unis”, dit-elle à un auditoire transporté d’enthousiasme.

Le patron du Congrès Juif Mondial, Robert Singer, s’est lui aussi montré plein de confiance, au point de prendre manifestement ses désirs pour des réalités : “Laissez moi vous dire ceci : nous gagnons de plus en plus de batailles. Au cours de ces dernières années, 17 États ont adopté des lois contre BDS. […] Au niveau fédéral, le Congrès a adopté une loi qui interdit les actions à motifs politiques qui pénalisent ou limitent de quelque manière que ce soit les relations commerciales avec Israël. […], telles que BDS. Le mouvement BDS a aussi subi des défaites significatives au Canada, au Royaume-Uni, en France et en Espagne […]. Une fois encore je l’affirme haut et fort : l’Opération Fightback (riposte – NDLR) est en cours, et nous gagnons.”

La bataille contre la passivité

Danny Danon s’est montré moins triomphaliste. “Le mouvement BDS est toujours actif et il est toujours très puissant”, a-t-il admis. “Chaque jour, des groupes universitaires et religieux, des unions d’étudiants et des fonds d’investissement deviennent des proies pour les appels au boycott. Ils cherchent à vider les magasins des produits israéliens, ils obligent des musiciens à annuler leurs concerts en Israël et ils intimident des entreprises pour qu’elles abandonnent le marché israélien”, dit-il.

Le danger de BDS ce n’est pas dans leur nombre, ni même dans leurs menaces. Il est dans dans leur capacité à nous réduire au silence. Si nous ne nous dressons pas fortement, si nous n’expliquons pas la vérité sur les campus, dans les salles de conseils d’administration et ici à l’ONU, ils vont gagner”, a-t-il ajouté.

Si les étudiants n’ont pas les outils appropriés, ils vont choisir de rester à la bibliothèque plutôt que de se manifester en faveur d’Israël pendant la ‘Apartheid Week’. Ils comptent que l’apathie l’emportera et qu’ils vont lentement dresser le monde contre Israël. […] Vous devez vous souvenir que le silence est une marque de faiblesse. Le silence c’est la défaite. Tous autant que nous sommes ici aujourd’hui nous devons nous dire que nous ne pouvons pas, que nous ne serons pas silencieux”.

Une grande partie des participants étaient venus des écoles juives de la région de New York, d’une yeshiva orthodoxe pour filles de Long Island et d’une autre du New Jersey, et de la Abraham Joshua Heschel High School et d’autres établissements scolaires de la région.

L’événement a manifestement coûté une coquette somme. Neuf journalistes israéliens avaient été amenés par avion spécialement pour couvrir le sommet, et les VIP, les orateurs et les médias étaient invités à participer à un déjeuner pour lequels les organisateurs avaient mis “les petits plats dans les grands”. Mais les mêmes organisateurs ont été frappés de pertes de mémoire soudaines quand des journalistes leur ont demandé quel était le budget de l’événement.

Chacun des 2000 participants a reçu sa petite trousse d’urgence anti-BDS.

Et, écrit l’envoyée spéciale de Haaretz, Debra Nussbaum Cohen, alors que le slogan de la journée était “Construire des ponts, pas des Boycotts”, une grande partie des participants ont paru avoir bien du mal à le mettre en pratique, même à l’intérieur de la communauté juive.

Les vifs applaudissements qui ont salué les propos violents de Clemmon contre J Street U ont constitué un moment très pénible pour les étudiants de ce mouvement sioniste qui s’oppose aux colonies en Cisjordanie et milite en faveur de la “solution à deux États”, écrit-elle.

Nous savions, au vu de la liste des sponsors, que l’atmosphère serait plutôt orientée à droite qu’au centre”, explique Rikki Baker Keusch, un vétéran de Université de Chicago qui est né en Israël et est le vice-président de J Street U pour le Midwest. “Mais nous ne nous attendions vraiment pas à ce que J Street U soit taxé d’antisémitisme par qui que soit. C’était vraiment très choquant”.

Toute la terre de l’Israël biblique pour les seuls Juifs

Parmi les sponsors de l’événement dont il parle, on trouvait CAMERA on campus, la ZOA (Zionist Organization of America), la Maccabee Task Force et aussi des groupes se prétendant plus centristes comme Hillel International et le American Jewish Committee.

Un sentiment – exprimé tant par Clemmons que par Mort Klein, de la ZOA – rencontrait manifestement un très large soutien dans l’assistance, à en juger par les ovations : “toute la terre de l’Israël biblique appartient à l’État moderne d’Israël”, et “l’occupation est un mensonge”.

Comment Israël s’est emparé de la terre de Palestine

Ce qui conduit un membre de J Street U, Brooke Davies, à dire que “il faut espérer qu’ils reconnaissent que l’approche de la défense d’Israël que nous avons vue s’exposer au cours de ce sommet conduit à une impasse désastreuse…”.

Les étudiants appartenant à J Street U qui portaient des T-shirts ornés du logo de l’organisation ont reçu l’ordre de dissimuler celui-ci, a explique un membre de l’équipe de J Street U, Orren Arad-Neeman. “Un garde de sécurité et un des organisateurs de l’événement sont venus nous demander de les masquer, sans qu’on sache très bien pour quelle raison”, dit-il à la journaliste de Haaretz.

La conférence a réservé une autre surprise, quoique beaucoup de participants ne s’en sont peut-être pas rendus compte. Sekulow, un orateur invité à prendre la parole au cours de la session  principale du sommet, est un Juif qui s’est converti au christianisme, et qui a défendu l’organisation “Jews for Jesus” devant la Cour Suprême des États-Unis. Il a appartenu au conseil d’administration de “Jews for Jesus”.

Alors que depuis maintenant longtemps il est devenu un chrétien évangélique, lors du sommet anti-BDS Sekulow s’est exprimé comme s’il était plus juif que jamais. “Je suis le petit-fils de Shmuel Sekulow. Je suis le petit-fils d’un marchand ambulant de Brooklyn qui était venu de Russie”, dit-il pour se présenter.

Sekulow et son organisation, “American Center for Law & Justice”, ont été fortement impliqués dans la défense de groupes pro-israéliens d’extrême-droite. Il représente actuellement la “Gush Etzion Foundation”, l’une parmi une douzaine d’organisations liées à Israël qui sont poursuivies devant la Justice U.S. par Bassem al-Tamimi et d’autres Palestiniens qui estiment que ces groupes ont commis des crimes de guerre.

En lisant la Haggadah de Pessah, dans quelques semaines, nous réciterons le L’Dor Va’Dor. Nous remercions dieu qui nous a sauvés et qui nous sauvera à nouveau. […] Je pense à mon père, le fils de Shmuel. Si vous me demandez ce que je veux, c’est Jérusalem. Si vous me demandez ce que je souhaite, c’est le Temple”, dit-il en faisant référence à la construction d’un “troisième temple” sur le Haramal-Sharif, dont rêvent les extrémistes religieux juifs, qui pour cela veulent démolir la mosquée al-Aqsa.

Le sommet anti-Boycott organisé par le gouvernement israélien à New York, dans l’enceinte de l’ONU, a donc été aussi – surtout ? – une foire aux exaltés de la foi, voire aux illuminés, où ils ont pu à leur aise battre leurs tambours de guerre, à défaut de marquer le moindre point contre BDS.

L.D.


Principale source utilisée : Debra Nussbaum Cohen dans Haaretz

[1] la Caroline du Sud est l’un des états américains qui ont adopté une législation anti-BDS, qui obligent l’état à désinvestir de toute compagnie qui boycotte Israël (mais contrairement à d’autres, ce texte ne porte pas sur les colonies juives de Cisjordanie)

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